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Quand le Maghreb s’embrasait

Editor de Oct 9, 2012 - 08:06 dans Politique

Pour séduire les Maghrébins, les Iraniens articulent leur propagande autour de plusieurs axes, dont la solidarité face à l’ennemi commun occidental et israélien.

Par Marc YARED

Dans le sillage de l’imam Khomeiny (1902-1989) qui est intronisé à Téhéran en 1979, un courant chiite radical – structuré autour de l’ayatollah Hossein Ali Montazeri, désigné comme successeur de l’imam, et des frères Mahdi et Hadi Hachemi – cherche à exporter le révolution islamique sur les cinq continents. Et, d’abord, dans le monde musulman. Opération délicate, puisque la plupart des pays de cette aire sont très majoritairement sunnites.

C’est le cas en Afrique du Nord. Pour séduire les Maghrébins, notamment, les Iraniens articulent leur propagande autour de trois axes : solidarité face à l’ennemi commun occidental et israélien ; appui de Téhéran pour renverser les régimes laïques, dits « athées », et les remplacer par des systèmes « véritablement musulmans », basés sur la loi islamique (charîa); et formation, dans des séminaires de la ville iranienne de Qom, de jeunes élites en provenance des États ciblés, qui seront appelés à orienter les mouvements islamistes révolutionnaires de leurs pays respectifs, dans un sens favorable aux intérêts de l’Iran. Le livre Karim mon frère, rédigé par Samia Labidi, édité par Flammarion en 1997, donne un aperçu des stratégies de Téhéran au Maghreb.

On peut cependant reprocher à cet ouvrage une dramatisation excessive du « complot » iranien. D’autant que les agissements attribués à la république islamique correspondaient à un prosélytisme initial débridé, qui s’est partiellement estompé après la disgrâce de Montazeri et l’exécution des frères Hachemi, en 1989. Bref, les « ingérences » de Téhéran au Maghreb semblent avoir surtout concerné deux États, dans les circonstances suivantes…

Dirigé par cheikh Rached Ghannouchi, aujourd’hui éminence grise des nouvelles autorités tunisiennes, le Mouvement de la tendance islamique (MTI) – auquel succèdera Ennahda – pose, dans les années quatre-vingt, un redoutable défi au président Habib Bourguiba, puis à son successeur Zine el-Abidine Ben Ali. Rached Ghannouchi a été reçu à Téhéran en 1979 avec les honneurs dus à un chef d’État. Il est vraisemblable qu’une branche autonome du MTI ait reçu de l’Iran un appui substantiel, matériel et militaire, pour tenter de déstabiliser le régime tunisien. D’ailleurs, après avoir violemment réprimé le MTI, Tunis rompt les relations diplomatiques avec la république islamique, en mars 1987.

En Algérie, des maquis islamistes sont mis en place en 1982 dans la plaine d’Alger et la Mitidja, par un ancien combattant de la guerre d’indépendance, Moustapha Bouyali, qui crée le Mouvement islamique algérien (MIA). Pourchassé par les autorités, Bouyali disparaît pendant un an (1983-1984), avant de reprendre les attaques, avec le soutien clandestin de Téhéran.

Le 3 janvier 1987, Bouyali est tué dans une embuscade de l’armée, et son mouvement, précurseur de la lutte armée en Algérie, est vite démantelé… Quand la fronde armée islamiste reprend, en 1991-1992, l’Iran est accusé de nouer des liens étroits avec de multiples organisations, telles qu’al-Takfîr, le Groupe islamique armé (GIA) et la mouvance islamo-réformiste Djaz’ara.

Des maquisards algériens auraient reçu un entraînement militaire dans la Békaa libanaise. Des diplomates iraniens auraient rencontré des leaders islamistes algériens en janvier 1992. En tout cas, le conseiller culturel iranien Saïd Qasim Noomani est expulsé dix mois plus tard. Un des chefs du GIA, Chérif Gousmi, aurait même été intronisé en mars 1994 avec l’appui de la république islamique…

Les tentatives de Téhéran au Maghreb restent sans lendemain, et les relations sont aujourd’hui rétablies entre l’Iran, l’Algérie et la Tunisie. Il faut préciser que nulle part en Afrique du Nord le chiisme n’a fait souche, au fil des siècles.

Mais deux communautés dissidentes de l’islam ont tenté de s’y implanter, au Moyen-Âge. L’ismaélisme, pour commencer, porté par la dynastie conquérante des Fatimides, s’étend au Maghreb en 909 – sans laisser de traces à nos jours – avant de gagner l’Égypte et la Syrie. Le kharijisme, sous sa forme ibadite, a connu de son côté un immense succès aux premiers siècles de l’islam, à partir de 740, dans une Afrique du Nord encore superficiellement convertie (voir Minorités en islam, Xavier de Planhol, Flammarion, 1997). Mais, animé par la dynastie des Roustémides, le royaume kharijite de Tahert s’éteint en 909.

Les kharijites subsistent aujourd’hui en milieux berbérophones : au Djebel Nefoussa et à Zouara, en Libye ; dans l’île de Djerba, en Tunisie ; enfin en Algérie à Ouargla (où les kharijites ne forment que 10 % de la population) et, surtout, dans la région saharienne du Mzab, où la communauté est très présente dans une dizaine de localités… Malgré des frictions récurrentes – souvent motivées par des considérations socio-économiques – avec des groupes plus récemment installés dans le Mzab, les kharijites de cette région se considèrent comme des citoyens algériens de plein droit, à la fois patriotes et très attachés à leurs particularismes culturels.