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MONDE Bras de fer russo-américain

Khattar Abou Diab de Juil 12, 2017 - 15:23 dans Politique

Depuis 2012, un climat de guerre froide régnait entre Washington et Moscou à cause d’un désaccord profond autour de plusieurs points chauds, notamment en Ukraine et en Syrie.

Avec l’intronisation du nouveau locataire de la Maison Blanche, le pari sur un rapprochement Trump-Poutine, n’a pas tenu face aux réticences de l’Establishment. Ainsi, la crise syrienne ne s’avère pas un « baptême » pour un nouveau départ entre Washington et Moscou, mais plutôt comme un test majeur pour une désescalade, non seulement en Syrie mais sur plusieurs théâtres de friction, Moyen-Orient ou Maghreb inclus, entre les deux pôles du système international d’antan.
Un connaisseur des coulisses du pouvoir à Washington tranche : « D’habitude, un nouveau président américain a besoin de cent jours pour commencer à gouverner, le président Donald Trump a besoin de six mois. » Cette prédiction se réalise à l’aune du difficile démarrage du mandat de Trump et notamment à cause de soupçons sur les liens d’une partie de son équipe avec Moscou.
Certes, la personnalité de Donald Trump – caractérisée par son côté showman et son attachement au monde des affaires – pouvait laisser augurer de décisions inopinées ou de volte-face. Mais les institutions, et à leur tête la justice et la primauté de la séparation entre les pouvoirs, ont probablement « ligoté » le désir de Trump de faire un « deal » avec Poutine, « le président fort » loué en ces termes par Trump durant sa campagne électorale.
Le président russe n’a pas attendu l’installation de son supposé « ami » à la tête des États-Unis pour agir. Dès novembre 2016, à travers l’offensive d’Alep, Moscou a cherché à imposer un fait accompli, comme un acte préventif par rapport à toute velléité de Washington de changer ses orientations en Syrie.
Dans ce cadre, l’accord pragmatique conclu entre Moscou et Ankara pour évacuer l’est d’Alep, puis l’accord tripartie d’Astana, Russie-Turquie-Iran, visent à l’aboutissement d’une solution politique en Syrie confirmant les gains et le mandat russes, « légitimé » par le régime syrien.
Toutefois, à la suite du tournant d’Alep, de l’accord d’Astana et des négociations échouées de Genève, la Russie de Vladimir Poutine n’a pas réussi à transformer ses succès militaires en solution politique concrétisant la défaite stratégique de la dénommée « opposition modérée » et la « victoire » de l’axe russo-iranien.
Les optimistes misaient sur une pacification de la Syrie, sur le maintien du régime, voire sur la reconstruction du pays et son attrait pour beaucoup d’acteurs. Ces calculs supposaient une entente entre la nouvelle administration de Donald Trump et la direction russe autour du dossier syrien. En Europe et ailleurs, la qualification du régime syrien était à l’ordre du jour.
À la veille de la conférence de Genève à la fin du mois de mars, deux grandes offensives de la rébellion dans la proche banlieue de Damas (Qaboun, Joubar) et dans le Rif de Hama au centre, ont perturbé la normalisation. Des succès ont été enregistrés contre les forces loyalistes, au point de menacer l’aéroport militaire stratégique de Hama, et de faire appel au Hezbollah pour participer au combat de l’est de Damas. Dans ce contexte, le 4 avril dernier, un raid de l’aviation syrienne contre la localité de Khan Chaikhoun (Idlib) a été présenté comme une attaque au gaz sarin qui a causé la mort de plus de 80 personnes, dont de nombreux enfants.

Nouveau tournant. Cette attaque controversée (les Russes et le régime parlent d’une attaque contre une usine « terroriste » préparant des gaz toxiques) s’impose aussitôt comme un nouveau tournant dans le conflit syrien. L’administration Trump – qui semble en passe d’admettre le maintien du régime syrien et déclarait que ses priorités sont l’anéantissement de Daech et l’élimination de la présence iranienne – change de ton et estime que l’utilisation des armes chimiques est une provocation impardonnable, à cause du non-respect du traité de 2013 concernant l’élimination des armes chimiques en Syrie.
Ainsi, contrairement au style de l’administration Obama, Trump ordonne, dans la nuit du 6 au 7 avril, une frappe limitée par les missiles Cruz contre la base aérienne Al-Chaayrat non loin de Hamas, à partir de laquelle l’attaque de Khan Chaikhon a été déclenchée. Les Russes ont été informés bien avant l’attaque afin de retirer leurs personnels, et les dégâts « se sont limités » à six soldats, selon Damas, et à vingt appareils détruits selon le Pentagone (ce qui représente un cinquième de la force aérienne syrienne).
En effectuant cette frappe aérienne, Trump signe le retour à la logique unilatérale et à la dissuasion signée par Washington. Très probablement, Washington cherche ainsi à renforcer ses cartes de négociation avec Moscou. Il ne faut toutefois pas exclure les motivations internes du président américain, malmené au début de son mandat et qui veut éloigner tout doute sur une supposée liaison d’une partie de son camp avec la Russie.
Cette frappe, restée sans réponse ni réaction de l’axe russo-iranien, a brouillé les pistes en Syrie et elle va compliquer ce conflit et sa dimension internationale.
Avant la reprise de négociations intersyriennes à Genève, le 16 mai, sous l’auspice de l’ONU, et à la suite de l’intermède de la frappe américaine limitée contre une base aérienne syrienne, en avril dernier, et les atermoiements autour de la bataille d’Al-Raqqa, les « parrains-garants » – russe, iranien et turc – ont pu signer un mémorandum lors du dernier round de négociations entre le régime syrien et les groupes armés.

Zones de désescalade. Paraphé dans la capitale du Kazakhstan (conférence Astana, au début de mai 2017), ce mémorandum prévoit la création de quatre « zones de désescalade » en Syrie, doublées de « zones de sécurité » (les signataires et l’ONU évitent les expressions « zones de sécurité ou zones sûres » à la suite du désastreux précédent en Bosnie) avec des postes de contrôle et centres de surveillance tenus conjointement par les forces des pays garants et possiblement d’autres parties. Ces quatre zones se situent à Idlib, au nord de Homs, à l’Est de Ghouta et à Dara’a (Sud).
Rappelons que plusieurs accords de trêve ou de cessez-le-feu ont échoué en six ans de guerre. Mais ce dernier mémorandum prévoit un mécanisme plus ambitieux grâce à ces postes de surveillance pour éviter les frictions. Il n’installe pas une zone d’exclusion aérienne – No Fly Zone –, mais il stipule implicitement l’allègement des raids et vise la poursuite de combats contre l’EI (Daech) et le Front Al-Nosra.
À travers cet accord, Moscou, craignant l’usure et l’étendue de l’influence iranienne, joue contre la montre, aidé par une « complicité » de la Turquie d’Erdogan, déçue par « l’alignement américain sur les Kurdes ». En somme, avant que l’administration Trump n’instaure une stratégie globale pour la question syrienne, le président Poutine tente d’imposer, une fois de plus, sa vision de « chasse gardée ».
Mais l’opposition syrienne armée, supposée partenaire dans ces zones de désescalade, n’a pas signé le mémorandum à cause du parrainage iranien contesté.
Autre signe d’inquiétude qui appelle à la prudence : le refus par le régime syrien de tout rôle de l’ONU ou des forces internationales pour surveiller l’application de l’accord russo-turco-iranien sur les zones de désescalade. Les pays occidentaux ne semblent pas enthousiastes à l’idée d’adouber ce mémorandum par une déclaration onusienne.
Mais, plus grave encore, des sources syriennes indépendantes craignent que cet accord ne concrétise une partition de facto, ou au moins l’instauration de trois zones d’influence bien cadrées. Tout d’abord, celle qui est près d’Idlib et Alep (influence turque), le littoral et sa profondeur (influence russe), et Damas et Homs (influence iranienne).

Tiraillements. La région Sud resterait l’objet de tiraillements dont Israël et la Jordanie pourraient être parties prenantes. Cette hypothèse est confortée par le récent accord du transfert démographique et confessionnel (dit « l’accord des quatre villes », chapeauté par l’Iran et le Qatar) effectué entre Zabadani, Madaya, (deux villes sunnites entre Damas et les frontières libanaises), Fou’a et Kafraya (deux villes chiites à Idlib).
Renouant avec le dialogue, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est entretenu, le 10 mai dernier à Washington, avec son homologue Rex Tillerson et avec le président américain, Donald Trump. Cette rencontre revêt une importance particulière, en pleine crise des relations diplomatiques entre Moscou et Washington, et aussi en plein orage américain interne aux États-Unis, à la suite de la destitution par Trump du directeur du FBI (affaire russe ressemblant de plus en plus à celle du Watergate).
Loin de la couverture médiatique, la visite de Lavrov a permis un « échange utile » autour de la question syrienne sans effectuer une percée significative. Lavrov a essayé de presser Washington de s’occuper de la bouillante zone de désescalade au sud syrien (près de laquelle les enjeux iraniens, jordaniens et israéliens sont en compétition).
Mais, pour le Pentagone, la priorité va à la bataille de Raqqa et les autres questions attendent probablement la prochaine tournée de Donald Trump en Israël et en Arabie Saoudite.