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MAROC Trouble social et confusion politique

Mounir Mounir de Jan 5, 2017 - 11:29 dans Politique

La mort tragique d’un vendeur de poisson marocain et les manifestations de colère populaire révèlent un profond malaise social et une stratégie extérieure incertaine.

Cette révolte du Rif et des exclus intervient alors le Premier ministre, Abdelilah Benkirane, à peine vainqueur du dernier scrutin législatif, a du mal à composer un gouvernement plein de contrastes. Le roi Mohamed VI, qui supervise ce paysage sociopolitique agité, se consacre à assurer le retour du Maroc dans le giron de l’Union africaine, esquisse une stratégie extérieure basée sur la compétition en leadership avec l’Algérie, et non sur une vision cohérente qui cherche l’intérêt du pays en premier lieu.
L’incroyable s’est produit : un simple jeune vendeur de poisson, Mouhcine Fikri, est mort écrasé et broyé dans une benne à ordures après que des policiers ont confisqué sa marchandise interdite. Cette mort atroce survenue à w, dans le nord du pays, révolte tout un pays, dans le Rif, mais aussi à Tétouan, Casablanca, Marrakech ou encore Rabat, la capitale, dans une révolte qui ressemble à la contestation qui a donné naissance au printemps arabe, après la mort, en décembre 2010, de Mohamed Bouazizi, un vendeur ambulant de légumes en Tunisie,.
Les autorités n’ont pas saisi assez vite l’importance symbolique du «  martyr » de Mouhcine Fikri. Devant l’ampleur de ce mépris de la vie humaine pour une raison « futile », les manifestants dénoncent à la fois l’abus du pouvoir et l’injustice. La mobilisation très forte à Al-Hoceima et dans ses alentours, n’est pas étrangère à cette région qui a été à plusieurs reprises dans l’histoire, rétive à l’emprise du pouvoir central et souvent sévèrement réprimée.
Alors que le roi Mohamed VI est absent en Afrique de l’Est, poursuivant ses tournées sur le continent, le Makzen et le gouvernement ont été pris de court par ce large mouvement de contestation au moment où Marrakech s’apprête à accueillir la COP22, et alors que le nouveau gouvernement, qui doit être formé à l’issue du scrutin du 7 octobre, n’est pas encore en place.
Ainsi, le Maroc qui a réussi à contenir son printemps arabe issu du mouvement du 20 février 2011, au prix d’une démocratisation sur mesure et de l’arrivée d’un parti islamiste à la tête de la majorité parlementaire, risque trop avec l’affaire Fikri car l’explosion de colère ne touche certainement pas seulement l’attitude de la police, et l’horreur soulevée par la mort de ce jeune homme.

Désespérance sociale. Elle représente une réaction face à un état délétère du pays transformé en creuset d’une désespérance sociale que n’ont atténué ni la démocratie de façade, ni des réformes économiques favorisant les plus riches, oubliant les ruraux, les femmes, les jeunes…Pour les contestataires, Mouhcine Fikri est devenu le symbole d’un système peu respectueux des faibles.
En face, le pouvoir a évité à tout prix de faire couler le sang pour mettre fin à la révolte… On sait ce qui a suivi : ordre d’emprisonner les responsables directs du drame et de diligenter une enquête rapide, dans le but évident de calmer les esprits.
Dans ce cadre, l’accalmie a été obtenue en partie à cause de la crainte « instinctive » du peuple face à un scénario d’instabilité comme dans le voisinage, mais le terrain demeure propice à d’autres vagues de fièvre révolutionnaire dans un pays où la gouvernance tâtonne…
Les élections législatives marocaines qui se sont déroulées le 7 octobre 2016 se sont soldées par la victoire du parti dirigeant de la majorité sortante : le Parti de la justice et du développement (PJD) du Premier ministre Abdelilah Benkirane. C’est une exception pour un parti apparenté aux Frères musulmans dans un contexte de post-mutations et de troubles arabes.
Mais le PJD, qui parvient à se maintenir, ne marque pas le même score qu’en 2011, Benkirane gagne un pari risqué lorsque son parti l’emporte avec 125 sièges, contre 102 pour son principal adversaire, le Parti authenticité et modernité (PAM) créé par Fouad Ali el-Himma, proche du roi Mohamed VI et du Makhzen.
Benkirane est donc reconduit, mais il doit trouver des alliés ou des partenaires pour atteindre la majorité de 198 députés. Il est exclu que le PJD et le PAM forment le gouvernement, et Benkirane devrait chercher de nouveau les petites formations et sa majorité serait tributaire des aléas d’un paysage politique mouvant.
Des sources indépendantes estiment que le palais a joué habilement le maintien de ce parti conservateur, islamiste et loyaliste afin d’empêcher l’émergence d’une opposition islamiste plus radicale.

Gouvernance du PJD. La victoire de ces islamistes « à part » signifie que les électeurs marocains ne semblent pas avoir tenu compte du bilan nuancé de la gouvernance du PJD marqué par l’usure du pouvoir pendant cinq ans.
Notons aussi que le taux de participation relativement faible montre que les Marocains ne se sont pas suffisamment mobilisés pour exprimer leur volonté.
Compte tenu de la primauté du palais dans les affaires régaliennes et de la fluidité du jeu politique, Benkirane peut être satisfait car son parti est rescapé et sauvé, même si sa marge de manœuvre est de plus en plus réduite.
Cette majorité relative du PJD rétrécit la marge de manœuvre de Benkirane. Jusqu’à mi-novembre, le Premier ministre tourne en rond à cause de la difficulté de former une majorité stable et assez cohérente. Après avoir acquis l’accord du Conseil national de l’Istiqlal pour une participation de ce parti conservateur au prochain gouvernement.
Mais aussitôt un autre parti proche du Makzen intervient et bloque les tractations en cours. Ainsi, Abdelilah Benkirane révèle les causes du blocage que connaissent les consultations pour la formation de son prochain gouvernement. « Je ne peux accepter les conditions d’Aziz Akhannouch, chef du Rassemblement national des indépendants [RNI] », déclare-t-il.
Benkirane, exaspéré, ne mâche pas ses mots devant ses proches et s’interroge sur « le non-respect du verdict des urnes ». Il souligne qu’il n’est pas prêt à sacrifier les « valeurs et les principes » de son parti sur l’autel de la formation du gouvernement.
Un message clair de sa part aux partis, au Makzen « acteur des coulisses » et au roi Mohamed VI qui reste théoriquement en dehors de la mêlée interne, et se place comme le défenseur du rayonnement régional et international du royaume chérifien.
À l’issue de sa dernière tournée africaine, et contrairement au protocole coutumier, le roi Mohamed VI a tenu à s’adresser au peuple marocain à partir de Dakar pour marquer la commémoration de la Marche verte, action phare de son père pour défendre l’attachement du Sahara au Maroc.

L’Union africaine. Dans ce cadre, le choix du Sénégal n’est pas fortuit, car le souverain insiste sur les liens particuliers avec ce grand pays de l’Afrique de l’Ouest (message « codé » à l’égard de l’Algérie). Le roi mène depuis 2014, une offensive diplomatique pour contrecarrer les desseins d’Alger au sein de l’Organisation régionale panafricaine, en tentant de récupérer la place de Maroc au sein de l’Union africaine, tout en cherchant à éjecter la république sahraouie soutenue par Alger.
Pour atteindre ses fins, Rabat ne lésine pas sur les moyens. Les investissements économiques, l’exportation de l’expertise sécuritaire, la formation de forces spéciales représentent autant de moyens de la part du Maroc pour attirer ou renouer avec les pays africains. Pour le moment, la réussite n’est pas garantie et Rabat peine à recueillir une majorité pour récupérer sa place africaine selon son offre.
En ce qui concerne les liens avec Washington et Paris, le palais loue une reprise avec Paris dépassant une crise diplomatique (2014-2015) à la faveur de la coopération dans la lutte contre le terrorisme après les attentats perpétrés dans l’Hexagone. Mais l’intérêt grandissant exprimé par des pays comme les États-Unis, voire par l’Arabie Saoudite, pour le renforcement de liens avec Alger, inquiète les décideurs marocains qui ne parviennent pas à élaborer une vision cohérente et réaliste.