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L’image de l’Algérie à l’international

Hakima Kernane de Mar 27, 2017 - 14:12 dans Politique

Quel intérêt accorde la presse internationale à l’actualité algérienne ? Quelle est l’image véhiculée et perçue par les professionnels des médias ? Décryptages.

Dans un contexte régional fragilisé par les conflits géopolitique et sécuritaire des pays frontaliers (Libye, Tunisie, Mali ou Niger), l’Algérie, le plus grand pays d’Afrique, situé à la porte de l’Europe, représente, aux yeux de nombreux spécialistes de la politique et des médias, le socle sur lequel repose le maintien d’une stabilité qui demeure fragile.
Durant la décennie noire, l’Algérie recevait peu de médias étrangers en raison des problèmes sécuritaires. Quelques reportages ont été effectués avec l’appui des journalistes locaux.
Depuis les années 2000, le pays s’ouvre en accordant des accréditations aux journaux étrangers, notamment pour couvrir des événements officiels ou des catastrophes naturelles comme lors des inondations de Bab el Oued (Alger) en 2001, le séisme de Boumerdès en 2003, les élections législatives (2002, 2007 et 2012) et les présidentielles (2009, 2004, 2015).
« Lors de la couverture du séisme de 2003, nous devions être enregistrés auprès des préfectures, nous étions libres de faire notre travail, mais nous étions surveillés aussi. Tout était réglementé, planifié, nous confie Yves Izard, grand reporter à France Info. Il faut signaler que le délai du visa était accordé en fonction du nombre de jours que nécessitait la mission, les visites officielles étaient très encadrées », a-t-il confié à Arabies.
Depuis, le pays s’est-il ouvert davantage au monde ? L’accès à l’information aux médias étrangers a-t-il évolué ? Nous avons sollicité diverses rédactions pour tenter d’obtenir une réponse. Certaines ont répondu favorablement à notre requête, d’autres ont opté pour une stratégie de la prudence.
Les arguments sont multiples : les liens historiques, culturels, géographiques, démographiques, géopolitiques expliquent la particularité du traitement de l’information et l’intérêt que les médias français portent à l’Algérie.
« France Info s’intéresse à l’actualité algérienne, car les liens avec le pays sont forts : ancienne colonie, nombre important de binationaux qui lie les deux pays, une réalité importante qu’on ne peut négliger », nous explique Yves Izard.
Un avis partagé par Thierry Oberlé, rédacteur en chef adjoint du service international du journal Le Figaro. « L’intérêt que porte notre rédaction à l’actualité algérienne est expliquée par des raisons fondamentales : la proximité géographique, les échanges économiques, l’histoire commune, passionnelle et obsessionnelle des deux côtés, avec une sorte de confrontation qui, à mon avis, passe à tous les niveaux de la société », nous a-t-il confié lors de notre rencontre.
De son côté, Khalid Karoui, chroniqueur économique au sein de la rédaction de France 24 souligne que la chaîne est très appréciée dans les pays du Maghreb.
« Notre lien avec l’Algérie se renforce aussi grâce aux liens historiques, culturels et géographiques. Nous tenons à étendre nos couvertures médiatiques sur le terrain, aller à la rencontre des Algériens, ici et là-bas. Nous couvrons tous les événements qui sont en rapport avec l’Algérie, sans aucune contrainte, ni censure, a-t-il confié. Sur le plan économique, nous suivons de très près l’actualité économique en Algérie, c’est un pays qui se développe doucement, mais sûrement. »

Presse anglo-saxonne. Et la presse américaine n’est pas en reste. Des journaux consacrent, de temps à autre, un article de décryptage sur l’évolution de la situation politique et économique du pays. En janvier 2016, Le Financial Times, s’interroge sur les difficultés économiques que pourrait connaître l’Algérie à la suite de la baisse des prix des hydrocarbures.
Interrogée par la rédaction, Daniela Grissani, vice-présidente région Afrique du Nord et Moyen-Orient au Fonds monétaire international (FMI), explique que le pays fait face à un choc externe qui impliquerait des réductions drastiques des dépenses publiques, mais soutient que le gouvernement algérien a pris les mesures nécessaires pour y faire face.
Dans la même période, The Washington Post, évoque les risques d’instabilité sociale en raison de la baisse des moyens financiers, qui alimentent les aides substantielles accordées aux citoyens via diverses subventions. Ce qui contribue à la mauvaise image que les médias anglo-saxons projettent concernant l’Algérie.
Appliquant le principe de la réciprocité, les journalistes étrangers ont besoin dans le cadre de l’exercice de leurs missions d’un visa d’entrée sur le territoire algérien.
« France info s’intéresse aux événements majeurs comme les élections et les visites officielles, des événements prévisibles dont on prépare les couvertures à l’avance en sollicitant auprès de l’ambassade algérienne l’obtention des visas », nous confie Yves Izard.

Procédure administrative. De son côté, Khalid Karoui, confie que la procédure administrative est longue. « Cette lenteur restreint les couvertures médiatiques en Algérie, le travail est facilité sur place, mais la délivrance des visas pour la presse étrangère est longue et difficile. Il peut être important de faire des efforts sur ce point précis », a-t-il expliqué.
En avril 2016, le journal Le Monde et l’équipe de l’émission satirique Le petit journal (Canal +) ont indiqué avoir reçu un refus des autorités algériennes pour la couverture de la visite officielle du Premier ministre Manuel Valls en Algérie. Selon le quotidien français, les autorités algériennes n’ont pas apprécié l’illustration de l’article traitant de l’affaire Panama Papers par une photo du président de la république, or ce dernier n’était pas cité dans ce dossier.
Rappelons que ce refus a été commenté par Ramtane Lamamra, la ministre algérien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, via un communiqué : « La dite campagne malveillante et fallacieuse – que l’invocation de liberté de la presse ne saurait justifier – a atteint son paroxysme avec des manipulations diffamatoires délibérément dirigées contre l’institution présidentielle. »
Cependant, à l’instar du mode de fonctionnement des médias à l’échelle mondiale, les correspondants locaux permettent un accès plus rapide à l’information. Étant sur le terrain, ces derniers suivent l’actualité de façon quasi instantanée. « Lorsque l’actualité s’impose, nous nous appuyons sur nos correspondants locaux », confirme notre confrère de France Info.
Les médias européens comme The Guardian, El Pais, El Mundo évoquent les événements liés aux différentes élections dans le pays post-décennie noire, et la révision constitutionnelle.
Le volet économique intéresse aussi la presse internationale. Dans un article intitulé « 10 chiffres pour saisir le malaise économique algérien », publié sur le site Capital.fr en mars dernier, Patrick Chabart souligne : « L’ex-bon élève du Maghreb, plombé par la baisse des prix du pétrole et du gaz, est aujourd’hui au bord d’une crise sociale majeure. »
Le quotidien Libération, dans son édition du 14 juin 2016, publie un entretien réalisé par Jean-Louis Le Touzet avec Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine et spécialiste des pays du Maghreb. Interrogé sur la position de la France sur la situation politique en Algérie, l’historien souligne : « La France est passée outre de tenir compte de la vie politique intérieure [en Algérie] pour la bonne raison qu’il y a des actions jugées “plus fondamentales”, comme la stabilisation du Mali et le problème libyen. Il convient de noter que l’Algérie reste le grand pacificateur de cette zone. »
L’historien va encore plus loin en affirmant que la politique menée par l’Algérie sur la scène internationale est compréhensible. « La France est satisfaite que l’Algérie joue ce rôle, qui est aussi de maintenir les fils avec les forces politiques et militaires en Libye sous l’égide de l’ONU. »
Gilles Kepel, politologue français, professeur en sciences politiques et spécialiste du monde arabe et de l’islam, dans un entretien accordé à Charles de Saint Sauveur, publié dans le journal Le Parisien en mars dernier, explique que l’Algérie est confrontée à un double défi, économique et politique.
Le politologue explique que le pays doit définir une stratégie fiable lui permettant de sortir de la dépendance de l’économie algérienne des revenus des hydrocarbures et assurer une transition politique démocratique.

Deux défis majeurs. « Les deux défis majeurs se nourrissent mutuellement. La perspective d’un épuisement des réserves financières rend la transition politique d’autant plus compliquée, et vice versa », a-t-il affirmé dans cet entretien.
Gilles Kepel estime que la crainte consiste dans la persistance des prix bas des hydrocarbures, lesquels favoriseraient « l’émergence de très fortes revendications sociales qui entraîneraient une crise politique ».
Le politologue, qui estime que le blocage politique empêche les réformes économiques, ne manque pas de rappeler que cette réflexion existe au sein de la classe politique algérienne, mais sa mise en œuvre tarde à être concrétisée.
Les médias les plus sceptiques évoquent des scénarios catastrophes. Dans un dossier intitulé « Pourquoi l’Algérie fait peur à l’Europe », le 23 février 2016, le quotidien Le Figaro a dressé une perspective exagérément alarmiste. Interrogés par nos confrères, les intervenants évoquent l’hypothèse selon laquelle l’Europe pourrait être envahie par les réfugiés algériens.
« Le jour où l’Algérie se réveillera, sous l’effet de la grogne sociale ou à la mort du raïs, nous risquons d’en subir le choc de plein fouet. L’Europe, et la France en particulier, représentent une destination naturelle pour cette jeunesse sans perspectives d’avenir. Ils sont déjà nombreux à s’infiltrer dans les colonnes de réfugiés de la guerre en Syrie, tentant de profiter des filières et des opportunités d’accueil. Mais nous n’avons encore rien vu », lit-on dans les colonnes du quotidien.

Dresser un état des lieux. « Nous avons réalisé ce dossier pour dresser un état des lieux d’un point de vue économique et social du pays. On avait constaté que le pays est congelé politiquement et commençait à s’enfoncer dans une crise nouvelle, liée à la chute des prix des hydrocarbures et au fondement du système algérien sur la redistribution à partir des dividendes des revenus du pétrole, on achète la paix sociale », confie Thierry Oberlé à Arabies.
Dans un autre article, intitulé « L’Algérie, le temps des incertitudes », publié le 25 février 2016, Adem Arroudj traite les répercussions des mesures de l’inflation et de l’austérité sur le pouvoir d’achat des Algériens. « Inflation, austérité, baisse du pouvoir d’achat, les Algériens dépriment au quotidien », estime le journaliste.
La même ligne éditoriale est défendue dans un autre article de Manon Malhère sur le site du quotidien Le Figaro.fr. « Si le pétrole ne remonte pas, l’économie algérienne peut sombrer d’ici à trois ans », estime la journaliste.
Amir Akef, correspondant du journal Le Monde, a décrit aussi une situation inquiétante à la suite des contestations observées en Kabylie en janvier dernier, après l’application des nouvelles taxes contenues dans la loi de finance 2017 (concernant la restriction des dépenses, l’augmentation des recettes, entre autres, l’augmentation des taxes).
Le journaliste rapporte les propos de Noureddine Bedoui, ministre algérien de l’Intérieur qui, dans une déclaration pour apaiser les tensions dans la région, a indiqué que « le défi majeur de l’Algérie en 2017 sera de préserver sa sécurité et sa stabilité face aux menaces terroristes ».
« Les médias ont appris à parler de l’Algérie lorsqu’il se passe quelque chose de grave, très peu de reportages ont été faits sur le quotidien de l’Algérie. Mais le reportage de l’émission de Thalassa, diffusé sur France 5, en 2015, a fait découvrir ce pays. J’ai reçu de nombreux appels pour me dire que je vivais dans un pays extraordinaire », souligne Michel Bizac, un chef d’entreprise français installé en Algérie dans un reportage intitulé « Français/Algériens, regards croisés », réalisé par Loïc Gatteau, à l’initiative de deux associations : Le Petit Prince (Algérie) et Necfa (France).
« L’image de l’Algérie n’est pas bonne auprès des Européens et des Français. Lorsque je suis appelée à recruter un expatrié, la question de la sécurité se pose et je réponds en décrivant la façon dont je vis : je ne me sens pas plus en sécurité à Paris qu’ici », explique Agnès Capoën, directrice des ressources humaines dans le secteur de l’automobile installée en Algérie depuis quelques années.
Qu’en est-il de l’avis des professionnels des médias ? Comment est perçue, selon eux, l’image de l’Algérie sur la scène internationale ? Pour mieux nous éclairer, Arabies a posé la question à quelques journalistes de la presse française et britannique.
« L’image de l’Algérie est mal véhiculée par les médias algériens et français. Lorsqu’on ne peut pas couvrir un événement d’actualité dans un pays quelconque, on peut percevoir à l’international la réalité du potentiel dont ce dernier dispose », nous explique notre confrère de France 24.
Avis partagé par Thierry Oberlé qui explique que la couverture médiatique donnant accès à la société civile est difficilement accessible aux médias étrangers. « Les possibilités de travail pour la presse française en Algérie sont assez limitées. Je m’y rends depuis 1995, j’ai appris à connaître l’Algérie, et le fonctionnement du système politique algérien. Pour y parvenir, il faut disposer de décodeurs », a-t-il affirmé.

Évolutions enregistrées. « Des évolutions ont été enregistrées avec le président algérien – mise à l’écart des services secrets, départ à la retraite du général Toufik –, mais nous constatons aussi que le système perdure. Les sources restent toujours anonymes, elles peuvent aussi être manipulatrices. Nous avons un problème de regroupement des informations, de vérification de l’authenticité et de la véracité des informations qu’on obtient des sources dont on dispose », affirme le rédacteur en chef adjoint du service international du Figaro.
Selon les nombreux témoignages que nous avons recueillis, l’image de l’Algérie est stéréotypée dans les médias britanniques. Certains n’hésitent pas à évoquer le peu d’intérêt manifesté pour le pays, vu le contexte de l’actualité du monde arabe.
Les Anglais jouent la prudence. Plus conformistes, ils adoptent la stratégie « Wait and See ».
« La presse britannique partage un certain seuil de conformisme avec les institutions du White Hall », souligne un confrère qui préfère garder l’anonymat. Ce dernier explique que ce mix, qui fonctionne parfaitement, gère, subtilement, la société civile et contrôle les tendances émergentes de l’opinion publique. « La presse britannique s’aligne et/ou subit la position officielle du pays pour diverses raisons, explique-t-il. Néanmoins, l’intérêt de l’Algérie dans la presse augmentera si les relations économiques et les intérêts géopolitiques se renforcent », a-t-il ajouté.
À l’exception des années 1990, les articles sur l’Algérie sont rares dans les quotidiens anglais. Lors de la décennie noire, on a constaté que quelques journaux, de tendance gauche, ont répondu favorablement à la demande des opposants algériens d’obédience islamiste, fraîchement installés à Londres, en leur offrant la possibilité de s’exprimer sur la situation politique algérienne. « Cette expression a été exclusivement réservée aux militants de l’ex-parti Front islamique du salut (FIS), le parti dissous qui a enfanté le GIA sanguinaire », souligne notre confrère.

Position algérienne.
« Il est important de signaler que l’opacité du régime algérien de l’époque a favorisé une perception plus recevable des actions des islamistes qui étaient considérés comme des opprimés, ils représentaient une alternative à la dictature et au pouvoir des militaires, au détriment de la classe politique, des intellectuels et une bonne partie de la composante de la société civile progressiste », explique notre confrère britannique.
« Les messages véhiculés par les médias internationaux à cette période ont formaté une image négative de l’Algérie à l’échelle internationale, même si la grande majorité de nos confrères ont révisé leurs positions sur le pays depuis l’internalisation du djihadisme islamiste – post-septembre 2011 – et plus encore depuis les guerres en Irak, en Libye et en Syrie. Il est difficile pour eux aujourd’hui de constater que la position algérienne était la plus propice, voire honorable, face à l’éradication du terrorisme islamiste », nous confie un journaliste français qui a préféré témoigner sous couvert d’anonymat.
Les échanges avec les représentants de la presse que nous avons rencontrés n’ont pas manqué de nous rappeler que les thèmes abordés par la presse étrangère sont largement traités aussi par la presse locale, parfois même avec plus de sévérité. Ils sont unanimes : l’Algérie doit définir une stratégie politique et économique sur le long terme, en procédant à une sorte de virage générationnel, plus en adéquation avec la société civile composée en grande partie d’une génération post-indépendance.
Il est indéniable qu’une libéralisation plus prononcée de l’économie et de l’expression des opinions – médias, politiques, associations – devrait être accentuée afin de permettre la concrétisation d’une succession politique réussie.
Cela dit, nul n’écarte l’hypothèse selon laquelle l’accélération de telles réformes ne serait pas un peu prématurée vu le contexte géopolitique et sécuritaire actuel de la région et du monde arabe. Une initiative qui appelle à la prudence au risque de compromettre une stabilité si chèrement acquise.