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LIBYE Un avenir sombre

Lila Schoepf de Juin 20, 2017 - 06:23 dans Politique

La question de ce que l’avenir réserve à la Libye est plus importante que jamais, avec la reprise de Syrte à l’EIIL en décembre dernier, après sept mois de combats.

Elaborer une vision claire de la situation économique et politique de la Libye représente l’un des défis majeurs d’une approche géopolitique. C’est dû en partie à la complexité du pays, de même qu’aux décisions peu claires de la politique étrangère des États-Unis et de leur nouveau président, Donald Trump, et notamment de sa relation avec le président russe, Vladimir Poutine, à un moment où il semble bien que ce dernier soit déterminé à rendre à la Russie sa place à la table mondiale des négociations.
La question de l’avenir de la Libye est plus importante que jamais, avec la reprise de Syrte à l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), en décembre dernier, après sept mois de combats. L’EIIL avait pris Syrte en mai 2015, comme part de sa campagne visant à étendre concrètement son territoire, aussi bien que son autorité régionale. Ses combattants avaient sauvagement réprimé une révolte des habitants de Syrte en août 2015, pendant et décapitant les opposants et bombardant les quartiers résidentiels, mettant ainsi en évidence sa détermination à défier les gouvernements rivaux du pays. 

La question devient plus urgente à la lumière de la situation économique de la Libye. Toujours largement dépendante du pétrole, son économie s’est écroulée quand le pays a basculé dans la guerre en 2015. Ce scénario, aggravé par la chute mondiale des prix du pétrole, ainsi que par le conflit entre les groupes cherchant à contrôler les installations pétrolières du pays, a conduit à une baisse de la production.
Tout espoir de trouver une solution à l’avenir de la Libye supposerait d’une certaine manière la conciliation des priorités divergentes des trois principaux groupes qui en revendiquent la représentation gouvernementale.

L’Accord politique libyen – Libyan Political Agreement (LPA) –, signé à Skhirat en décembre 2015, n’a été que partiellement appliqué, et il semble peu probable que soit amorcée une évolution dans les prochains mois, explique Fiona Barsoum, analyste auprès de Control Risks Group – Moyen-Orient et Afrique du Nord – dans son étude réalisée pour les magazines Arabies et Trends.
Le LPA prévoyait d’unifier en une seule administration ce qui à l’époque représentait deux gouvernements et deux corps législatifs rivaux, rappelle Barsoum. Il y avait alors la Chambre des représentants, qui se trouvait au nord-est, et le Congrès général national, basé à Tripoli.
Bien que le noyau principal du gouvernement formé par le LPA se soit déplacé à Tripoli au mois de mars 2016, et qu’il soit reconnu par la communauté internationale, la Chambre des représentants n’a pas donné son aval au LPA, tout en continuant avec son propre gouvernement. Certains membres du Congrès général national opèrent en tant que tels, pendant que d’autres coopèrent avec le gouvernement reconnu au niveau international.

Milices. Ajoutant davantage de confusion au problème, l’équilibre du pouvoir repose essentiellement sur les diverses milices, selon Rhiannon Smith, directrice générale de Libya-Analysis et directrice adjointe de EyeOnIsisInLibya.com. « Je suis portée à penser que les milices détiennent le pouvoir et prennent les décisions, déclare-t-elle. Ce sont, en quelque sorte, les gouvernements qui s’appuient sur les milices et non l’inverse. »
Rhiannon Smith explique qu’à l’heure actuelle il existe divers scénarios possibles en Libye. Dans l’un d’eux, le conflit s’intensifie entre les puissances militaires, à l’est ainsi qu’à l’ouest du pays. 
« Ils ont commencé à entrer en conflit au sud de la Libye, et il se pourrait que ce conflit dégénère, soutient-elle. Cela signifierait que la guerre civile prendrait de l’ampleur au sud, ce qui déstabiliserait encore plus le pays entier. » Cela aurait un effet dévastateur, non seulement sur le processus politique, mais également sur l’économie, et aurait probablement une incidence sur les champs et les installations pétrolifères dans cette partie de la Libye.
Dans un autre scénario, bien que le processus politique soutenu par les Nations unies se trouve dans l’impasse et ne progresse que très lentement, il y a des accords bilatéraux et des négociations en cours à l’arrière-plan, nous explique la directrice de Libya-Analysis : « L’Égypte, la Russie et l’Algérie essaient de mener des pourparlers diplomatiques, et tentent de faire en sorte que ces parties rivales se parlent les unes aux autres. »
L’urgence de parvenir à une solution va au-delà des considérations géopolitiques.
« L’économie est probablement l’un des grands problèmes actuels. Si les choses ne changent pas, la Libye sera totalement démunie, explique Smith. Les liquidités sont très mauvaises – il n’existe presque pas d’argent liquide – et le taux de change chute presque quotidiennement. Si quelque chose devait sauver la Libye et pousser les différentes parties à travailler ensemble, ce serait le besoin d’avoir plus d’argent dans les coffres et de travailler ensemble pour prévenir un effondrement économique complet. »

Investissements. L’âme et le cœur de l’avenir de nombreux pays de la région – la Libye incluse – est leur capacité à attirer les investissements directs étrangers (IDE) qui consistent principalement en investissements de la part de sociétés multinationales étrangères à travers des partenariats, des entreprises indépendantes, ainsi que des franchises et autres accords commerciaux.

Il n’est pas surprenant que les IDE aient chuté ces dernières années en Libye. Selon la Banque mondiale, les afflux nets sont montés à 1 425 000 000 de dollars en 2012, tombant à 702 000 000 en 2013, connaissant ensuite une forte baisse à 50 000 000 en 2014, avec un redressement à 725 667 000 en 2015. Le montant des IDE pour 2016 n’étant pas encore précisé.
La concurrence entre les pays de la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord (Middle East and North Africa, ou Mena) s’est accrue avec la chute des prix du pétrole. Des pays voisins comme la Tunisie ne font pas un secret de leur volonté d’accueillir les investisseurs directs étrangers.

Stimuler les IDE en Libye exigerait des autorités d’offrir un cadre réglementaire défini pour tous les secteurs, explique Barsoum dans son analyse. Les autorités devront également garantir que les institutions bureaucratiques et étatiques fonctionnent correctement. 
Les compagnies auront besoin de plus grandes garanties en termes de sécurité, ainsi que de la capacité des autorités à réagir face aux troubles, signale-t-elle.

Une autre stimulation pour la confiance serait que les autorités prouvent leur volonté de freiner les dépenses publiques, ce qui augmenterait la confiance des multinationales dans les engagements de paiement du gouvernement. Un autre défi majeur concernant les IDE est le fait que la Libye, à l’instar des autres pays producteurs de pétrole, a besoin de diversifier son économie en vue de réduire sa dépendance aux revenus liés.

Santé financière. Une fois qu’une certaine stabilité aura été assurée, les sociétés ayant déjà des intérêts en Libye figureront probablement parmi les investisseurs, dans une économie stabilisée, précise Barsoum. Également au premier plan de la future santé financière de la Libye, le port de Syrte a besoin de réparations substantielles afin de devenir une plate-forme de navigation et de transports plus viable. 

Une grande partie de l’infrastructure de la Libye a été détruite, et un grand nombre des habitants qui ont fui la zone des combats n’y sont pas retournés, souligne Smith. « Ce n’est vraiment pas clair… Quel modèle de gouvernement assurera la stabilité nécessaire ? Il y a des problèmes non résolus sur la façon dont elle doit être gouvernée », affirme-t-elle. La place et la position stratégiques de la Libye au niveau du transport maritime pétrolier sont la preuve qu’elle a le potentiel d’être une forte plate-forme commerciale dans la région. Toutefois, dans le court terme, il est très difficile de voir comment cela pourrait être réalisé, à la lumière des divisions politiques continues.
Le déroulement de plusieurs facteurs encore incertains, dont la présence continue de l’EIIL, pourrait affecter le scénario à court et moyen terme en Libye. La menace que représente l’EIIL n’a pas pris fin avec la reprise de Syrte. De nombreux combattants de l’EIIL semblent avoir quitté Syrte, alors que des attaques signalées contre l’ouest et le sud de la ville montrent que les miliciens opèrent maintenant en dehors et autour de Syrte, précise Barsoum dans son étude, signalant la probabilité de la poursuite des attaques par des combattants affiliés à l’EIIL.
Ces opérations pourraient diminuer la capacité de l’EIIL à s’emparer de territoires ailleurs, mais ce dernier continuera d’exploiter dans certaines zones les revendications locales, une caractéristique de l’ampleur de l’EIIL à travers l’Irak.

Incidences sur l’avenir. Toujours dans le court et le moyen termes, la politique de la nouvelle administration de Donald Trump ainsi que ses relations avec la Russie auront des incidences sur l’avenir de la Libye, selon une étude menée par Soufan Group, qui conseille les gouvernements et les entreprises.
Les États-Unis et la Russie pourraient voir dans la Libye une opportunité pour travailler ensemble dans la lutte contre le terrorisme.
La possibilité d’une collaboration pour le soutien au général Khalifa Haftar nécessiterait une réorientation dans l’actuelle stratégie américaine. La détermination de Haftar à vaincre le terrorisme s’accorde avec les priorités des deux pays. Haftar commande les forces militaires dans l’est de la Libye, et son pouvoir est soutenu par leur force, la mainmise sur l’infrastructure pétrolière de la Libye et les victoires sur les djihadistes dans l’est du pays.
Cette conjoncture en fait apparemment le partenaire idéal pour une certaine forme de coopération russo-américaine. Si cela arrivait, ce pourrait être en contradiction avec la politique des alliés des Américains aux Nations unies et dans l’Union européenne, qui ont largement soutenu le gouvernement d’Entente nationale (Government of National Accord – GNA).

Entre-temps, en tant qu’indice possible concernant le développement des alliances, Haftar a récemment visité un porte-avion russe qui partait pour des opérations en Syrie. Soufan définit ce fait comme faisant partie de l’intention de la Russie de soutenir Haftar, même si cela devait contrevenir à la politique des États-Unis, de l’UE et des Nations unies.

Le rapport de Soufan Group souligne que le GNA n’a pas réussi à étendre son autorité hors de la Libye. Le refus de la Chambre des représentants et d’autres groupes de reconnaître le GNA a laissé la crédibilité de ce dernier dans une position de plus en plus faible, et démontre son échec dans la réalisation d’un véritable changement.
Les chances d’une coopération durable entre Haftar et le GNA semblent éloignées, ils ont en effet tous deux refusé tout accord de partage du pouvoir. Cependant, jusqu’à ce que toutes les factions rivales puissent trouver un terrain d’entente, l’avenir politique et économique de la Libye reste particulièrement confus.