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La dernière bataille de Ghannouchi

Editor de Nov 12, 2013 - 16:31 dans Politique

La dernière bataille de Ghannouchi

Le président d’Ennahda voudrait aujourd’hui sortir son parti du guêpier dans lequel il se trouve avec les deux autres formations de la Troïka.

Par Moncef Mahroug, Tunis

gouvernement

Aujourd’hui, la Troïka est non seulement contestée, mais elle se trouve pressée d’abandonner le pouvoir au profit d’un gouvernement constitué de personnalités indépendantes

I Arabies Novembre 2013

Rached Ghannouchi est enfin convaincu que l’exercice du pouvoir en dehors d’un cadre consensuel s’apparente dans la Tunisie actuelle, en raison des nombreux problèmes économiques, sociaux et sécuritaires, à un véritable piège. Mais pour que Rached Ghannouchi accepte d’aller aussi loin, il faudrait qu’il obtienne satisfaction de deux exigences fondamentales pour lui et son parti : l’achèvement de l’élaboration de la Constitution et la décision de fixer une date pour les prochaines élections.

À 72 ans, Rached Ghannouchi vit actuellement l’un des moments les plus difficiles de sa vie politique. Le président d’Ennahda, qui dirige la coalition ayant pris les commandes du pays en décembre 2011, n’imaginait peut-être pas il y a deux ans devoir envisager de quitter prématurément le pouvoir. Car c’est ce qui est en train d’arriver à Ennahda et à ses alliés, le Front démocratique pour les libertés et le travail (FDLT) et le Congrès pour la république (CPR), qui pensaient gouverner le pays jusqu’aux

prochaines élections.

Mais les choses ont rapidement tourné au vinaigre. La Troïka est non seulement contestée, mais elle se trouve pressée d’abandonner le pouvoir au profit d’un gouvernement constitué de personnalités indépendantes.

Comment Rached Ghannouchi et son parti se sont-ils retrouvés dans une telle situation en si peu de temps ? En fait, c’est la conjonction de la stratégie de harcèlement et de déstabilisation mise en œuvre par l’opposition et des erreurs commises par Ennahda qui a provoqué la succession de crises que le pays a connues depuis l’avènement du gouvernement de la Troïka, et dont la plus grave, provoquée par l’assassinat du député Mohamed Brahmi le 25 juillet 2013, fait encore sentir ses effets.

Transition. Pour éviter ces problèmes, il aurait fallu que la Tunisie – opposition et gouvernement confondus – évite de commettre l’erreur de s’installer immédiatement après les élections du 23 octobre 2011 dans une configuration majorité-opposition, là où toutes les expériences vécues sous d’autres cieux démontraient que la transition doit se gérer de manière consensuelle.

Hamadi Jebali et Béji Caïd Essebsi ont bien concocté un projet de partage du pouvoir, avec l’octroi de la présidence du gouvernement à Ennahda et celle de la république à l’ancien Premier ministre. Mais ce schéma n’a pas eu l’heur d’emporter l’adhésion du Majlis Choura. L’instance suprême l’a torpillé, imposant du coup qu’Ennahda prenne le contrôle du pouvoir et forme un nouveau gouvernement avec ses alliés, le FDLT et le CPR.

À la suite de quoi les partis d’opposition ont rejeté l’offre d’Ennahda de se joindre à elle au sein du nouveau gouvernement et de jouer leur rôle d’opposition, et ont consacré toute leur énergie à déstabiliser la Troïka au pouvoir.

Confirmant ainsi cette phrase prémonitoire de Samir Dilou, ministre des Droits de l’homme et de la Justice transitoire – poste qu’il a cumulé pendant treize mois avec celui de porte-parole du gouvernement – , qui déclarait, peu après la prise de fonction du gouvernement de la Troïka en décembre 2011, qu’il s’attendait à ce que « les perdants des élections d’octobre 2011 organisent un deuxième tour, non pas dans les urnes, mais dans la rue ».

La stratégie de la déstabilisation permanente a été grandement facilitée par les erreurs commises par Ennahda depuis son arrivée au pouvoir. Plus que le manque d’expérience, voire l’incompétence, de certains de ses ministres, et la nomination de son gendre, Rafik Abdessalem, au poste de ministre des Affaires étrangères, dans le premier gouvernement de la Troïka – qui a ravivé des souvenirs du temps où le népotisme était l’un des maux de la Tunisie –, c’est la manière dont le parti islamiste a géré au début les groupuscules extrémistes religieux qui lui a causé le plus de tort.

« Ce sont nos enfants », avait coutume de dire Rached Ghannouchi, pour justifier sa politique de la main tendue à l’égard de ces groupuscules. Cette phrase coûtera cher au président d’Ennahda après que deux assassinats – respectivement ceux de Chokri Belaïd, le 6 février 2013, et de Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013 – sont venus endeuiller la Tunisie et que la responsabilité en a été imputée à Ansar Chariaa, l’un des anciens « protégés » d’Ennahda.

En première ligne, Rached Ghannouchi est aujourd’hui pris entre deux feux. Avec d’un côté une opposition qui rend Ennahda responsable de tous les maux du pays et veut, de ce fait, la bouter hors du pouvoir, et d’autre part une partie de la base et de la direction du parti islamiste qui refuse absolument de se laisser humilier de la sorte et imposer une sortie forcée, jugée contraire à la logique démocratique qui veut que tout changement de majorité se fasse par les urnes.

Manifestation du malaise qui le tenaille, le 5 octobre dernier, lors de l’ouverture du dialogue national, le président d’Ennahda a commencé par faire marche arrière et revenir sur son acceptation inconditionnelle de la feuille de route du quartette médiateur (composé de la centrale ouvrière, UGTT ; du syndicat patronal, Utica ; de la Ligue tunisienne de défense des droits de l’homme ; et de l’Ordre des avocats de Tunisie) pour la considérer « comme base pour le dialogue » avec l’opposition. Cette frange radicale d’Ennahda voudrait faire le dos rond en attendant que la tempête passe.

Mais le président d’Ennahda sait qu’un tel calcul est risqué car l’opposition conserve, avec l’appui de l’UGTT, un pouvoir de nuisance suffisant pour empêcher le pays de tourner sur les plans économique et social, là où se situe actuellement la plus grande fragilité du pays. Aussi a-t-il fini par se résoudre à signer la feuille sans aucune forme de commentaire. Ce qui a permis le déblocage de la situation et l’amorce de la phase préparatoire du dialogue national.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce succès n’est pas imputable au seul quartette. D’autres personnalités – tunisiennes et étrangères – se sont impliquées dans les difficiles négociations entre gouvernement et opposition.

Parmi les étrangers figurent en particulier les ambassadeurs des principaux pays occidentaux en poste à Tunis. Les plus actifs de ce groupe sur le dossier tunisien sont les représentants de France (François Gouyette), d’Allemagne (Jens Plötner) et, surtout, des États-Unis (Jacob Wales).

Rencontre. Prenant son rôle très au sérieux, l’ambassadeur des États-Unis en particulier est allé jusqu’à « commettre » l’inconcevable. À la fin de septembre, il a été le premier ambassadeur américain à rencontrer Hamma Hammami, chef du Parti des travailleurs et du Front populaire dont cette formation d’extrême gauche fait partie.

On doit à ce diplomate en particulier la reprise, en août dernier, du dialogue entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi qui, après l’épisode de leur rencontre à Paris, se poursuit discrètement. Ce qui a fait dire à certains que Washington imposait sa volonté aux deux protagonistes. Des propos que l’entourage de Jacob Wales nuance. « Nous n’imposons rien. Nous demandons gentiment des choses et les gens nous écoutent. »

En gage de bonne volonté, et pour « bétonner » sa nouvelle relation avec le président de Nidaa Tounes, le leader d’Ennahda a fait lever les deux verrous qu’il avait mis sur le chemin de son adversaire afin de l’empêcher de concrétiser son ambition présidentielle et pour interdire à certains des cadres dirigeants de son parti de participer à la vie politique, en raison de leur appartenance passée au Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), le parti de Ben Ali. Ces deux verrous sont l’âge limite légal pour se présenter à la présidentielle et la loi d’immunisation de la révolution, tous les deux abandonnés.

Aujourd’hui, Ennahda serait même favorable à une accession de Béji Caïd Essebsi à la magistrature suprême, à condition qu’elle soit acceptée par les autres formations. Que de chemin parcouru, donc, par Rached Ghannouchi en quelques semaines sur la voie du réalisme politique. Le leader islamiste serait même prêt à aller plus loin pour faire ce qui lui semble bon à la fois pour son parti et pour la Tunisie : tourner rapidement la page de la Troïka.

Cela peut paraître paradoxal de penser que le président d’Ennahda serait disposé – et même déterminé – à abandonner le pouvoir qu’il a tant tenu à exercer après les élections du 23 octobre 2011. Pourtant, c’est bien vrai, assure-t-on dans son entourage. Cela pour la bonne et simple raison que Rached Ghannouchi a compris que l’exercice actuel du pouvoir dans les conditions actuelles du pays – avec les multiples défis économiques, sociaux et politiques –et en dehors d’un cadre consensuel constitue un véritable piège et qu’il vaut mieux pour sa formation qu’elle sorte de ce guêpier pour se préparer dans de meilleures conditions aux prochaines échéances électorales.

Nominations. L’opposition met en avant, pour refuser la tenue d’élections à une date rapprochée, les nominations opérées par la Troïka dans différents secteurs de l’administration et notamment aux postes névralgiques de gouverneurs. Ennahda et son chef seraient prêts à une révision de toutes les nominations faites. À condition qu’elle couvre toute la période de la transition à partir du 14 janvier 2011, et même à proposer aux autres partis que tous demandent ensemble à l’armée de proposer au prochain gouvernement les noms de 24 gouverneurs qui seraient appelés à rester en poste jusqu’aux prochaines élections pour contribuer à en garantir la totale transparence.

Mais pour que Rached Ghannouchi accepte d’aller aussi loin, il faudrait qu’il obtienne satisfaction de deux exigences fondamentales pour lui et son parti : achever l’élaboration de la Constitution et fixer une date pour les prochaines élections. C’est seulement alors que le leader islamiste pourra considérer qu’il a gagné ce qui a tout l’air d’être sa dernière bataille et qu’il pourra probablement alors tirer sa révérence pour une retraite bien méritée après avoir passé les commandes d’Ennahda à l’un de ses compagnons de route.