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Hantée par le syndrome égyptien

Editor de Oct 20, 2013 - 18:29 dans Politique

Hantée par le syndrome égyptien

Après crises et moments de répit, la Tunisie vit depuis quelques mois, et plus particulièrement depuis juillet 2013, ses jours les plus difficiles depuis la chute du régime Ben Ali.

Par Moncef Mahroug , Tunis

instabilité

Sur fond d’instabilité économique et sociale persistante, les Tunisiens ont vu la situation se dégrader fortement sur les plans sécuritaire et politique depuis la nouvelle de l’assassinat de Mohamed Brahimi

L’incertitude planant sur le devenir des pays du printemps arabe a fini par s’étendre, en juillet dernier, à la Tunisie où tout a commencé le 14 janvier 2011. En effet, la Syrie vit les affres d’une sanglante guerre civile, la Libye est menacée par le démon du séparatisme, et en Égypte islamistes et laïcs se regardent en chiens de faïence, prêts à en découdre, surtout depuis

le limogeage du président Morsi par l’armée le 3 juillet 2013.

Le plus petit des pays d’Afrique du Nord est lui aussi en proie à un dur choc frontal entre partisans et adversaires de la Troïka au pouvoir depuis décembre 2011, et plus particulièrement de sa principale composante, Ennahdha.

Sur ce fond d’instabilité économique et sociale persistante, les Tunisiens ont vu la situation se dégrader fortement sur les plans sécuritaire et politique depuis le 25 juillet 2013. Ce jour-là la Tunisie s’est en effet réveillée sur la nouvelle de l’assassinat de Mohamed Brahimi, coordinateur général du Courant populaire et un des leaders du Front populaire, alors qu’elle se ressentait encore les retombées de celui de Chokri Belaïd, survenu le 6 février 2013.

L’assassinat de Mohamed Brahmi a remis le feu aux poudres au plan politique, alors que, jusqu’au 24 juillet dernier, la Tunisie semblait s’acheminer petit à petit vers un accord entre les principales forces politiques sur la gestion de la période restante de la phase transitoire et l’organisation des prochaines élections.

Annonçant dès les premières heures après l’assassinat de Brahmi qu’ils quittaient la table des négociations, les principaux partis d’opposition ont entrepris de « cloner » le scénario égyptien en inaugurant un sit-in du Rahil (départ, en l’occurrence, du gouvernement et de l’Assemblée nationale constituante [ANC]).

La Tunisie risque-t-elle, alors, de voir, à l’instar de l’Égypte, son processus de transition démocratique phagocyté par l’armée ? À première vue, cela ne semble pas impossible, car les situations égyptienne et tunisienne présentent au moins une similitude : la fracture idéologique et politique entre islamistes et laïcs. En Tunisie, comme en Égypte, elle ne constitue pas une nouveauté.

Opposition. En Tunisie, l’opposition islamistes/laïcs a commencé bien avant le 14 janvier 2011 – même si elle s’est durcie depuis – et a amené une partie de la gauche à s’allier à un moment donné à Ben Ali dans sa croisade anti-islamiste. Mais la similitude entre les situations égyptienne et tunisienne s’arrête là. Les différences, elles, sont au nombre de deux au moins.

D’abord, les urnes ont dessiné en Tunisie une carte politique différente dans laquelle Ennahdha n’a pas de position hégémonique. S’il est la première formation de Tunisie, le parti islamiste n’a pas la majorité puisqu’il n’a obtenu, lors des élections du 23 octobre 2011, que 36 % des voix et 89 sièges sur les 217 de l’ANC. Ce qui l’a contraint à s’allier au Conseil pour la république (CPR) et au Front démocratique pour les libertés et le travail (FDLT/Ettakatol) pour pouvoir exercer le pouvoir.

L’absence d’un parti majoritaire présente donc l’avantage d’obliger les acteurs politiques à dialoguer en permanence – pour trouver des compromis – et, partant, de créer les conditions de l’apprentissage du « vivre ensemble » démocratique.

On peut d’ailleurs constater, à posteriori, que toutes les crises, ou presque, que la Tunisie a vécues avant et, surtout, après les élections du 23 octobre 2011 ont démontré la capacité de la classe politique tunisienne à produire des compromis, fussent après de longues et douloureuses tractations. Et dans cet exercice, certains acteurs ont joué un rôle primordial, quoique pas toujours visible. C’est le cas notamment des deux alliés d’Ennahdha au sein de la Troïka (CPR et Ettakatol) et de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

L’UGTT est également un acteur politique important depuis janvier 2011 et plus particulièrement dans la crise que connaît le pays depuis l’assassinat du membre de l’ANC Mohamed Brahmi.

Dialogue national. En dépit de relations très difficiles avec Ennahdha – qui l’accuse de partialité et d’alliance avec les partis et groupes d’extrême gauche fortement représentés en son sein –, mais grâce à des rapports plus détendus avec les deux partenaires du parti islamiste au sein de la Troïka, la centrale ouvrière historique a pu s’imposer comme animateur du dialogue national, y compris lors de la crise de juillet 2013.

La deuxième différence avec l’Égypte concerne le positionnement et le rôle de l’armée. En Égypte, l’armée a de tout temps été au pouvoir, ou plutôt Le pouvoir, puisque tous les chefs d’États que le pays a connus jusqu’à la chute du régime en janvier 2011 – Gamal Abdel Nasser, Anouar el-Sadate et Hosni Moubarak – sont issus de ses rangs.

L’armée est aussi au cœur de l’économie égyptienne dont elle contrôle de larges pans – entre 25 et 30 % du PIB – au point d’être considérée comme la première entreprise du pays, active dans un large éventail de secteurs.

De ce fait, l’Atlantic Council n’a pas de tort de considérer que l’armée tunisienne est dans une configuration totalement différente. Pour ce think tank américain, la Tunisie « a une tradition établie de ministre de la Défense civil et de militaires sous contrôle civil ». Et même s’ils ont eux aussi joué, comme leurs homologues égyptiens, un rôle essentiel dans la transition en refusant les ordres de l’ancien président Ben Ali de tirer sur les manifestants, les militaires tunisiens n’ont pas voulu, à la différence de leurs homologues égyptiens, jouer un rôle politique dans la transition qui a suivi la chute de ce dernier et ont immédiatement remis le pouvoir à des autorités civiles provisoires.

Et face aux appels du pied de certains acteurs politiques locaux qui voudraient la voir jouer le même rôle que l’armée égyptienne pour bouter Ennahdha hors du pouvoir, l’armée tunisienne a réaffirmé sa neutralité vis-à-vis de toutes les forces politiques, comme elle l’a déjà fait à de multiples reprises depuis le 14 janvier 2013.

Face à l’offensive – menée essentiellement par l’alliance constituée du Front populaire et de Nidaa Tounès, et baptisée Front du Salut – visant à la dessaisir totalement du pouvoir – puisque ses deux ennemis réclament à la fois la dissolution du gouvernement et de l’ANC -, le parti islamiste n’est pas totalement dépourvu d’atouts.

Le premier réside dans la principale faiblesse de l’alliance (baptisée Front du Salut national) – que certains estiment contre-nature – entre un regroupement de partis d’extrême gauche, le Front populaire, et une formation de centre-droit, Nidaa Tounès – : son faible enracinement populaire.

Certes, la mobilisation orchestrée par ces deux formations – et dont le cœur se trouve au Bardo où le « sit-in du départ » a élu siège – est l’une des plus importantes depuis janvier 2011. Mais, contrairement aux affirmations de ses initiateurs, cette mobilisation est essentiellement le fait de l’élite intellectuelle, sociale, politique et économique, et n’est pas parvenue à toucher les couches populaires et moins favorisées de la population.

Le deuxième atout tient au fait que nombre de familles et formations politiques ne partagent pas la stratégie et les objectifs du Front du Salut national. C’est le cas notamment d’Al-Moubadara (Kamel Morjane, ex-ministre de la Défense puis des Affaires étrangères sous Ben Ali), Al-Mahaba (Hechmi Hamdi, patron de la chaîne de TV Al-Mustakila émettant de Londres), le Parti républicain (pilotée par le tandem Maya Jeribi et Ahmed Néjib Chebbi) – pourtant membre d’une autre alliance, l’Union pour la Tunisie, dont fait partie également Nidaa Tounès –, le Mouvement destourien (en cours de création par l’ancien Premier ministre de Ben Ali, Hamed Karoui), etc.

Futures alliances. D’ailleurs, en tout se déclarant prêt à négocier avec l’opposition, via l’UGTT, Ennahdha semble avoir commencé à dessiner les contours de ses futures alliances en vue de contrecarrer le tandem Front populaire-Nidaa Tounès et peut-être aussi dans la perspective des prochaines élections.

La guerre froide entre Ennahdha et Al-Mahaba (ex-Pétition populaire) fait désormais partie de l’histoire, puisqu’en se déclarant opposé à la dissolution de l’ANC la formation créée par Hechmi Hamdi, jadis membre du Mouvement de la tendance islamique (MTI, devenu Ennahdha en 1989), a obtenu le pardon et l’absolution de ses anciens amis.

Malgré les enjeux politiques, les Tunisiens ont montré jusqu’ici qu’ils sont capables de surmonter leurs divisions. Mais le fait est que les risques encourus par la Tunisie ne sont pas seulement d’ordre interne.

Des acteurs extérieurs – régionaux et internationaux – pèsent au moins autant, positivement ou négativement, sur le cours des choses dans ce pays. On peut en dénombrer au moins trois : des puissances régionales (notamment l’Algérie, la Turquie et les pays du Conseil de coopération du Golfe), le terrorisme international (notamment estampillé Al-Qaïda) et les grandes puissances (Union européenne et États-Unis en tête).

En raison des relations étroites bâties par Bouteflika avec Ben Ali, certains ont prêté au régime algérien la crainte que le changement intervenu en Tunisie n’attise le vent de contestation qui, au début de 2011, soufflait sur l’Algérie.

Solidarité. Mais à supposer que cela soit vrai, le régime algérien a vite surmonté ses supposées craintes pour manifester sa solidarité avec le nouveau régime tunisien – en accordant une aide financière de 100 millions de dollars –, conduit alors, il est vrai, par une vieille connaissance de l’Algérie, Béji Caïd Essebsi, alors Premier ministre.

Un geste dans lequel certain ont vu un pari d’Alger sur ce personnage respecté par les dirigeants algériens.

Une lecture qui semblait trouver confirmation dans la décision du gouvernement algérien de décorer une cinquantaine de personnalités tunisiennes – dont Béji Caïd Essebsi – pour leur contribution à la lutte de l’Algérie pour son indépendance, et ce moins d’un mois après l’accession au pouvoir en Tunisie d’un gouvernement, issu des élections du 23 octobre 2011, dominé par Ennahdha.

Faut-il alors s’étonner que les relations entre ce gouvernement et l’Algérie soient loin d’avoir été depuis un long fleuve tranquille. Et qu’à la suite de l’assassinat de huit soldats tunisiens à Jebel Chaambi par un groupe terroriste, la théorie du complot bien enracinée en Tunisie – depuis l’implication du régime algérien dans l’attaque menée en janvier 1980 à Gafsa (sud-ouest de la Tunisie) par un commando venu de Libye – a refait surface, deux télévisions (Zitouna TV et Al-Mutawasit TV) proches d’Ennahdha suggérant l’éventuelle responsabilité d’Alger dans cette opération. Mais le gouvernement algérien ayant opposé un démenti catégorique, le ministère des Affaires étrangères tunisien et le mouvement Ennahdha ont dû monter au créneau pour en faire de même.

À l’opposé, la Turquie et le Qatar semblent désireux d’aider le gouvernement de la Troïka, donc Ennahdha qui y occupe une position prépondérante, à réussir. En un an et demi, la première a multiplié les gestes de solidarité (octroi de deux prêts totalisant 700 millions de dollars, don de 434 véhicules au ministère de l’Intérieur, etc.) et les visites – dont celle du Premier ministre Erdogan, en juin 2013 – pour booster la coopération avec la Tunisie.

Si la Turquie joue plus pour son propre compte, le Qatar s’implique en Tunisie autant pour lui que pour les États-Unis qui affirmaient vouloir faire réussir l’expérience tunisienne de transition vers la démocratie.

Prêt du Qatar. Pour cela, Doha a accordé un prêt de 100 millions de dollars et mis autant dans un fonds de la Qatar Friendship Foundation pour aider les jeunes promoteurs tunisiens à réaliser leurs projets.

Le Koweït (60 millions d’euros accordés par et le Fonds koweïtien pour le développement économique), et les Émirats arabes unis (200 millions de dollars) en ont fait de même. L’Arabie Saoudite n’a pas concrétisé des négociations pour un prêt de 750 millions de dollars. Ce qui dénote un manque d’intérêt de ce pays – qui entretenait d’étroites relations avec Ben Ali auquel il a accordé l’asile après sa chute – pour la nouvelle Tunisie. Alors que Riyad et Abou Dhabi – concurrents de Doha – se sont engagés, moins d’une semaine après le renversement du président Morsi, à accorder à l’Égypte une aide de 8 milliards de dollars.

Mais pour la Tunisie, le plus grave avec les pays du Golfe, c’est autant leur réticence à l’aider que les flux de dollars qu’ils ont mis en place, comme Arabies a pu en avoir la confirmation, en faveur des groupes radicaux islamistes (et terroristes ?). Des flux qui ne sont pas étrangers à la forte montée en puissance de ces groupes qu’on observe depuis quelques mois.

Exécution sauvage de huit soldats à Jebel Chaambi, multiplication des descentes de police mettant à nu des refuges de terroristes, d’affrontements entre ces derniers les forces de l’ordre et l’armée, et d’attentats à la bombe : la Tunisie est désormais bel et bien engagée dans une véritable guerre contre le terrorisme, jusque-là plutôt larvée.

Et c’est peut-être là une des raisons pour lesquelles les grandes puissances ne semblent pas analyser la situation en Tunisie de la même manière qu’ils le font pour l’Égypte. C’est le cas notamment des États-Unis et de l’Union européenne, à travers l’Allemagne, qui sont les plus actifs sur le dossier tunisien depuis quelques semaines.

Déjà suffisamment embarrassés, occupés et préoccupés par l’Égypte, Washington et Berlin se sont rapidement impliqués dans la – énième – crise tunisienne depuis la chute du régime Ben Ali pour éviter que la situation ne dérape dans la petite Tunisie.

Ambassadeurs. Si les Américains – pourtant déçus par le gouvernement de la Troïka et Ennahdha en particulier, notamment en raison de l’attaque contre leur ambassade le 14 septembre 2012 – ont chargé leur ambassadeur, Jacob Walles, de la difficile tâche –, Guido Westerwelle est allé en Tunisie, après que l’ambassadeur Jens Plötner lui a préparé le terrain.

Durant sa visite dans la capitale tunisienne – c’était son cinquième voyage en Tunisie depuis la chute du régime Ben Ali, un record –, le ministre allemand des Affaires étrangères a discuté avec les principaux responsables politiques de l’État, de l’opposition et de la société civile.

Il leur a délivré le même message : le processus constitutionnel doit continuer et le gouvernement doit « ne doit pas écarter l’opposition » car « le consensus nécessaire doit être le plus large possible ».

Ce qui veut dire que Washington et Berlin ont choisi, en quelque sorte, de couper la poire tunisienne en deux…

En espérant que les deux camps décryptent ce message comme il se doit et agissent en conséquence…