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FRANCE La politique étrangère pèse sur l’échéance

Khattar Abou Diab de Juin 6, 2017 - 10:46 dans Politique

Dans l’histoire de la Ve République, jamais une élection n’a été autant influencée par la dimension extérieure des programmes des différents candidats.

Souvent, les éléments touchant à la vie quotidienne et aux problèmes socio-économiques dominent le débat et les choix des électeurs. Mais l’impact du post-Brexit et de l’effet Trump marque l’échéance présidentielle du cru 2017. De surcroît, la montée du populisme et l’affaiblissement de la traditionnelle polarisation droite-gauche pourraient peser sur le destin de la France, voire de l’Union européenne. Ainsi, par cette porte, et par d’autres interrogations, la politique étrangère s’invite dans la campagne et les questions internes se mêlent aux questions internationales pour dessiner le visage de la France dans le proche avenir.
L’élection présidentielle en France est la clé de voûte du système politique. Historiquement, le général Charles de Gaulle a instauré la Ve République, en 1958, pour conforter la stabilité du pays. Avec ses prérogatives importantes dans les secteurs de la défense et les relations étrangères, baptisées également « domaines réservés », le locataire de l’Élysée exerce la plus haute fonction et doit être au-dessus de la mêlée politique.
Mais l’amendement constitutionnel adopté en septembre 2000, passant la durée du mandat présidentiel de sept ans à cinq ans, affecte le statut du président-arbitre et le confond avec sa majorité parlementaire. D’habitude, les questions d’ordre interne dominent le débat présidentiel, et l’irruption des questions internationales n’a pas été accompagnée ou suivie d’une discussion sérieuse sur le cours à donner à la politique étrangère, à l’exception de quelques aspects de la politique européenne faisant doublon avec les choix internes.
L’année 2016 fut exceptionnelle, le monde s’est « effondré » devant nos yeux : Brexit et populisme en Europe, étendue du terrorisme, élection de Donald Trump, posture offensive de Vladimir Poutine, concrétisation de la Chine comme puissance globale et comportement de la Corée du Nord. Dans ce contexte de perte de certitudes et du vacillement de la « mondialisation heureuse », et malgré les positionnements de tel ou tel candidat, on constate dans le fond que le débat dans cette campagne électorale 2017 n’a pas pris en compte les ruptures intervenues en 2015-2016.

Situation inédite. À la place de programmes nourris d’une réflexion mûrie autour du sein de la France, sa position dans l’Europe et son autonomie stratégique, on observe une situation inédite faite d’un catalogue d’annonces, d’un mélange d’imprévisibilités ou d’outrances idéologiques ou identitaires.
Cette élection n’est pas simplement une élection normale, entre la gauche ou la droite, le Parti socialiste ou Les Républicains. Quelque chose de beaucoup plus grave est en jeu. En effet, le Brexit conduisait au « divorce » entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Mais dans le cas de la victoire de Marine Le Pen (présidente du Front national) le « Frexit » ne conduirait pas simplement à la sortie de la France de l’institution de Bruxelles, mais à la probable érosion de l’Union et de l’euro, voire de l’idée européenne.
Le fait que d’autres candidats comme le « gauchiste » Jean-Luc Mélenchon, le « gaulliste » Nicolas Dupont-Aignan, le « trotskiste » Philippe Poutou, proposent « tout court » la fin de l’option européenne de Paris, il s’agit donc d’une élection capitale pour l’avenir de la démocratie libérale. L’appartenance à l’Union européenne, ce n’est pas une question politique banale comme une autre. C’est un choix de civilisation, d’un modèle de paix et de stabilité, et d’un exemple réussi de l’intégration régionale. Évidemment, pour les jeunes Français, cela n’a pas beaucoup de sens. Ils ne se rendent pas compte que la France a été envahie trois fois en soixante-dix ans, il y a eu deux guerres mondiales en Europe au XXe siècle. Ainsi, l’idée de l’UE était d’assurer la paix et la prospérité. Et revenir sur l’UE, c’est revenir à l’Europe de l’esprit chauvin des nations libres, c’est-à-dire l’Europe de 1939.
Les plaidoiries pour le maintien de la France et de son rôle moteur dans l’Union européenne, ou les positions nationalistes ou antieuropéennes ne peuvent pas être isolées de l’attitude adoptée vis-à-vis des deux phénomènes Poutine et Trump. En effet, on remarque que les candidats qui ont affiché une proximité avec le dirigeant russe sont, à l’exception de François Fillon, des antieuropéens notoires comme Le Pen et Mélenchon. En revanche, l’effet Trump, marqué par le discours de la préférence américaine et du protectionnisme, trouve des échos retentissants chez ceux qui cherchent la rupture avec la mondialisation et l’Europe.

L’effet Trump.
Aussi, l’effet Trump est considéré comme un prétexte pour renforcer la solidarité européenne face à l’imprévisible président américain. Dans ce cadre, la position américaine nuancée à l’encontre de l’Otan (oscillant entre la qualification d’obsolète et la nécessité de son renforcement comme pilier de la défense de l’Occident) a mis en exergue l’importance du maintien du vecteur de la dissuasion nucléaire indépendante, et l’augmentation de l’effort dans le domaine de la défense. À ce propos, certains candidats vont loin pour exiger le retour entier ou partiel au service national.
Avec cette campagne présidentielle, la France s’est montrée inquiète et interrogative concernant les politiques internes et notamment dans les domaines économique, social ou fiscal. Le retard pris dans les réformes structurelles depuis le milieu des années 1980 commence à être rattrapé sous le mandat Hollande, souvent décrié sans lui rendre justice avec ses succès en matière d’emploi et de transparence.
Ce « ras-le-bol » français observé n’est en partie que l’expression d’un populisme démagogique. Le Front national a bien réussi « son coup ». Il y a aussi une « droitisation » de la société française. Ce n’est pas péjoratif, c’est une constatation. Et cela s’étend au-delà de la France. Les États-Unis l’illustrent. Le discours politique des sociétés occidentales est beaucoup plus conservateur qu’il y a cinquante ans.
Les éléments économiques sont les plus importants. Le fait qu’une partie de la classe moyenne ait été déstabilisée par l’évolution économique est le plus important. Quand on est déstabilisé, on cherche une explication à son malheur. Et l’explication la plus simple est de dire que ce sont les immigrés qui ont pris notre travail. Une société en crise économique est une société qui doute d’elle-même et qui doute de ses valeurs.
Cette tendance au repli et à la crainte de la menace culturelle est l’antidote d’un monde sans frontières, sans barrières. Cette impression d’un mode de vie menacé et mis en cause pose incessamment l’acceptation de l’altérité et l’unité du tissu social.
Sans doute, les dimensions intérieures et extérieures se mêlent dans les domaines de la lutte contre le terrorisme et de l’interaction supposée entre le phénomène terroriste avec l’islam et la France plurielle.

Agenda électoral. À ce propos, le poids du « terrorisme islamiste » s’impose sur l’agenda électoral avec l’attaque aux Champs-Élysées à Paris, soixante-douze heures avant le premier tour de l’élection présidentielle. Tout au long de la campagne, la sécurité des Français et la place de l’islam ont été parmi les dossiers sensibles, objets de polémiques et prises de positions contradictoires. La montée de l’islamophobie et la confusion entre islam et terrorisme se sont accentuées depuis la vague d’attentats qui frappent la France depuis le début de 2015. Ces questions sont en relation avec l’action politique et militaire de la France à travers le monde et sa grande contribution dans la lutte contre le terrorisme du Sahel au Levant.
Bien que ce défi devrait être consensuel, la surenchère politique entre les candidats, les discours sécuritaires et les positions de certains candidats « courtisans » de l’Iran et négatifs par rapport aux pays arabes du Golfe (accusés par certains candidats de « soutenir » le terrorisme), suscitent des interrogations sur les contours d’une politique étrangère prônée par certains candidats, non cohérente et infidèle aux constantes de la politique étrangère de la Ve République, soucieuse du maintien d’une dimension arabe de la politique extérieure française.