/ Politique / Désamour vu par les journalistes algériens

Désamour vu par les journalistes algériens

Arab Chih - mars 18, 2017 - 07:15 - Politique

C’est un fait : l’Algérie n’a pas la cote auprès d’une bonne partie de la presse française qui se plaît à donner souvent de l’Algérie une image caricaturale…

Image caricaturale d’un pays sous la coupe réglée d’une « dictature militaire foulant au pied les libertés démocratiques »… De leur côté, les dirigeants algériens, eux, voient d’un mauvais œil le traitement fait du sujet Algérie par certains journalistes français jugés, de ce côté-ci de la Méditerranée, trop donneurs de leçons, malveillants, revanchards même.
Résultats, les rapports entre les deux parties sont souvent difficiles, voire conflictuels. On s’en souvient, dans les années 1990, le régime de l’époque, mis au ban de la communauté internationale sous l’impulsion de la France mitterrandienne, avait maille à partir avec quelques titres français comme Libération, qui s’étaient fait les relais de la fameuse thèse du « qui tue qui ». Conséquence : certains journalistes n’étaient plus les bienvenus en Algérie.
Autre exemple pour illustrer ce désamour entre la presse française et les autorités algériennes : le refus des autorités algériennes d’octroyer un visa à un journaliste du journal Le Monde et à une équipe du Petit Journal de la chaîne Canal + pour couvrir la visite en Algérie du Premier ministre français Manuel Valls.
Il est reproché au quotidien français d’avoir mis la photo du président Bouteflika aux côtés d’autres chefs d’État pour illustrer un article sur l’affaire des Panama Papers alors que le nom du président algérien n’y figure pas, et à l’émission satirique de Canal + de trop railler l’état de santé du même président algérien.
La réaction d’une bonne partie de médias français ne s’est pas fait attendre en décidant tout aussi brutalement de mettre une croix sur leur voyage à Alger. Ainsi, les relations algéro-françaises se sont quelque peu refroidies depuis. Mais que pensent les journalistes algériens de cette affaire ? Comment s’expliquent-ils un tel désamour ?
Aux yeux de Hassan Moali, directeur de rédaction du quotidien Le Temps, il existe en France « une espèce de prêt-à-penser médiatique à propos de l’Algérie ». Son explication : « Mis à part certains journaux à l’instar du Monde, de L’Obs et de quelques rares programmes télé plus au moins objectifs, les médias français traitent très souvent le sujet Algérie avec des œillères. »
« Il est rare de lire un papier qui s’écarte des prismes déformants et des raccourcis simplistes en vogue dans le Landerneau parisien. J’en veux pour preuve que les mêmes clichés et les mêmes grilles de lectures sont reproduits par tous les grands médias français. À croire qu’ils sont briefés par les mêmes sources en Algérie. »
Et d’ajouter : « Ce “désamour”, comme vous dites, est évidemment nourri par une série de sujets clivants comme la bataille de la mémoire et l’histoire, la reconnaissance des crimes coloniaux, l’indemnisation des victimes algériennes des essais nucléaires, la stigmatisation des émigrés, l’islamophobie… »

Journaux français. Poussant plus loin son analyse, Hassan Moali pointe du doigt une certaine proximité des journaux français avec l’Élysée.
« En France, les médias ne sont pas non plus des modèles d’indépendance éditoriale. Les grands journaux et les JT des chaînes de télé font bloc derrière l’Élysée dès qu’il est question des sujets cités plus haut. » Et d’enfoncer le clou : « Je ne suis pas sûr que les médias français se soucient vraiment de la démocratie en Algérie bien que certaines plumes et certaines voix expriment une sincère sympathie au combat démocratique chez nous, loin des grilles de lectures condescendantes de certains donneurs de leçons pour qui nous ne serions pas éligibles aux idéaux démocratiques. Je ne suis pas sûr que les médias français soient mus par le souci d’aider l’Algérie à cheminer vers la démocratie. »
Une tout autre explication est donnée par deux journalistes algériens, exerçant à El Watan, un journal indépendant souvent critique envers le gouvernement et le président. Selon Mourad Slimani, directeur de rédaction de ce quotidien, la presse algérienne, francophone notamment, est pour quelque chose dans la façon dont est traitée l’actualité algérienne par les journaux de l’Hexagone.
« Je pense que c’est aussi lié à la façon qu’a notre presse, francophone notamment, d’avoir du lien avec le “pouvoir”. Souvent, les campagnes “d’hostilité” ne font que reprendre ce qui s’écrit et se publie en Algérie. Un gros segment de la presse algérienne agit en presse d’opposition, et cela a des raisons historiques et politiques », explique Mourad Slimani.
Et Ali Boukhlef, journaliste travaillant lui aussi à El Watan, d’acquiescer : « Certains journalistes français écrivent à partir de Paris, ce qui peut donner des approximations et parfois des clichés. J’ai moi-même lu des articles d’une incroyable légèreté sur l’Algérie. »
« À cela s’ajoute la volonté de certains journalistes algériens – donc locaux – qui confondent souvent pouvoir et État et s’empressent de donner une image plus noire sur le pays. Des descriptions que les journalistes français reprennent plus facilement », ajoute-t-il. Ali Boukhlef n’a pas manqué non plus de déplorer le fait que « beaucoup de confrères français vivent avec les clichés de l’Algérie des années 1990 ».

Hostilité. Or, le pays a changé et les acteurs du pouvoir ne sont plus les mêmes malgré la présence de quelques têtes, dit-il. « L’hostilité » d’une certaine presse française à l’égard de l’Algérie n’aurait-elle pas plutôt un lien avec la situation des libertés et des droits de l’Homme ?
Ali Boukhlef ne l’entend pas de cette oreille. Son argument : « La question ne préoccupe que trop rarement les médias français lorsqu’il s’agit d’aborder le Maroc qui n’est franchement pas champion dans ce domaine. Et c’est dans ce pays que les journalistes français sont le plus “chassés” à cause des problèmes politiques et sociaux que vit le Royaume. »
« Mais il faut préciser que, contrairement à l’Algérie, le Maroc n’exige pas de visas aux ressortissants – donc pas aux journalistes français – qui veulent s’y rendre, y compris pour des voyages privés. »
Plutôt que de désamour ou d’hostilité, Karim Kebir, analyste à Liberté, préfère parler du désintérêt des journalistes français pour l’Algérie préférant investir dans des sujets plus porteurs comme la Syrie, le Mali ou encore la Centrafrique.
« En dehors d’une certaine génération de journalistes – je pense notamment à Jean-François Kahn, Edwy Plenel, Jean Daniel, Jean-Pierre Elkabbach… – dont les rapports à l’Algérie tiennent un peu de l’affectif, quelques autres qui ont exprimé franchement des positions hostiles à l’Algérie lors de la guerre contre l’islamisme armé durant les années 1990, il faut avouer que pour bon nombre de nos confrères leur rapport, aujourd’hui, est lié à “l’intérêt du sujet” », soutient-il.
Les raisons de ce désintérêt ? Le journaliste de Liberté l’explique par « le statu quo » qui caractérise l’Algérie, « la Constitution en 2008 », « l’avortement du printemps arabe chez nous » et, enfin, « la reconduction du président Bouteflika pour un quatrième mandat ».
D’autre part, Karim Kebir déplore les insuffisances de la communication de l’État qui, de son avis, est souvent la source de malentendus.

Volonté d’ouverture. Et de remarquer : « On ne peut pas objectivement accuser “l’étranger” d’être responsable de nos maux et de nos déboires et de chercher à le “draguer” ensuite pour promouvoir notre image ou s’intéresser à notre situation. » Selon lui, il faut « jouir d’un certain crédit et disposer d’une réelle volonté d’ouverture pour “vendre” son image ».
Un point de vue que partage Hassan Moali qui estime que l’État devrait améliorer sa communication institutionnelle en direction de l’intérieur comme de l’extérieur du pays.
En raison des relations tendues entre les autorités et les journalistes étrangers, notamment français, « … au point que ces derniers imaginent les Algériens vivant dans une immense prison. C’est faux, mais les dommages collatéraux d’une telle relation sont désastreux pour l’image de notre pays. Pendant que nos voisins tunisiens et marocains investissent des millions d’euros pour vendre leurs images de marque aux journalistes, l’Algérie donne l’image d’un pays fermé », déplore-t-il.