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Béji Caïd Essebsi, l’hyperprésident

Moncef Mahroug de Nov 14, 2016 - 09:26 dans Politique

Hostile au régime parlementaire mis en place après le 14 janvier 2011, Béji Caïd Essebsi, qui préfère un système présidentiel, n’a eu de cesse d’essayer de s’en libérer.
La vengeance est un plat qui se mange froid… Lorsque Habib Essid, chef du gouvernement sortant, a achevé son discours, le 29 août 2016, lors de la cérémonie de passation à son successeur, Youssef Chahed, les personnalités présentes ont dû se remémorer ce proverbe. Car, contrairement à l’attitude apaisée et apaisante lors du débat puis du vote de confiance – finalement non renouvelée – à son gouvernement, le 30 juillet à l’Assemblée des représentants du peuple ARP), en dépit de l’amertume causée par son limogeage qu’il juge injustifié, le locataire de La Kasbah (siège du gouvernement sur les hauteurs de la vieille Médina de Tunis), s’est montré ce jour-là revanchard.
Alors qu’il aurait dû, selon la tradition, parler brièvement, se contenter de généralités et de « mots gentils » pour le nouveau chef du gouvernement, le chef de l’Etat…, le chef du gouvernement « démissionné » s’est au contraire lancé dans un discours de près d’une demi-heure. Il a une fois de plus fait le bilan de son action en l’enjolivant un tant soit peu et, surtout, il a réglé leurs comptes à ceux à qui il reproche d’avoir fomenté et orchestré son limogeage : le président Béji Caïd Essebsi en tête, mais égale-ment le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi.
Officiellement la cérémonie de passation marque l’avènement du nouveau gouvernement dit « d’union nationale », mais elle constitue en même temps l’épilogue d’une longue et sourde bataille politique ayant opposé le locataire du Palais de Carthage à celui du Palais de La Kasbah. Une bataille dans la-quelle le premier a triomphé, faisant ainsi un grand pas vers la concrétisation du rêve qu’il caresse de-puis son élection en décembre 2014 : devenir un président « augmenté » – terme en vogue aujourd’hui dans le cyberespace –, c’est-à-dire superposant, comme dans les systèmes informatiques, les prérogati-ves octroyées par la Constitution à celles qui sont grignotées et arrachées progressivement au chef du gouvernement.
D’après la nouvelle Constitution de janvier 2014, le chef du gouvernement est, comme dans un ré-gime parlementaire, le véritable chef de l’exécutif. Ses pouvoirs sont beaucoup plus importants que ceux du président de la république.
Exerçant le pouvoir exécutif avec le chef du gouvernement, l’actuel chef de l’État n’a plus les pouvoirs exorbitants qui étaient ceux de Ben Ali avant sa chute, le 14 janvier 2011.
Prérogatives. Ses prérogatives les plus importantes consistent à « déterminer les politiques générales dans les domaines de la défense, des relations étrangères et de la sécurité nationale relative à la protec-tion de l’État et du territoire national des menaces intérieures et extérieures, et ce, après consultation du chef du gouvernement » (article 77), présider le Conseil national de sécurité, assurer le haut commande-ment de l’armée, déclarer la guerre et conclure la paix, proclamer l’état d’exception et nommer à certains postes (mufti de la république, emplois supérieurs à la présidence et aux établissements relevant d’elles, aux emplois supérieurs militaires, diplomatiques et de la sûreté nationale, gouverneur de la Banque cen-trale).
Plus symboliquement, le chef de l’État ratifie les traités, décerne les décorations et accorde la grâce. De son côté, le chef du gouvernement a autorité exclusive sur le gouvernement et autres établissements publics dont il nomme et démet les responsables, – sauf ceux qui font l’objet d’une sorte de cotutelle, comme les ministères des Affaires étrangères et de la Défense –, dispose de l’administration et exerce le pouvoir réglementaire.
Mais, bien avant les élections de novembre-décembre 2014 qui lui ont ouvert les portes du Palais de Carthage, Béji Caïd Essebsi, élevé politiquement de l’ombre tutélaire de Habib Bourguiba, un président omniprésent, a clairement affiché son hostilité envers ce nouveau régime politique. Et reste à ce jour sur cette position.
Invité à répondre, lors d’une interview télévisée en avril 2016, à la question – fort opportunément posée par un journaliste visiblement sympathisant : « Le régime politique actuel ne constitue-t-il pas un frein à l’économie du pays ? », le président Caïd Essebsi a déclaré que « cela ne facilite pas les choses » et sou-ligné que le « régime actuel n’est pas parfait, mais pourrait être amélioré ». Pour cela, le chemin le plus court aurait été de provoquer un amendement de la Constitution.
Le président Béji Caïd Essebsi a-t-il essayé de mettre en œuvre cette solution ? On ne le sait pas, mais il est sûr qu’elle lui aurait convenu. En effet, il avait déclaré en avril 2016, lors de la même interview, qu’il n’est « pas contre cette initiative ».
En attendant de pouvoir améliorer le système politique actuel, Béji Caïd Essebsi a entrepris dès son élection de le contourner. Après les élections législatives de décembre 2014, le président nouvelle-ment élu aurait dû, comme la Constitution l’y oblige, charger le candidat du parti politique « ayant obtenu le plus grand nombre de sièges au sein de l’Assemblée des représentants du peuple », en l’occurrence le sien, Nidaa Tounes, de former le gouvernement.
Nouveau gouvernement. Or, bien qu’il ait démissionné de la présidence de cette formation, ainsi qu’il l’avait promis lors de la campagne électorale, Béji Caïd Essebsi va la priver de l’exercice de ce droit et se charger lui-même de chercher une personnalité à qui confier la mission de composer le nouveau gouver-nement.
Pourquoi le président de la république a-t-il commis ce « hold-up » politico-constitutionnel ? Tout simplement parce qu’il craignait probablement qu’en laissant son parti choisir le candidat pour la prési-dence du gouvernement il s’interdirait toute possibilité ultérieure de contrôler et d’infléchir la suite des événements dans le sens qu’il souhaite.
En effet, Béji Caïd Essebsi sait pertinemment et mieux que quiconque qu’il pourra difficilement contrô-ler après les élections une formation qu’il a eu le plus grand mal à domestiquer auparavant. Et encore moins lui forcer la main pour qu’elle choisisse un chef de gouvernement qui lui convienne.
C’est donc lui qui, après avoir mis Nidaa Tounes hors circuit, va se charger de rechercher l’oiseau rare. Après avoir échoué à convaincre d’autres personnalités à qui il a proposé le poste, le chef de l’État jette son dévolu sur Habib Essid. Qui, selon nos sources (dont des personnalités à qui le poste a été proposé), a été le seul parmi les nombreux « candidats » à accepter les conditions draconiennes du « cahier des charges » arrêté par le président de la république : c’est lui qui serait maître à bord du navire de l’exécutif.
D’après des indiscrétions de son entourage, l’ancien chef du gouvernement avait révélé qu’il n’avait pas nommé ni ne connaissait les deux tiers des membres de son premier gouvernement.
Que s’est-il passé alors pour que, dix-huit mois plus tard, les deux hommes deviennent des adversaires, voire des ennemis, et que le président Essebsi fasse tout pour se débarrasser du chef du gouvernement ? Aucun des deux protagonistes de cette « guéguerre » n’en a admis la réalité ni révélé les dessous et les péripéties.
Discours apaisants. Bien au contraire, le président et Habib Essid ont évité les attaques directes et conti-nué jusqu’au dernier moment à tenir des discours apaisants mettant l’accent sur leur respect l’un pour l’autre et leur très bonne, voire parfaite, entente.
Cependant, une chose est sûre : à un moment donné, l’ancien chef du gouvernement a commencé à prendre goût au pouvoir et à vouloir l’exercer pleinement et, par conséquent, à devenir moins « obéissant ». Les coulisses du pouvoir ont d’ailleurs laissé échapper au cours des derniers mois des bribes d’informations concernant des désaccords entre les deux têtes de l’exécutif sur plus d’un dossier.
Deux en particulier ont beaucoup fait jaser. Le premier, et plus anecdotique, concerne le rétablisse-ment de la statue de l’ancien président Habib Bourguiba sur l’avenue portant son nom dans le centre de Tunis, d’où elle avait été enlevée sous Ben Ali. Voulu et initié par l’actuel président, ce geste lui a bizarrement été disputé jusqu’au moment de l’inauguration par l’ancien chef du gouvernement. Plus sérieusement, les deux hommes auraient également divergé au sujet du directeur de la Sûreté natio-nale, Abderrahmane Haj Ali.
Ce spécialiste des questions de sécurité, qui a débuté sa carrière au ministère de l’Intérieur dans les an-nées 1970 et l’a couronnée avec le poste de directeur général de la sécurité présidentielle, sous Ben Ali, a été appelé en décembre 2015 à la rescousse par le chef du gouvernement Habib Essid pour renforcer la lutte contre les groupes terroristes, après la série d’attentats ayant ensanglanté le pays au cours de l’année écoulée.
Il est depuis quelques mois dans le collimateur de la famille du président et plus particulièrement du fils de ce dernier, Hafedh Caïd Essebsi, du parti présidentiel et de certains de ses députés. Tout ce beau monde a multiplié les déclarations hostiles à Abderrahmane Belhaj Ali au cours des derniers mois en l’accusant d’espionner la famille du président. Ce qui a eu pour conséquence pour le chef du gouvernement sortant d’être invité à le limoger – en échange de son maintien à son poste, assure un membre de son entourage. Mais Habib Essid a refusé, expliquant qu’il ne pouvait se séparer de « quelqu’un qui est en train de bien faire son travail ».
Imposer son candidat. Une fois obtenu le soutien des huit partis politiques (mouvement Ennahdha, Nidaa Tounes, UPL, parti Machroo Tounes, le Parti républicain Afek Tounes, Mouvement Achaab, parti l’Initiative, et Al-Massar) et trois organisations nationales (UGTT, syndicat ouvrier ; l’Utap, agriculteurs ; et Utica, patronat) engagés dans le dialogue national pour son plan en vue de limoger Habib Essid, il restait à Béji Caïd Essebsi à faire le plus difficile : imposer son candidat pour le poste de chef du gouvernement. Comment allait-il s’y prendre pour convaincre les représentants de huit partis politiques et de trois organisations nationales, dont il savait pertinemment que plusieurs parmi eux ont leurs propres candidats pour le poste, de valider son choix ?
Là aussi, le président de la république va faire preuve de fourberie pour atteindre son objectif. Après avoir convaincu les onze participants au dialogue national de signer la Déclaration de Carthage, une plate-forme politique définissant les axes prioritaires sur lesquels le nouveau gouvernement va devoir concentrer son action, Béji Caïd Essebsi va faire une déclaration étonnante, destinée peut-être à endormir la méfiance de ses interlocuteurs envers ses intentions, alors pas encore affichées.
Le 5 juillet 2016, le vieux routier de la politique qu’est le chef de l’État leur dit qu’il considère que son « initiative est arrivée à son terme », que « ce fut une réussite puisque 85 % des élus de l’ARP y ont ad-héré dans un document sans précédent dans les annales », que son rôle « est ainsi terminé, [et que] c’est à vous maintenant de jouer ». En fait, il met la balle dans le camp des partis et des organisations pour mieux la récupérer ensuite.
La suite des événements prouvera que son laïus sur la fin de son rôle n’était là qu’un stratagème par le-quel le locataire du Palais de Carthage entendait créer les conditions propices à l’acceptation de Youssef Chahed comme chef du prochain gouvernement.
Pour cela, il va procéder en quatre temps. D’abord, il laisse le soin à ceux des participants au dialogue national ayant leurs candidats pour la présidence du gouvernement de mettre leurs noms sur la table. En-suite, il dévoile l’identité du sien, Youssef Chahed en l’occurrence. Sa proposition n’ayant pas emporté l’adhésion de la majorité des représentants des huit partis et des trois organisations nationales, le chef de l’État passe à la troisième phase de son plan et leur donne, le 2 août dernier, un délai de vingt-quatre heu-res pour s’entendre sur un nom, tout en sachant ou en espérant en son for intérieur qu’ils ne le pourront pas.
Aucune contre-proposition ne lui étant parvenue, le 4 août dernier, le président charge officiellement Youssef Chahed de former le nouveau gouvernement. Qui, malgré des protestations de pure forme de certains partis, obtient la confiance de l’ARP le 26 août, avec 168 voix sur 194 votants parmi les 217 députés.
Il aura donc fallu un peu moins de trois mois au président Caïd Essebsi pour concrétiser son vœu secret d’avoir un chef de gouvernement plus malléable. Par ce choix, il espère éviter les problèmes qu’il a connus avec Habib Essid et pouvoir imposer sa primauté en tant que chef incontesté de l’exécutif, exer-çant pleinement ses prérogatives et une partie de celles du chef du gouvernement.
De fait, Youssef Chahed ne risque pas de se mettre au travers de la route du chef de l’État. Pour trois raisons au moins. D’abord, le nouveau chef du gouvernement doit sa mise sur orbite politique au prési-dent de la république. Venu à la politique par le biais d’une adhésion après le 14 janvier 2011 au Parti républicain (Al-Joumhouri), une formation ancienne mais peu influente, Youssef Chahed commence son ascension lorsqu’il rejoint Nidaa Tounes en 2013.
Campagne électorale. Entré rapidement au bureau exécutif par la grâce d’Essebsi, fondateur et président du parti, il se voit un an plus tard chargé du programme de la campagne électorale de ce dernier pour l’élection présidentielle. Continuant sur sa lancée, le jeune homme politique entre au gouvernement for-mé par Habib Essid en février 2015 comme secrétaire d’État chargé de la Pêche, auprès du ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, Saâd Seddik. Onze mois plus tard, il devient ministre des Affaires locales dans ce même gouvernement. En novembre de la même année, il est nommé, par le président de la république, président de la commission des treize membres de Nidaa Tounes avec pour mission de mettre fin à la crise qui secoue cette formation.
La deuxième raison pour laquelle Youssef Chahed ne risque pas de faire de l’ombre au chef de l’État est son manque d’expérience politique qui laisse le champ totalement libre à Essebsi pour déployer son talent d’habile manœuvrier.
Enfin, last but not least, s’il ne viendrait probablement jamais à l’esprit du nouveau chef du gouvernement d’entraver une action de celui qui l’a fait roi, c’est également parce qu’il fait, un tant soit peu, partie de la famille présidentielle. Certes, comme l’ont clamé l’intéressé et l’entourage du président, Youssef Chahed n’est pas un proche parent de Béji Caïd Essebsi. C’est un parent par alliance. Mais si ténu soit-il, ce lien de parenté suffirait largement le cas échéant pour « tenir » son poulain.