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Algérie : Réforme de deuxième génération

Rachid Tlemcani de Nov 14, 2016 - 09:35 dans Politique

Aucun ministre n’a fait l’objet d’autant de critiques et d’invectives que Nouria Benghabrit lorsqu’elle fut nommée à la tête du ministère de l’Éducation.
L’éducation est un puissant appareil prenant en charge près de 13 millions d’élèves encadrés par plus d’un million d’enseignants et techniciens. Nouria Benghabrit est cooptée au lendemain de l’élection au quatrième mandat à la direction d’un secteur très sensible, le fief de la mouvance conservatrice, des intégrismes et des archaïsmes.
Elle fait l’objet d’une campagne inédite de déstabilisation et de dénigrement pour qu’elle abdique dans sa mission avant même d’avoir présenter son plan d’action. Deux années plus tard, la campagne n’a pas diminué d’intensité, tellement énormes sont les enjeux d’une Algérie à la croisée des chemins.
Née à Oujda (Maroc), elle est la petite-fille du père fondateur de la Grande Mosquée de Paris, Si Ked-dour Benghabrit. Elle obtient sa licence en sociologie en 1973 à Oran et un doctorat de 3e cycle à l’Université Paris-Descartes.
Avant de partir à Paris, elle soutient une thèse de Diplôme d’études approfondies, ou DEA, en so-ciologie de l’éducation à l’université d’Oran. Dès son retour, elle rejoint le Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc), où elle assurera la direction pendant douze ans.
En 2001, Mme Benghabrit fait partie de la commission de Benzaghou, chargée d’élaborer la ré-forme de l’éducation, tant attendue. Elle a été cooptée en 2002 et en 2005 pour deux mandats suc-cessifs au Comité exécutif du Codesria, le Conseil pour le développement de la recherche en scien-ces sociales en Afrique, à Dakar.
Ses détracteurs voient en elle une ministre portant « trois grands défauts » : une femme, sans hidjab et, de surcroît, francophone de formation. Un profil qui dérange l’immobilisme et le statu quo ambiants dans un domaine souvent décrié.
Ce secteur a déjà été diagnostiqué comme « sinistré » par le président Mohamed Boudiaf, assassiné en juin 1992. Dès qu’Abdelaziz Bouteflika est élu en 1999, il reprend le dossier en main et installe une commission.
Les groupes hostiles à la réforme lui prêtent pêle-mêle l’intention de supprimer la langue arabe, l’enseignement de l’éducation islamique et de favoriser les programmes français.
Réforme. La matrice de la réforme de deuxième génération du secteur, initiée en 2003, repose sur la mise en place d’une nouvelle méthode d’enseignement basée sur l’approche des compétences et sur « l’algérianisation » du contenu. Les programmes reposent sur le développement des capacités cogniti-ves et l’esprit d’analyse et de déduction de l’élève, contrairement aux programmes précédents axés sur l’apprentissage par mémorisation.
La réforme vise à améliorer la qualité des enseignements et de réduire la déperdition scolaire. Il faut rappeler que 32 % des élèves quittent l’école avant l’âge de 16 ans.
La réorganisation du baccalauréat est l’autre aspect important qui a soulevé les critiques des conserva-teurs de tout poil. Une étude réalisée en 2013 par le ministère de l’Éducation nationale a souligné que seuls 4 % des enfants inscrits en première année à l’école primaire finissent par décrocher le sésame sans avoir redoublé. Le taux de déperdition est trop important.
On lui reproche aussi à tort de s’appuyer sur l’expertise française dans la conception des program-mes. « Nous avons des conventions avec une cinquantaine de partenaires étrangers. Nous travaillons également avec l’Unesco. Nos partenaires ne sont nullement habilités à intervenir dans le contenu des programmes. Leur rôle est de nous aider sur le plan méthodologique », a déclaré la ministre de l’Éducation.
À Tizi Ouzou, elle a affirmé : « L’enseignement en langue arabe sera maintenu, mais la termino-logie scientifique sera désormais introduite en langues française et anglaise, dans les manuels sco-laires et les glossaires. »
En juillet 2015, le Premier ministre déclare : « La réforme de l’école se fera loin des idéologies et des arrière-pensées politiciennes. » Ajoutant : « Telle est la volonté du président de la république, Abdelaziz Bouteflika, inscrite dans son programme légitimé par le suffrage populaire. »
Rappelons la fraude aux épreuves du baccalauréat. Au début de juin, plus de 800 000 lycéens ont passé les épreuves du baccalauréat. Mais plusieurs sujets ont fuité. Le Premier ministre a qualifié la fraude d’« atteinte à la sécurité de l’État ». La brigade de cybercriminalité de la gendarmerie a rapi-dement saisi le matériel informatique et arrêté des membres de l’ONEC, l’Office national des exa-mens et concours.
La fraude au baccalauréat en 1992 avait contraint le ministre de l’Éducation nationale à démission-ner. Nouria Benghabrit est maintenue en poste par le président de la république, lors du remaniement ministériel restreint qui a eu lieu au lendemain de cette fuite pour poursuivre la réforme.
Il faut aussi parler de la question de l’arabe algérien, la darija. L’Algérie est l’un des rares pays à avoir un vrai problème avec ses langues. Parlée par la majorité des Algériens, la darija, l’arabe dialectal a souffert de nombreux bannissements, comme d’ailleurs la langue berbère, l’amazigh. Il fut un temps où elle était interdite d’antenne, à la radio et surtout à la télévision. L’arabe algérien contient pourtant plus de mots de l’arabe classique que dans l’égyptien ou autres dialectes.
L’arabe classique. Suivant les recommandations d’experts, la ministre de l’Éducation a évoqué l’été dernier la possibilité d’introduire la darija à la rentrée scolaire. Elle tente en réalité de légaliser un état de fait, une pratique non formelle mais tolérée. L’arabe classique, enseigné en Algérie comme ailleurs dans le monde arabe n’est pas parfaitement maîtrisé, à telle enseigne que les meilleures écoles de l’enseignement de l’arabe sont situées en Europe et aux États-Unis.
Déjà Mostefa Lacheraf, en fin sociologue et de surcroît, un théoricien de la révolution algérienne, au-teur de L’Algérie : Nation et Société, soulignait en 1977 : « Ce n’est pas elle [la langue arabe] qui est en retard sur le siècle, ce sont ceux qui l’ont rétrogradée et maintenue parfois, dans l’infantilisme et en font un objet de chantage inadmissible. » Ce ministre n’a pourtant pas jugé utile d’ouvrir la boîte de Pandore, alors qu’il avait carte blanche du président Houari Boumédiène. Il décida ensuite de partir vers un poste diplomatique en Amérique latine, très loin du vacarme d’Alger, lorsque Boumédiène, affaibli par la maladie ne put lui apporter son soutien plus longtemps.
Récemment, le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, longtemps rec-teur de l’Université d’Alger, a constaté : « Le niveau des spécialités universitaires enseignées en arabe est faible, y compris la littérature arabe. »
Le grand paradoxe, c’est que les matières scientifiques sont enseignées en français à l’université alors qu’elles le sont en arabe pour les trois paliers scolaires.
Fervents défenseurs de l’arabisation totale, des parents de la nomenklatura et les nouveaux riches font bénéficier leur progéniture d’un enseignement en français dans les écoles privées et par conséquent des-tinée aux grandes universités dans le monde. Avant même l’adoption officielle de la réforme du bac, la ministre s’est empressée d’annoncer qu’aucune matière ne sera exclue des épreuves du baccalauréat.
Détracteurs. Par cette annonce, elle a surtout voulu rassurer ses détracteurs. L’éducation islamique est maintenue dans les nouveaux programmes. Le gouvernement tente ainsi d’apaiser un climat délétère, alimenté par des discours incendiaires.
Il y a une tendance à l’exagération concernant le poids réel dans la société de cette mouvance idéolo-gique. Cela permettrait de faire passer sans difficulté des dispositions difficiles mais nécessaires dans la loi de finances 2017, l’enjeu le plus crucial en cette période.
Pour rappel, ce sont les mêmes éléments de cette mouvance qui ont tenté de bloquer le vote sur la loi incriminant la violence contre les femmes en 2015. Le projet de loi est finalement passé comme une lettre à la poste.
La campagne contre la ministre a repris de plus belle en cette rentrée scolaire.
Pour former un citoyen qui produit du sens, le pays doit inscrire le système de l’Éducation dans le mouvement de la modernité. La révolution linguistique et pédagogique dans le monde arabe s’impose aujourd’hui comme une urgence. « L’avenir est tracé par le savoir, la science et la raison, et la foi, pas par la fatwa, les avis stupides et les appels à la haine de l’Autre », a déclaré l’écrivain et journaliste Kamel Daoud.