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ALGÉRIE Les priorités du gouvernement Ouyahia

Helene Benail de Oct 6, 2017 - 06:18 dans Politique

Considéré comme réformateur et libéral dans la gestion des affaires économiques, Ahmed Ouyahia, successeur d’Abdelmadjid Tebboune est-il l’homme du consensus ?

Cinq ans après avoir occupé à trois reprises le poste de Premier ministre (1995-1998, 2003-2006, 2008-2012), Ahmed Ouyahia, âgé de 64 ans, président du Rassemblement national démocratique (RND), deuxième parti d’Algérie et allié du Front de libération nationale (FLN), a été nommé à la tête du gouvernement le 17 août dernier, en remplacement d’Abdelmadjid Tebboune.
En effet, après trois mois à la primature, le limogeage d’Abdelmadjid Tebboune est vécu comme un séisme politique par une partie de la société civile et de la classe politique.
Selon diverses sources, les raisons du limogeage sont multiples et concernent, entre autres, le différend qui opposait l’ancien Premier ministre et patron du Forum des chefs d’entreprises (FCE), Ali Haddad, concernant la gestion des affaires.
En effet, en juillet dernier, le gouvernement Tebboune avait adressé des mises en demeure à l’adresse de plusieurs entreprises algériennes ou étrangères, auxquelles des marchés publics ont été attribués, les mettant en garde contre les retards dans l’exécution des travaux et en les menaçant de résiliation.
Parmi les cinquante-huit entreprises concernées par cette affaire figure l’Entreprise des travaux routiers, hydrauliques et bâtiments (ETHB), propriété d’Ali Haddad, patron du FCE.
Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet du président de la république, Abdelaziz Bouteflika, depuis mai 2014, est considéré par l’opinion publique comme un homme du système, connu pour ses positions radicales et son intransigeance dans la gestion des dossiers sensibles et prioritaires. Sur la place d’Alger, le nouveau Premier ministre est également considéré comme l’homme qui prend en charge « les dures besognes ».
À la tête du gouvernement Liamine Zeroual (1995-1998), Ahmed Ouyahia a géré une crise économique parmi les plus dures que le pays ait connue et qui consistait en la gestion d’une conjoncture de cessation de paiement durant laquelle le gouvernement se retrouvait dans l’obligation d’appliquer le Plan structurel imposé par le Fonds monétaire international (FMI) et de procéder au rééchelonnement de la dette extérieure.

Renflouer la trésorerie. Ahmed Ouyahia a été l’initiateur de la mise en œuvre des actions impopulaires qui consistaient dans l’application de mesures très austères comme l’arrêt des subventions sur les produits de première nécessité et des ponctions sur les salaires (trois jours remboursables), autant de mesures qui s’avéraient nécessaires dans l’objectif de renflouer la trésorerie de l’État. En 2006, Ahmed Ouyahia s’est illustré aussi par ses décisions radicales contre les grévistes de l’éducation nationale et son obstination à refuser toute augmentation salariale.
Le recours à l’expertise d’Ahmed Ouyahia dans la gestion des situations de rigueur budgétaire très stricte apparaît-elle comme une mesure judicieuse et pragmatique ? Selon les informations que nous avons recueillies, le Premier ministre est considéré comme étant l’homme de la situation pour faire face aux situations de crise.
« C’est l’homme indiqué pour gérer la situation que vit le pays actuellement. L’Algérie n’a pas besoin d’un chef du gouvernement qui fait dans la complaisance par rapport au social et au peuple, mais plutôt d’un homme qui essaie de sauver l’Algérie par rapport à sa situation économique et surtout sécuritaire. Le danger qui guette le pays, en rapport avec le nouvel ordre mondial qui se dessine, nécessite un chef de son envergure qui exécute le programme qu’il faut », nous confie Salima Benhouhou, une mère de de famille que nous avons interrogée à la suite de la nomination du Premier ministre.
Il faut dire que le nouveau chef du gouvernement hérite d’une situation particulière, caractérisée par une baisse importante des revenus du pays et un contexte sécuritaire régional complexe et vulnérable.
« J’espère être à la hauteur de cette mission et de la confiance que m’a accordée le président de la république pour servir le peuple algérien », a affirmé Ahmed Ouyahia lors de la cérémonie de passation de pouvoirs en présence de son prédécesseur.
Le changement au sein du gouvernement est aussi confirmé par le remplacement des ministres de l’Industrie, du Commerce et de l’Habitat.
Bedda Mahdjoub, ancien ministre de l’Industrie et des Mines a été remplacé par Youcef Yousfi, ancien chef de la diplomatie et ancien ministre de l’Énergie et des Mines. Mohamed Benmeradi, ancien ministre d’Ahmed Ouyahia entre 2010 et 2012, est nommé à la tête du ministère du Commerce en remplacement d’Ahmed Saci.
Abdelwahid Temmar, haut fonctionnaire de l’État, est, quant à lui, nommé au ministère de l’Habitat, en remplacement de Youcef Chorfa. « Les hommes du président entrent au gouvernement », a souligné à l’Agence France Presse (AFP) Mohamed Hennad, enseignant en sciences politiques à l’université d’Alger.
Ahmed Ouyahia est déjà dans l’action. Une semaine après son installation à la tête du gouvernement, le Premier ministre a ordonné des réunions avec les membres de son gouvernement et a donné ses instructions aux directeurs des institutions publiques.
Son action première consiste, entre autres, dans la gestion des dossiers prioritaires, c’est-à-dire la diversification de l’économie nationale, la facilitation des démarches administratives, la poursuite des réformes des secteurs de l’éducation, de la santé et de l’enseignement supérieur.

Programmes prioritaires. En dépit des restrictions budgétaires, le gouvernement compte bien poursuivre la réalisation des projets prioritaires établis dans le cadre du programme présidentiel. Ahmed Ouyahia a affirmé que sa feuille de route consiste aussi dans la mobilisation des financements internes non conventionnels et qu’elle englobe des actions concrètes qui permettraient au gouvernement de maintenir le soutien à la croissance des secteurs de l’industrie, de l’agriculture et des services.
Il sera aussi question de préserver et de rationaliser la politique publique en matière de justice sociale et de solidarité nationale. « Le gouvernement et ses partenaires sociaux et économiques doivent donner l’exemple à notre peuple, par la solidarité, la mobilisation et l’unification des rangs afin que notre pays puisse investir de manière constructive dans les différentes capacités et potentialités de ses enfants », indique le message du président de la république, Abdelaziz Bouteflika, lors de la commémoration de la journée nationale du moudjahid, tenue le 20 août dernier au siège du ministère des Affaires étrangères.
Dans le cadre de la préparation de la politique monétaire et l’adoption des moyens de financement de l’économie nationale, le Premier ministre a réuni les responsables des banques publiques afin de faire le point sur la situation budgétaire du pays.
Par souci de préservation de la souveraineté nationale, le chef de l’État a formellement ordonné aux membres du gouvernement de ne pas recourir à l’endettement extérieur. Et pour cause, le pays, surendetté entre 1988 et 1996 – à hauteur de 33 milliards de dollars – a dû appliquer des mesures très restrictives, voire draconiennes, lesquelles avaient été exigées par le Fonds monétaire international (FMI).
Afin de préparer la prochaine réunion tripartite, le nouveau locataire du palais du gouvernement a réuni le 25 août dernier, à Alger, l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) et les différentes organisations patronales.

Rencontre avec les partenaires. « M. Ahmed Ouyahia, Premier ministre, a reçu ce jour au Palais du gouvernement les partenaires économiques et sociaux du gouvernement. Cette rencontre, à laquelle ont pris part MM. les ministres chargés des Finances, de l’Industrie et des Mines, du Travail, et du Commerce, a également enregistré la présence des premiers responsables (ou de leurs représentants) de l’UGTA, du FCE, de l’Unep (Union nationale des entrepreneurs publics), de la Cipa, de l’Agea (Assemblée générale des entrepreneurs algériens), de la CNPA (Confédération nationale du patronat algérien), de l’UNI, de la CGEA (Confédération générale des entreprises algériennes), de la CGP/BTPH (Confédération générale du patronat-BTPH), et de la CAP (Confédération algérienne du patronat) », peut-on lire dans le communiqué publié à la suite de cette rencontre.
Lors de cet événement, le Premier ministre a tenu à rassurer les chefs d’entreprises et les travailleurs. « L’Algérie a une politique sociale constante fondée sur la justice sociale et la solidarité nationale. Je voudrais donc assurer nos travailleurs et tous les citoyens que cette politique sociale sera maintenue par le gouvernement », a-t-il déclaré.
De son côté, l’Union générale des travailleurs algériens, dans une déclaration adressée au chef de l’État, réitère sa confiance dans les actions décidées par le président Abdelaziz Bouteflika.
« Le dialogue social que vous avez initié, porté et réitéré dans votre discours du 20 août 2017 nous encourage et nous incite à la solidarité, la mobilisation et l’unification de nos énergies pour la construction du développement de notre pays dans la souveraineté », mentionne le document.
« Le gouvernement ne ménagera aucun effort pour améliorer le cadre de l’investissement, et pour cultiver des relations sereines avec les entreprises, dans le cadre de la loi », indique le communiqué qui a été publié à la suite de cette rencontre.
Rappelons que la tripartite, initialement prévue le 23 septembre prochain, a été reportée à une date ultérieure.
De plus, la perspective de l’application d’une politique budgétaire plus restrictive et plus rigoureuse, via la future de loi de finances 2018, n’est pas une affaire aisée. Et pour cause, les ressources de l’état provenant des exportations des hydrocarbures s’amenuisent.
L’actuel gouvernement va-t-il revenir sur la décision de son prédécesseur de mettre fin aux importations massives et aux subventions généralisées qui plombent le budget de l’État ? La politique gouvernementale concernant le secteur de l’automobile, un des piliers des activités économiques du pays, va-t-elle connaître une réorientation dans les prochaines semaines ?
Ahmed Saci, ancien ministre du Commerce du gouvernement d’Abdelmadjid Tebboune, a souhaité élargir la liste des produits soumis aux licences d’importation et de bloquer la marchandise en attente dans les ports d’Alger.
Le nouveau Premier ministre saura-t-il, sous l’aval du président de la république algérienne, mener les réformes économiques nécessaires dans un contexte de crise budgétaire ?
La remise en cause du soutien de l’État aux produits de première nécessité est au centre des préoccupations des citoyens algériens depuis le début de l’été.
« Les subventions des produits comme le carburant et les produits alimentaires de base comme le lait, le sucre et la farine devraient être accordées aux ménages défavorisés et aux petits revenus », nous confie Farid al-Wahed, un cadre dans un établissement bancaire.
Comment concrétiser de telles mesures sans ébranler la stabilité sociale ? Le pays se dirige-t-il vers l’adoption de nouveaux moyens de financement des programmes d’investissement ?
Réformer le système bancaire via le développement du marché des capitaux est considéré par les experts financiers comme un des moyens qui permettront aux pouvoirs publics de dynamiser et de donner un second souffle aux finances du pays.
Le gouvernement compte miser sur les secteurs clés qui disposent d’un potentiel de développement confirmé dans les diverses filières des industries, notamment celles de l’agroalimentaire, de l’énergie et de l’automobile.
« Les richesses produites par les petites et moyennes entreprises représentent la force de l’économie nationale », confirme Youcef Yousfi, nouveau ministre de l’Industrie et des Mines, lors de la cérémonie de passation de pouvoirs.

Construction d’une économie diversifiée. Youcef Yousfi a également rappelé que le secteur de l’automobile sera l’un des dossiers importants qui seront inscrits à l’ordre du jour de son agenda. « Le secteur constitue l’une des assises essentielles pour la construction d’une économie diversifiée qui aide à sortir de la dépendance aux hydrocarbures », a-t-il souligné.
Dans un message adressé aux Algériens lors de la célébration de la journée du moudjahid, le 20 août dernier, le président a insisté sur l’implication de l’ensemble des citoyens pour l’édification de l’Algérie de demain.
« Mener à bien la bataille du développement dans une conjoncture marquée par de multiples pressions extérieures et principalement par une chute vertigineuse des cours du pétrole depuis trois ans, exige de tous les Algériens et Algériennes, quels que soient leurs postes et fonctions, de mettre à profit tous les atouts et toutes les capacités pour relever ce défi », a-t-il déclaré.
Les Algériens seront-ils réceptifs et prêts à mener cette bataille qui validera les acquis et exploitera le potentiel réel du pays ? Affaire à suivre.