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ALGÉRIE Le punch au service de l’éthique

Sihem Sabor de Fév 3, 2017 - 15:30 dans Politique

Hamid Grine aurait pu rester un écrivain à succès, mais le ministre algérien de la Communication est un touche-à-tout compulsif qui aime l’action plus que les discours.

A 62 ans, cet ancien journaliste est en train de marquer son passage dans un des ministères les plus compliqués du gouvernement. En avril 2014, après sa quatrième réélection, le président Abdelaziz Bouteflika avait décidé d’ouvrir l’exécutif sur de nouveaux profils, issus de la société civile.
Moins de technocrates. Moins de ministres partisans. À la faveur de ce changement de cap, Hamid Grine, écrivain et journaliste, à la Communication ; l’académicienne Nouria Benghebrit à l’Éducation ; la chercheuse Houda Feraoun aux Télécoms, ou la figure du Sud algérien, Aicha Tagabou, au ministère chargé de l’Artisanat.
Mais à la différence des autres ministres de la promotion Bouteflika, Hamid Grine est pratiquement le seul qui n’a pas profité d’un état de grâce. Aussitôt nommé, le nouveau ministre annonce la couleur : il veut professionnaliser la presse algérienne qui a glissé, durant deux décennies, dans une forme d’autosatisfaction et un corporatisme qui a fini par menacer les institutions.
La presse algérienne, forte de son combat contre le terrorisme et de sa réputation de presse la plus libre du monde arabe – certains diront la plus insolente –, a fini par produire ses propres contradictions. La liberté de la presse est devenue un slogan galvaudé qui dissimule mal certains problèmes récurrents de la profession et certaines dérives financières dans le secteur.
Et Grine a mis le doigt sur la plaie. Le discours passe mal chez quelques patrons de la presse qui craignent pour leurs privilèges. Il faut dire que Grine n’est pas un inconnu. Journaliste professionnel expérimenté dans plusieurs médias algériens et maghrébins (Chaîne 3, Révolution africaine, Horizons maghrébins…), il a également été un des promoteurs de l’image médiatique du plus grand opérateur privé de Téléphonie (Djezzy).
C’est au poste de directeur de la communication (Head), qu’il a exprimé ses idées de marketeur, se familiarisant avec les dessous des médias, mais surtout avec leurs pratiques commerciales.
Ça tombe bien. Le président Bouteflika veut faire de son quatrième mandat une nouvelle ère dans la communication institutionnelle. Il décrète le 22 octobre Journée de la presse algérienne, lance un grand prix de la presse du président, qui en est à sa deuxième édition, et appelle les médias algériens à davantage de retenue, de patriotisme et de rigueur dans le traitement de l’information.
Il faut dire que les médias algériens version 2.0 sont devenus peu regardants dans l’analyse des faits. Les nouvelles télévisions privées qui ont, certes, délogés Al Jazzera des écrans algériens, les sites électroniques en pleine croissance et même les journaux bien installés cèdent aux sirènes du buzz et du sensationnel à tout prix.
L’amateurisme de la nouvelle génération de journalistes, enfants des réseaux sociaux et de leurs travers, représente le gros des troupes. Il fallait y mettre un peu d’ordre. Face à ce défi de réguler une presse, sans empiéter sur les acquis de la liberté de la presse en Algérie, Hamid Grine s’attelle à la tâche.

Une presse responsable. À défaut de faire l’unanimité, Grine dépoussière la fonction. Avant lui, le ministère de la Communication était considéré comme une voie de garage au sein de l’exécutif. Un portefeuille sans consistance avec des ministres rapidement blasés face à l’énormité de la tâche. Mais le nouveau ministre se fait le relais de la vision présidentielle. « Son bras armé », diront d’autres. Le président veut une presse « responsable ». Hamid Grine s’y attelle.
Il procède au recensement de la presse qui n’a pas été fait depuis vingt-cinq ans, délivrant plus de 3 500 cartes professionnelles, organise plus de 200 colloques et séminaires, destinés à renforcer la formation des jeunes journalistes, installe l’Agence de régulation des médias audiovisuels (Arav), censée mettre de l’ordre dans le foisonnement de plus de 50 chaînes considérées comme « offshore », dote les radios nationales de puissants relais pour contrecarrer la pénétration des Marocains sur les ondes, et applique les règles de la commercialité aussi bien dans les moyens d’impression et dans la publicité.
Une remise à plat du secteur qui, sans paraître spectaculaire, est une réforme en creux, devenue nécessaire pour l’État algérien. Mais rien n’y fait. Hamid Grine est taillé en pièces par une partie de la presse. Le ministre n’en a cure. Il fait sienne la devise : « On ne peut juger le bilan d’un homme qu’à sa mort. »
L’homme connaît la tragédie, non seulement dans ses romans, dix-huit en tout, pour la plupart primés. Après une année en tant que ministre, il perd son épouse dans un tragique accident. Le ministre ne se réfugie pas dans le chagrin et reprend le travail deux semaines après. Blessé mais déterminé.
Mais le morceau de bravoure de sa gestion demeure son bras de fer avec la télévision, KBC, du groupe de presse El-Khabar, un des plus puissants de la place, vendu en catimini au milliardaire Issad Rebrab, du groupe agroalimentaire Cevital. Le ministre s’oppose fermement à cette vente considérée comme « sauvage » et qui allait consacrer une des hantises de Grine : la mainmise de l’argent sur la presse algérienne.

Animosité. Le conflit dure trois mois, entre procès en cascades, campagnes de presse violentes et sit-in de contestation, mais le ministre tient bon. La justice algérienne lui donne raison et El-Khabar est obligé d’annuler la transaction. Dans cette passe d’armes qui lui a valu davantage d’animosité de ses détracteurs, mais l’admiration du sérail, le ministre sort renforcé politiquement.
Considéré comme un des ministres les plus populaires et suivis dans le gouvernement Sellal, échangeant sur Facebook et Twitter, Grine ne laisse personne indifférent, même dans les sphères politiques, médiatiques et même dans les salons algérois. Il a décidé de suivre « la feuille de route » présidentielle en faisant de la réforme du secteur son cheval de bataille. Son activité dérange. Son franc-parler aussi. Alors que des ministres pensent à leurs carrières politiques, ne voulant pas s’aliéner la presse, Hamid Grine va au-delà des petits « deals » entre politiciens et hommes des médias, et recadre le débat en permanence. Son verbe haut est courageux : il critique le bilan de l’ex-patron des services secrets, le général Toufik, se porte au secours de sa collègue de l’éducation, la ministre Benghebrit, « lynchée » dans des campagnes organisées par les islamistes et leurs relais médiatiques et défend la cohésion du gouvernement agité par l’indiscipline.
En trente et un mois d’exercice, dans un poste qui a consumé bien des ministres, Hamid Grine fait le travail, sans états d’âme, au service exclusif du président dont il a fait plusieurs campagnes électorales.
Alors que certains guettent sa sortie du gouvernement avec impatience, d’autres espèrent que le ministre sera doté de plus de prérogatives. Comme dans un superministère de la Communication et de la Culture, du moment que Grine, figure littéraire, est souhaité dans les milieux culturels, grâce à sa connaissance du secteur qui a également besoin d’une sérieuse reprise en main. Son parcours est en tout cas scruté et sa réponse aux critiques semble, ironiquement, avoir déjà été écrite en 2009, lorsqu’il a titré son roman à succès, de manière prémonitoire : Il ne fera pas long feu. En attendant, ce sont ses adversaires qui se consument.