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ALGÉRIE Faire face à une menace mondiale

Arab Chih on January 5, 2017 - 11:13 in Politique

Pour le ministre Abdelkader Messahel : « La voie sécuritaire ne peut à elle seule éliminer le terrorisme, et son éradication dans les comportements nécessite l’adhésion citoyenne. »

Sur la question du terrorisme et de la déradicalisation, le ministre algérien des Affaires maghrébines, de l’Union africaine et de la Ligue des États arabes, Abdelkader Messahel, peut parler des jours et des jours tant il maîtrise le sujet. Il a pris part à de nombreuses rencontres internationales traitant de la question et lui a même consacré un petit opuscule : L’Algérie et la déradicalisation, une expérience à partager.
C’est pour parler de cette expérience que nous l’avons rencontré au siège du ministère algérien des Affaires étrangères, un ensemble de neuf bâtiments à l’architecture à la fois moderne et traditionnelle. Entouré de certains de ses collaborateurs, M. Messahel ne s’est pas privé de rappeler la solitude, durant les années 1990, du peuple algérien dans son combat contre l’hydre terroriste, le lourd tribut payé (plus de 200 000 morts), mais aussi la sollicitude dont fait l’objet le gouvernement algérien ces dernières années pour partager sa douloureuse expérience.
Sa conviction est que « La voie sécuritaire ne peut à elle seule prévenir et éliminer le phénomène du terrorisme et son éradication dans les comportements nécessite aussi, et surtout, l’adhésion citoyenne. »
M. Messahel nous a aussi parlé de la situation dans le monde arabe, en s’attardant particulièrement sur les chaos libyen et syrien. Pour lui, il ne peut y avoir de solution durable en Libye en dehors d’un dialogue politique inclusif, c’est-à-dire incluant toutes les parties en conflit, mais aussi d’un pouvoir central fort capable de lutter contre le terrorisme.

Ces dernières années, le gouvernement algérien a organisé plusieurs rencontres sur la déradicalisation et la lutte contre le terrorisme… Pourquoi tant de rencontres et à quelle fin ?
En organisant toutes les rencontres internationales en question, sur la déradicalisation et la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme violent, mon pays était guidé par le souci de partager son expérience qui lui a permis de retrouver la paix et la sécurité, après une décennie douloureuse et un bilan lourd en pertes humaines et des destructions incommensurables dans le domaine économique se chiffrant en milliards.
C’est pourquoi l’effort de l’Algérie en matière de lutte contre le terrorisme a été constant et s’est déployé très tôt sur différents fronts à travers plusieurs initiatives régionales et internationales visant à l’émergence d’une stratégie et ripostes internationales pour faire face à une menace elle-même mondiale.

Pouvez-vous nous parler de la politique algérienne en matière de déradicalisation ?
La politique de déradicalisation en Algérie porte sur tous les secteurs d’activités et ne se limite pas à la récupération, la réhabilitation et la réintégration dans la société des personnes impliquées à différents degrés dans des activités liées au terrorisme.
Il s’agit d’une approche globale qui consiste à lutter contre les facteurs potentiels de marginalisation, de vulnérabilité et de fragilisation des individus au sein de la société, et qui se fonde sur une démarche inclusive aux plans politique, économique, social, culturel, cultuel…
Cette stratégie a été portée et mise en œuvre à un double niveau par toutes les institutions de la république et dans tous les secteurs d’activités avec l’appui des organisations citoyennes et les citoyens eux-mêmes.
D’une part, elle a consisté à appuyer les efforts de lutte contre le terrorisme menés par l’Armée nationale populaire et les services de sécurité à travers une démarche d’isolement des groupes terroristes, en offrant des perspectives aux jeunes pouvant être potentiellement tentés par le discours extrémiste, ainsi qu’à ceux qui ont été entraînés dans l’aventure terroriste et qui ont décidé de se repentir et de se réinsérer dans la société.
D’autre part, elle se situe dans le long terme, en s’inscrivant dans une logique de prévention et de lutte contre les causes de la radicalisation dans une démarche pluridisciplinaire, politique, sociale et culturelle toujours inclusive. De fait, elle se fonde sur la conviction que la voie sécuritaire ne peut à elle seule prévenir et éliminer le phénomène du terrorisme et que son éradication dans les comportements nécessite, aussi et surtout, l’adhésion citoyenne.

Pour certains, on ne peut en finir avec le terrorisme si l’on ne s’attaque pas à sa matrice idéologique. Selon-vous l’islam maghrébin, tolérant et convivial, peut-il être un antidote assez efficace contre l’extrémisme religieux ?
Cette stratégie d’éradication du terrorisme est née de la volonté d’Abdelaziz Bouteflika, président de la république, exprimée à travers les lois sur la Rahma, la Concorde civile confortée par l’adoption de la Charte de la paix et la réconciliation nationale, plébiscitée massivement par le peuple algérien en 2005 à travers un référendum populaire.
Il s’agit, en fait, de réhabiliter l’islam traditionnel bâti sur la tolérance et la fraternité. L’action du gouvernement tend à consolider cet islam de dialogue et d’ouverture sur le monde et la modernité et à s’attaquer durablement à la matrice idéologique du terrorisme.
Ainsi, un ensemble de mesures à long terme a été mis en œuvre à cette fin portant, entre autres, à la formation des imams, y compris femmes, le rétablissement de la mosquée dans sa mission originelle de centre de rayonnement de la modération et de la tolérance, la centralisation de l’institution de la fetwa, la réhabilitation des zaouias (centres spirituels et sociaux), le développement d’un contre-discours qui valorise l’islam tolérant et discrédite l’extrémisme religieux et politique, la création en cours d’un Observatoire de l’extrémisme religieux ainsi que d’une Académie du Fiqh.
Cette nouvelle architecture d’organisation de la question religieuse sera couronnée par la construction en cours de la Grande Mosquée d’Alger (Djamaâ el Djazaïr) qui sera un centre de rayonnement mondial d’un islam de tolérance et de modération.
En fait, je n’ai mentionné que quelques éléments d’une stratégie globale qui vise à mettre, en Algérie, la religion musulmane, l’islam de nos ancêtres, ainsi que notre jeunesse, à l’abri des manipulations et autres instrumentalisations à des fins nuisibles à la religion elle-même, à l’identité nationale, à la cohésion du peuple et à la stabilité et la sécurité du pays. L’Algérie accorde, par ailleurs, une grande importance à la communication dans sa politique de déradicalisation et œuvre à la refonte des textes législatifs et réglementaires et à la mise en place d’institutions de régulation.

C’est un fait : la situation sécuritaire s’est beaucoup améliorée comparée aux années 1990. Quelles leçons peut-on tirer d’une expérience douloureuse ? La voix de l’Algérie est-elle mieux écoutée aujourd’hui ?
L’Algérie a en effet livré seule la guerre à l’hydre terroriste dans un contexte mondial fait d’indifférence et même d’accusations infondées à l’endroit des forces de sécurité au drame imposé au peuple algérien par cette nouvelle forme de criminalité, pourtant transnationale, qui a drapé ses objectifs par la religion. Le prix payé par notre nation, comme je l’ai indiqué plus tôt, à l’agression terroriste est très élevé.
Aujourd’hui, notre engagement est sans réserve en faveur de la densification de la coopération bilatérale, régionale et internationale autour de la question de la lutte contre le terrorisme. Notre souhait et celui du peuple algérien est qu’aucun pays ne connaisse la tragédie que l’Algérie a vécue et cela ne peut se réaliser qu’à travers la mise en œuvre de cette coopération.
La victoire remportée par l’Algérie sur le terrorisme est une autre raison pour rester attentif à ce qui se passe dans notre environnement géopolitique immédiat et lointain aussi. C’est pourquoi la priorité est toujours accordée, au plan interne, à un haut niveau de vigilance de la population et des services de sécurité, et au plan extérieur, à la densification de la coopération dans les différents domaines et avec le plus grand nombre de partenaires, pays comme organisations régionales et internationales.

Comment cette coopération se traduit-elle dans les faits ?
Notre action se déploie dans le cadre de partenariats stratégiques avec un nombre croissant de pays, dans les organisations régionales et internationales dont l’Algérie est membre, au sein du GCTF [Forum global de lutte contre le terrorisme] dont l’Algérie est membre fondateur, ainsi qu’à travers l’organisation dans le pays des rencontres internationales auxquelles j’ai fait référence précédemment. Ces dernières ont porté sur des thèmes qui sont dramatiquement remontés dans l’agenda international de la lutte antiterroriste. Jugez-en par vous-même.
La première conférence a porté sur la question de la déradicalisation qui interpelle une grande majorité de pays qui découvre l’importance et la gravité de cette problématique à la lumière du rapide développement du phénomène des combattants terroristes étrangers et des loups solitaires.
La deuxième a traité du rôle d’Internet et des réseaux sociaux dans la lutte contre le terrorisme, dans un contexte où Internet est devenu le vecteur privilégié de la propagande et du recrutement des groupes terroristes.
La troisième a débattu du rôle de la démocratie dans la lutte contre l’extrémisme violent et le terrorisme, cela à un moment où l’Algérie consolidait sa jeune démocratie par une nouvelle révision constitutionnelle génératrice de nouveaux espaces de liberté et de droit, et au moment où la multiplication des attentats dans un certain nombre de pays développés a conduit ces derniers à interroger les relations institutionnelles entre démocratie, droits de l’homme et sécurité dans leurs systèmes politiques respectifs.

Lors de la rencontre internationale sur la déradicalisation, tenue en juillet 2015, à Alger, vous avez soutenu que la lutte contre le terrorisme « implique le renforcement de la démocratie et de la bonne gouvernance ». Pouvez-vous nous expliquer ?
L’État de droit, la bonne gouvernance, la justice sociale, la démocratie participative et inclusive, le respect et la promotion des droits de l’homme, ainsi que la lutte contre les fléaux sociaux sont autant de leviers qui contribuent à la lutte contre l’enracinement des discours extrémistes et contre le terrorisme. C’est cette approche qui fonde la démarche du gouvernement depuis l’élection du président Abdelaziz Bouteflika à la magistrature suprême en 1999 et qui guide les politiques, stratégies et programmes successivement mis en œuvre dans les domaines politique, institutionnel, administratif et socioéconomique.
C’est l’absence de démocratie qui permet aux logiques de l’exclusion et aux discours uniques de s’imposer, y compris par la violence et la terreur. La démocratie, comme vous le savez parfaitement, repose sur les valeurs de la tolérance, du dialogue et de la négociation dans le cadre du respect par tous de la primauté de la Constitution et des lois de la république. La dernière révision de la Constitution s’inscrit dans cette perspective et vise à élargir sur cette base les espaces de droit auxquels aspire légitimement la population algérienne.

Selon des chiffres livrés par Irin [Integrated Regional Information Networks] le nombre de jeunes algériens (200) qui ont rejoint les rangs de Daech est très inférieur à ceux des pays arabo-musulmans comme la Tunisie (7 000) ou le Maroc (1 500). Quelle lecture faites-vous d’un tel fait ? Comment s’y prendre pour les empêcher de sauter le pas ?
Tout d’abord, le nombre de ressortissants algériens actuellement présents dans les zones de conflit est estimé par différentes sources à quelques dizaines, dont l’écrasante majorité sont des binationaux partis de leurs pays de résidence, et pour certains de naissance et non d’Algérie.
En deuxième lieu, l’un des résultats avérés de la politique de déradicalisation est justement la décrédibilisation du discours extrémiste auprès de l’écrasante majorité de nos jeunes qui s’engagent davantage dans les opportunités qui leur sont offertes par les politiques gouvernementales dans les différents domaines, notamment en termes de formation et d’emploi, mais aussi à travers la récupération par l’État des lieux et discours classiques de radicalisation. La mosquée développe aujourd’hui un islam modéré et tolérant conforme à la tradition religieuse vécue pacifiquement dans notre pays.
En troisième lieu, l’État algérien a été parmi les premiers au monde à adopter une législation qui sanctionne sévèrement l’engagement de ressortissants algériens dans des activités terroristes à l’étranger. Ce dispositif a été renforcé par de nouvelles dispositions inspirées de la résolution 2178 du Conseil de sécurité des Nations unies portant justement sur la lutte contre ce fléau des combattants terroristes étrangers.
Les services de sécurité ont mis en place des dispositifs de surveillance des postes frontaliers de nature à détecter les candidats potentiels, l’objectif prioritaire étant d’éviter que ces jeunes se rendent, en premier lieu, sur les théâtres de conflits et commettent ces nouvelles infractions à la loi.
En fait, c’est le résultat d’une stratégie nationale développée autour de la concorde civile, de la réconciliation nationale et du projet de société qui conforte l’État démocratique et social.

Ces dernières années, nombre de djihadistes affiliés au mouvement Daech sont actifs dans la Libye voisine. L’Algérie est-elle inquiète de cette présence hostile à ses frontières ? Que préconisez-vous pour en finir avec une telle menace ?
La situation d’instabilité politique et sécuritaire qui prévaut dans la Libye voisine nous préoccupe au plus haut niveau. Il en est de même de la présence des groupes terroristes.
Nous œuvrons avec l’ensemble des pays voisins de la Libye, en coordination avec les Nations unies, à l’avènement rapide d’une solution politique entre les seules forces politiques libyennes sans ingérence extérieure ni intervention étrangère de quelque nature qu’elle soit.
C’est l’absence d’autorité et d’institutions légitimes, fortes et justes, qui joue en faveur des groupes terroristes et de l’expansion de leurs activités criminelles. C’est pourquoi nous soulignons l’urgence pour la Libye de disposer d’un gouvernement central à même de conduire la lutte contre les groupes terroristes qui se trouvent sur son territoire.

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