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ALGÉRIE Du terrorisme à la déradicalisation

Mourad Saouli de Jan 5, 2017 - 10:23 dans Politique

Alors que le monde peine à contrer l’endoctrinement religieux, l’expérience de l’Algérie est citée en exemple. Comment a-t-elle réussi à réduire ce fléau et son corollaire, le terrorisme ?

Contrairement à une idée reçue, le terrorisme qui a endeuillé l’Algérie durant la décennie quatre-vingt-dix n’est pas exclusivement lié à l’interruption des élections législatives en 1992. La violence islamiste a commencé dix ans plus tôt avec la création du Mouvement islamique armé (MIA) dirigé par Mustapha Bouyali, un ancien prédicateur de la mosquée d’El-Achour (près d’Alger) qui prônait déjà l’instauration d’un « État islamique ».
Les appels à l’insurrection armée du MIA n’ont eu que peu d’écho dans une Algérie très largement réfractaire à l’islam politique. L’action de cette organisation s’éteindra avec la disparition de son chef en 1987 lors d’un accrochage avec les forces de l’ordre. Néanmoins, les éléments rescapés de son organisation constitueront l’ossature des futurs groupes islamistes armés.
Un rappel historique s’impose, pour mieux appréhender le mécanisme qui a progressivement conduit une partie de la population à se radicaliser. Au lendemain de l’indépendance, la question religieuse – au sens politique – était principalement monopolisée par l’Association des oulémas (savants) qui se voulait la gardienne de l’identité algérienne.
Traversée par des courants de pensées importés du Moyen-Orient, cette dernière privilégiait la dimension arabo-musulmane au détriment des autres composantes culturelles. Malgré l’aura de ses dirigeants, dont le plus emblématique fut le Cheikh Abdelhamid ben Badis, l’Association des oulémas ne parviendra à attirer qu’un nombre limité d’adeptes.
Les Algériens pratiquants étaient plus attachés aux zaouiate (confréries religieuses) qui, dans leur grande majorité, prêchaient un islam tolérant et plus adapté aux besoins des populations. Présentes aux quatre coins du pays, les zaouiate ont su trouver une sorte de modus vivendi entre religion et tradition. C’est ce que l’on définit encore aujourd’hui comme « l’islam maghrébin ». La place des femmes y était plus importante, notamment au sein des confréries soufies où elles peuvent prétendre à des positions d’autorité.

Idéologie. En revanche, si l’Association des oulémas n’a pas pu imposer son idéologie à l’ensemble des Algériens, elle parviendra néanmoins à infiltrer certains de ses partisans dans des positions influentes au sein des rouages de l’État. Par ce biais, elle a pu distiller les idées les plus rétrogrades, comme le rejet de la mixité ou encore d’une supposée « occidentalisation » de la société.
Elle pèsera de tout son poids pour imposer l’arabisation du système scolaire qui permettra aux courants islamistes de faire main basse sur l’école. Plus idéologique que pragmatique, mal ficelée et appliquée dans la précipitation, la politique d’arabisation à marche forcée sera le premier acte de la radicalisation des esprits.
La majorité des enseignants algériens de l’époque étant francophone, l’Algérie sollicitera l’aide des pays arabes « frères », l’Égypte en tête. Pour les États d’origine, ce fut une occasion inespérée de se débarrasser en priorité de leurs enseignants indésirables, ceux qui étaient justement pétris de l’idéologie des Frères musulmans.
Ainsi, les écoliers algériens furent livrés à la propagande des islamistes égyptiens et autres venus distiller les idées de Hassan el-Banna, Sayyid Qutb et consorts. Parmi les enseignants algériens qui assureront plus tard la relève, les plus formatés reprendront à leur compte ces théories fanatiques et violentes.
Les choses vont prendre une tournure plus inquiétante, avec le choc pétrolier des années 1980, qui va entraîner la faillite de l’économie algérienne, engendrant chômage et pauvreté. Sous couvert d’organisations caritatives, les islamistes vont profiter de l’occasion pour suppléer les carences de l’État et paraître comme le seul recours pour les plus démunis.
La récupération du mécontentement des émeutiers d’octobre 1988, la défiance de l’État et les démonstrations de rue récurrentes faciliteront par ailleurs l’embrigadement d’une partie de la population. L’ouverture démocratique de 1989 et la légalisation – anticonstitutionnelle – de partis politiques prônant l’islam va donner la possibilité à ces derniers de poursuivre leur travail d’endoctrinement au grand jour.
À partir de cette période, c’est la rupture ! L’Algérie sera coupée en deux, entre ceux qui caressent le rêve du modèle démocratique et ceux qui œuvrent pour l’instauration d’un état islamique… de gré ou de force.

Élections législatives. L’annulation du deuxième tour des élections législatives de 1992 pour empêcher le Front islamiste du Salut (FIS) – plus grand parti religieux – d’accéder au pouvoir sera exploitée par les islamistes pour déclencher une insurrection armée mûrie de longue date. Cette période « coïncide » avec le retour de milliers de volontaires algériens partis faire le coup de feu en Afghanistan aux côtés de leurs « frères musulmans » face à l’armée rouge.
Formés à la guérilla dans des camps d’entraînement – financés et supervisés par la CIA – en Afghanistan et au Pakistan, ils iront grossir les cellules dormantes du MIA dans les maquis algériens pour former les différents groupes terroristes, dont les plus importants sont l’Armée islamique du Salut (AIS) – bras armé du FIS – et les Groupes islamiques armés (GIA).
C’est le début d’une décennie de terreur qui se soldera par au moins 200 000 morts, 400 000 exilés et plus d’un million de déplacés. Sans compter les dommages corporels et psychologiques difficiles à évaluer, ainsi que les milliards de dollars de perte pour l’économie. Compte tenu de la faiblesse des effectifs de la gendarmerie et de la police (qui comptaient 100 000 éléments pour les deux corps) et de l’immensité du territoire, l’armée s’est retrouvée de fait en première ligne.
Composée aussi bien de conscrits que de professionnels, l’armée a dû repenser ses techniques de combat et modifier ses équipements, inadaptés aux exigences de la lutte antiterroriste.
Dans sa lutte contre les hordes de terroristes, fortes de quelque 20 000 à 30 000 éléments, l’Algérie n’aura quasiment aucun soutien de l’étranger. Pis, la riposte de l’armée algérienne sera souvent qualifiée de « surdimensionnée » par les grandes puissances qui iront jusqu’à décréter un embargo impitoyable sur la vente d’armes à l’Algérie.
De surcroît, ces pays n’ont pas hésité à dérouler le tapis rouge aux islamistes fuyant l’Algérie en les élevant au rang de « combattants de la liberté ». En réalité, chaque puissance voulait avoir son « référent islamiste » dans la perspective – partagée par tous – d’un effondrement à court terme du régime algérien.
Depuis leurs bases arrières à l’étranger, ces « exilés de luxe » ont redéployé leurs réseaux pour acheminer, en toute impunité, des armes et des équipements vers les groupes terroristes qui serviront, in fine, à tuer plus d’Algériens.

Loi sur la Concorde civile. La violence atteindra son paroxysme entre 1996 et 1998 avec les massacres de villages entiers. Certaines zones du territoire, y compris autour de la capitale, échappaient totalement au contrôle de l’État. Devant l’ampleur des massacres de civils, l’AIS se désolidarise des GIA et décide de négocier sa reddition. L’État en profitera pour lancer une première tentative de règlement de la crise avec la loi dite sur la « Rahma » (clémence) qui ouvrit la voie du repentir aux terroristes n’ayant pas commis de crimes de sang.
À son arrivée aux commandes en 1999, le président Abdelaziz Bouteflika reprendra à son compte cette initiative en la rendant plus flexible. Moins de cent jours après son investiture, le Parlement adopte la loi sur la Concorde civile qui sera soumise à un referendum où le « oui » l’a emporté avec 98,63 % des suffrages, pour un taux de participation de 85 %.
Pointée du doigt par une partie de l’opposition, en raison de ses imperfections, la loi sur la Concorde civile permettra néanmoins à quelque 6 000 terroristes de se rendre aux autorités. De son côté, l’AIS qui prononça son autodissolution en 1999, bénéficiera des dispositions du décret présidentiel du 10 janvier 2000 qui stipule : « Les personnes ayant appartenu à des organisations qui ont volontairement et spontanément décidé de mettre fin aux actes de violence et se sont mises à l’entière disposition de l’État et dont les noms figurent en annexe du présent décret jouiront de la plénitude de leurs droits civiques et ont été admises au bénéfice du régime de l’exonération des poursuites. »
Cette reddition à grande échelle a eu pour effet d’affaiblir de manière significative les différents groupes terroristes. D’autre part, elle finira par discréditer l’action armée aux yeux de ceux qui y croyaient encore. À partir de ce moment, les islamistes étaient considérés plus comme des égarés que comme une opposition armée.
Les mises en garde émises par l’Algérie au sujet de la dimension planétaire du terrorisme islamiste resteront lettre morte. Ce n’est qu’après les attentats du 11 septembre 2001 que les grandes puissances ont commencé à mesurer l’ampleur réelle de la tragédie algérienne. Ce qui aidera le pays à sortir d’un isolement qui aura duré dix ans.

Relance. Parallèlement, l’État a pu améliorer le pouvoir d’achat des familles et relancer l’économie à la faveur d’une hausse exceptionnelle du prix des hydrocarbures. Le retour progressif à la stabilité a permis de renforcer les structures de l’État et de lancer une série de réflexions sur les moyens de lutter plus efficacement contre le terrorisme.
La méthode adoptée par l’Algérie n’est pas une recette miracle, mais le résultat de solutions expérimentées sur le long terme qui permettent de traiter les conséquences du terrorisme, mais aussi de fabriquer les antidotes.
Dans cette approche, le renseignement humain joue un rôle déterminant. En vingt-cinq ans de confrontation, les services de renseignement ont recueilli une quantité inestimable de données, grâce aux confessions des repentis et à l’infiltration de groupes terroristes à l’intérieur des frontières comme dans les zones sensibles du Moyen-Orient.
La surveillance des frontières ainsi que la sécurisation des grandes villes et des zones sensibles complètent le dispositif. L’Algérie a également intégré la lutte contre le terrorisme et la radicalisation dans sa politique étrangère. L’échange de renseignements entre services de sécurité est désormais au centre de sa coopération avec les partenaires étrangers.
Consciente que l’action antiterroriste ne peut pas se réduire à une simple question sécuritaire et pénale, l’Algérie a mis en œuvre une politique globale où la prévention tient une place au moins aussi importante que l’action répressive. Une série de décisions ont été prises en ce sens ces dernières années.
Particulièrement ciblées par l’islam radical, les femmes ont vu leurs droits évoluer. Leur présence est désormais plus visible dans les assemblées élues à la faveur du système des quotas, imposé par la loi organique du 12 janvier 2012, adoptée en application de l’article 31 bis de la Constitution, telle qu’amendée en 2008. Ainsi, le taux de représentation des femmes à l’Assemblée nationale est aujourd’hui de 31,6 % (146 sièges), hissant l’Algérie au premier rang des pays arabes.
À la fin de 2015, un autre vide juridique a été comblé par l’adoption de la loi criminalisant les violences faites aux femmes. Et ce, malgré l’opposition des députés de la coalition islamiste qui dénonçaient une loi « contraire aux préceptes de l’islam ». Ce texte punit le harcèlement et les violences physiques ou verbales aussi bien dans le foyer conjugal, sur les lieux publics ou au travail.
Bien que nécessaires, ces deux nouvelles avancées restent insuffisantes. Le principe d’égalité ne sera définitivement consolidé qu’avec l’abrogation du Code de la famille ou du moins sa mise en conformité avec la Constitution.
Au-delà de l’aspect purement pédagogique, la réforme du système éducatif vise à ancrer l’école dans la modernité et la hisser au niveau des standards universels pour mieux l’extirper de l’ordre archaïque qui l’étouffe. Cet enjeu explique la levée des boucliers des intégristes et de leurs relais qui veulent coûte que coûte garder leur hégémonie sur l’école.
L’autre axe de la stratégie de déradicalisation est la formation des imams et des mourchidate (équivalent féminin des imams), conçue pour lutter contre les idéologies extrémistes qui sévissent depuis trop longtemps, transformant les mosquées en de véritables bureaux de recrutement. Désormais, les lieux de culte sont recentrés sur leurs missions premières et les prêches contrôlés par le ministère des Affaires religieuses. Plus proches des préoccupations des fidèles, les (nouveaux) imams sont instruits pour répandre les valeurs de tolérance et de fraternité pour mieux immuniser les espaces cultuels de toute forme de radicalisation.

France Algérie. À l’instar des pays du Sahel, l’approche algérienne dans ce domaine intéresse certains pays occidentaux – comme la France et le Canada – qui souhaitent s’en inspirer. La récente signature d’une convention entre la France et l’Algérie pour la formation d’imams algériens appelés à exercer en France, en est l’illustration. La suppression de l’état d’urgence et des juridictions d’exception, la lutte contre le cyberterrorisme et le blanchiment d’argent, la déradicalisation en milieu carcéral, l’isolation des éléments les plus dangereux, le refus de payer des rançons à la suite de prises d’otages sont autant de décisions qui viennent compléter ce dispositif.
Si l’expérience algérienne peut en effet servir d’exemple à d’autres pays, il n’en demeure pas moins qu’elle doit se poursuivre sur les plans économique et politique. Pour assécher le terreau sur lequel prolifère le terrorisme, l’Algérie n’a pas d’autre choix que celui d’améliorer toujours son système de gouvernance et de se donner les moyens de lutter contre d’autres fléaux, comme les injustices, la bureaucratie et la corruption.