/ Politique / ALGÉRIE Construire les futures générations

ALGÉRIE Construire les futures générations

Arab Chih de Fév 1, 2017 - 16:29 dans Politique

La tâche de Nouria Benghebrit n’est pas de tout repos. Elle fait face à de la résistance de la part des conservateurs qui ont multiplié les campagnes contre elle.

La ministre algérienne de l’Éducation, Mme Nouria Benghebrit, est une femme de convictions. Ayant fait partie de la fameuse commission Benzaghou, mise en place par le président Bouteflika en 2000 pour remettre l’école algérienne sur de bons rails, elle s’est attelée, depuis sa nomination à la tête du ministère de l’Éducation, à mettre en pratique les recommandations de cette commission. Malgré des controverses et des critiques, elle est restée sereine et compte aller jusqu’au bout. Son objectif : « algérianiser » et moderniser l’école tout en la mettant à l’abri des luttes idéologiques.

Quel est le bilan de vos deux années passées à la tête de l’Éducation ? Quels chantiers significatifs avez-vous lancés jusqu’ici ?
J’ai, de manière générale, renoué avec une dynamique, celle enclenchée par la commission de réforme du système éducatif, installée par le président de la république, M. Abdelaziz Bouteflika, et veillé à la mise en œuvre des mesures qui ont suivi en 2003. Notre démarche s’appuie sur les résultats des évaluations, menées sur le cycle obligatoire en premier lieu, puis élargies aux autres niveaux d’enseignement. Et notre action repose sur le triptyque : refonte pédagogique, bonne gouvernance et professionnalisation par la formation.
Les principales actions menées concernent la mise en conformité des textes d’application avec ceux qui découlent de la loi d’orientation sur l’Education nationale, le renouvellement des programmes, les nouveaux manuels scolaires, l’informatisation du processus de recrutement des personnels sur la base de concours sur épreuves (écrit-oral) et la mise en place d’une plate-forme numérique garantissant la transparence, la formation des inspecteurs dans des créneaux de professionnalité précis.
La prise en charge de ces actions a permis de créer les conditions favorables à l’émergence d’un consensus global : celui d’aller vers une école de qualité et l’instauration d’un climat favorable de concertation avec l’ensemble des partenaires sociaux, dont le point d’orgue a été la signature de la charte d’éthique du système éducatif avec les syndicats – 8 sur les 10 – et les parents d’élèves, le 19 novembre 2015.
Les pouvoirs publics ont consacré, malgré la conjoncture financière difficile du pays, des moyens importants pour la satisfaction des revendications exprimées par les syndicats et qui sont liées à des problèmes réels, vécus par les personnels de notre secteur.

Vous êtes à la tête d’un des ministères les plus sensibles en Algérie et qui est, en plus, un terrain de confrontation de courants idéologiques antagoniques. N’avez-vous pas regretté le poste assez confortable de directrice du Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) ?
C’est vrai, c’est un ministère sensible et complexe. La difficulté de cette mission, je l’ai vécue dès le début, avec des attaques injustifiées et répétitives. C’était comme si j’avais été jetée dans un tourbillon. Les antagonismes idéologiques, autour de l’école, sont souvent l’expression d’enjeux bien tranchés : d’un côté, les partisans du maintien des situations acquises, de préservation des réseaux d’influence ou tout simplement d’encouragement de la médiocrité, justifiant un climat d’instabilité ; de l’autre côté, les partisans de la valorisation de l’effort et du travail, de l’ouverture et de la transparence dans la gestion, dans le souci d’aller vers une école de qualité.
La conduite d’un centre de recherche m’a permis de vivre une expérience passionnante, avec la collaboration des équipes de chercheurs et de l’administration. Cela m’a permis de faire un travail de construction institutionnelle, scientifique et humaine qui représente un acquis utile pour le pays et une expérience personnelle exceptionnelle. Il n’est pas possible de se départir de sa fonction de chercheur et d’enseignant universitaire quand on l’a été durant plus d’un quart de siècle. Mais pas de regret. À d’autres de faire leur expérience de gestion et de pilotage.

En juin dernier, votre secteur a été secoué par un scandale : des fuites massives de sujets à la suite desquelles 550 000 élèves ont dû repasser les épreuves du bac. S’agit-il d’un cas classique de triche ou d’un complot contre vous comme l’ont soutenu certains ?
Dans l’histoire de l’organisation du bac, c’est la seconde fois qu’une fuite de sujets est officiellement reconnue, et que l’examen est reprogrammé dans les matières et les filières concernées. Le scandale, dans ce cas, aurait été de ne pas refaire les épreuves. Des situations similaires ont été vécues dans d’autres pays sans que cela prenne cette ampleur sociétale.
Les TIC, comme dans les autres pays, ont favorisé l’amplitude de cette fuite.
La coïncidence avec les pressions auxquelles nous avons été soumis peut laisser place à cette interprétation, celle du complot contre ma personne. Et cela particulièrement quand des forces hostiles s’en sont saisies pour demander mon départ. Mais, à mon sens, cela reste une coïncidence. Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître aux acteurs du système éducatif, élèves et encadrement pédagogique et administratif, un sens de la responsabilité qui nous a permis de réorganiser le bac en un temps record. C’est pourquoi, je voudrais, encore une fois, leur rendre un hommage appuyé et sincère.

Comment se prémunir contre ce genre d’infractions ? Promettez-vous un bac 2017 sans problème ?
Les mesures prises cette année sont de divers ordres : technique, organisationnel, pédagogique et sécuritaire. La fraude classique, celle des antisèches, a été supplantée par les TIC. Cela nous oblige à adapter l’organisation des examens et particulièrement celle du bac. Cette année, le bac verra également une plus grande clarification au niveau des sujets et des attendus. Une circulaire en rapport est déjà sur le terrain, afin que les élèves puissent en être informés suffisamment tôt.
Il y a également la sensibilisation des élèves sur les peines encourues en cas de prise en flagrant délit de fraude, particulièrement dans l’usage du téléphone portable ou autre moyen technologique (cinq ans d’exclusion de l’examen pour les scolarisés et dix ans pour les non scolarisés).
Comme dans toute entreprise mobilisant des milliers de personnes sur le terrain, le risque zéro n’existe pas, même si nous affirmons que toutes les mesures ont été prises pour assurer la sécurité de l’examen et la confiance des candidats au bac.
Au-delà de ces mesures, l’importance de cet examen nous commande, tant au niveau du contenu des sujets que de la préservation de sa valeur pédagogique en tant qu’examen sanctionnant le cycle secondaire et ouvrant la voie aux études universitaires, qu’au niveau du mode organisationnel, de réformer complètement cet examen. Notre département ministériel a dans ce cadre, proposé une feuille de route portant « réforme du bac » à l’échéance 2022.

Vous êtes le membre du gouvernement Sellal le plus exposé aux critiques et, depuis votre nomination, vous faites l’objet d’une campagne de dénigrement… À quoi l’attribuez-vous : votre qualité de femme, votre positionnement moderniste ou la peur de vos détracteurs de perdre des privilèges et des positions acquises ?
Au début, il est vrai que l’expression « campagne de dénigrement » est bien à propos. Peut-être que les auteurs de ces attaques ont été surpris, étonnés, voire vexés, d’avoir une femme universitaire, spécialisée dans les questions d’éducation, inconnue des réseaux d’influence habituels. Certains milieux ont peut-être considéré que je ne répondais pas, à priori, à l’exigence traditionnelle du profil de poste.
Je pense que le climat a quelque peu changé. Les enjeux se sont clarifiés. Notre action, de mai 2014 à aujourd’hui, nous a permis de gagner une grande partie de l’opinion publique, insatisfaite des résultats de la formation prodiguée par l’école. La direction des actions menées, visant l’amélioration de la mise en œuvre de la réforme, initiée par le président de la
république, dès 2003, est claire : une école du savoir, ancrée dans le patriotisme et ouverte sur le monde.
Tous nos efforts visent la réalisation de cet objectif d’émergence, à travers le profil de formation, proposé par l’école algérienne, celui d’un citoyen fier de son algérianité, doté de compétences lui permettant de se réaliser et d’être compétitif sur le marché du travail et ouvert aux langues et aux différentes civilisations.

En plus de la confiance du président, vous avez bénéficié d’un soutien franc, aussi bien sur les réseaux sociaux que de la part de certains médias, dans votre « guerre » contre les « gardiens du temple ». C’est réconfortant ?
C’est plus que réconfortant. La mission assignée à un ministre est de mettre en œuvre le programme du président, élu par le peuple, représenté par son Premier ministre.
J’ai eu la chance de faire partie de la commission de réforme du système éducatif, dont les membres avaient été désignés par le président en 2000, avec une lettre de mission, dont je garde encore la philosophie et la passion des échanges ayant abouti au projet final.
L’encouragement de certains médias et journalistes a contribué à donner confiance à tous les acteurs impliqués dans la dynamique d’amélioration de l’école, qui se sont sentis encore plus mobilisés au service d’une école de qualité et de l’épanouissement de l’élève d’aujourd’hui, citoyen de demain.
Les réseaux sociaux ont servi de base à l’expression, en temps réel, du soutien de nombreux citoyens qui donnent ainsi du sens à ce que le ministère entreprend dans ses efforts de rénovation.

On a souvent fait un parallèle entre votre situation et celle de l’ancien ministre de l’Éducation et grand intellectuel Mostefa Lacheraf qui lui aussi avait subi, à la fin des années 1970, des critiques de la part des tenants du conservatisme…
Surprise, au départ, par la comparaison avec M. Lacheraf, un intellectuel engagé et de renom, j’ose exprimer ma fierté et mon plaisir. Cela me donne encore plus la conviction qu’il faut redoubler d’efforts pour être à la hauteur de nos aînés et de nos maîtres.
Mais si les conditions ont changé depuis, les enjeux sont les mêmes. Nous avons les moyens – médias, réseaux… – d’expliquer, d’expliciter, de clarifier ces enjeux à l’opinion publique, particulièrement à la majorité silencieuse qui doit être informée. Nous avons l’obligation d’être au service de la réussite et de l’épanouissement de nos élèves, dans un monde où l’incertitude devient la règle. Nous avons le devoir de tenir le langage de la vérité à la société sur tout ce qui concerne l’éducation de ses enfants.

Vous avez signé en novembre 2015 avec les syndicats de votre secteur un pacte d’éthique et de stabilité. Ce qui n’a pas empêché ces derniers d’observer un mouvement de grève cette année. Qu’y a-t-il lieu de faire pour en finir avec ces remous cycliques ?
La signature de la charte d’éthique du système éducatif a été le résultat d’un long processus de débat, de discussion, d’échange et de négociation avec 10 syndicats et 2 représentations parentales (Fnape et Anpe), un processus qui a démarré dès juillet 2014. Le premier résultat a été un protocole d’accord centré sur un entendu partagé : l’obligation du passage vers une école de qualité. Il a été suivi par la signature d’une charte, paraphée par 8 des 10 syndicats que compte le secteur outre les parents d’élèves.
Le ministère s’est retrouvé face à des problèmes socioprofessionnels non résolus, et même quand ils l’ont été par des décisions réglementaires, la question de la mise en œuvre restait posée, pour certains, depuis très longtemps. Ces aspects constituent l’ossature des revendications syndicales.
Aujourd’hui, le suivi et l’accompagnement à l’échelle de la wilaya, par les directeurs de l’éducation, a permis de résoudre près de 80 % des problèmes. La régularisation de certaines situations (passage à des grades supérieurs, corps en voie d’extinction…) a exigé plus de temps en fait de démarches complexes et intersectorielles. Un climat de confiance s’est instauré et a permis la signature, avec la presque totalité des partenaires sociaux, de la Charte d’éthique du secteur de l’éducation.
La contrainte essentielle du secteur est celle du respect du calendrier et du programme scolaires, et les syndicats le savent bien. Nous essayons, à chaque rencontre avec les partenaires sociaux, de démontrer que le recours à la grève, comme quasiment unique moyen de revendication, est désastreux et contre-productif pour l’ensemble des acteurs. Il crée un climat d’instabilité qui a un effet néfaste sur la motivation de l’élève. La solution pour préserver la scolarité, assurer la continuité dans la formation de l’encadrement, c’est de rendre effective la charte d’éthique du secteur, signée avec les partenaires sociaux. Le droit de grève dans les secteurs stratégiques ne peut être traité selon les règles générales établies en la matière, et des consensus peuvent se construire pour des secteurs sensibles et stratégiques comme l’éducation. Des pays comme l’Allemagne et la Jordanie sont parvenus à ce consensus, et la grève y est interdite.

Pour certains, l’école algérienne appelle une vraie révolution alors que pour d’autres elle a seulement besoin de correctifs. Quel est votre diagnostic ?
La révolution est un résultat, les correctifs sont un moyen d’y arriver. L’école rencontre des difficultés en termes d’adaptation avec son public, de contextualisation des programmes, d’actualisation des manuels et d’amélioration des pratiques pédagogiques. Si l’éducation a besoin de temps, il ne faut pas prendre tout son temps. L’urgence dans l’introduction des mesures que nous avons prises fait suite à de très nombreuses évaluations menées en consultation avec tous les partenaires.

Depuis plusieurs années, on parle de la nécessité d’une réforme, voire d’une refonte, de l’école algérienne. Qu’est-ce qui a changé ?
De toutes les mesures introduites, certaines sont visibles immédiatement, comme les nouveaux manuels, d’autres le seront à plus long terme, telles les pratiques pédagogiques d’apprentissage.
De nombreuses mesures ont été entreprises. À titre d’exemple : nouveaux programmes pour le premier palier du cycle primaire et du cycle moyen, stratégie nationale de remédiation pédagogique, valorisation de l’éducation physique et sportive et activités périscolaires, importance accordée aux équipes chargées de l’élaboration des programmes scolaires – un intérêt qui s’est manifesté par la transformation de la CNP en Conseil doté d’un statut clairement réglementé – récupération des instituts technologiques de l’éducation pour la formation continue des personnels, extension du préscolaire et de l’enseignement du tamazight. S’y ajoutent : modernisation de la gestion par la numérisation dont la mise en place d’une plate-forme numérique pour le recrutement des enseignants, statut de l’école primaire avec clarification réglementaire des missions des départements ministériels impliqués dans sa gestion, institution du collège inspectoral dans chaque wilaya, transfert du statut de l’Institut national de recherche en éducation d’établissement public administratif à établissement public scientifique et technologique.

Sur le plan quantitatif, l’école algérienne a formé un grand nombre de diplômés, mais sur le plan qualitatif, c’est une autre affaire : faible niveau des étudiants, non-maîtrise des langues y compris l’arabe, diplôme non reconnu… Et sur 100 élèves qui entrent à l’école primaire, seuls 5 décrochent le bac sans redoubler. Comment y remédier ?
La faible maîtrise des compétences dans les langages fondamentaux a été maintes fois soulignée. Dès 2015, avec des laboratoires
de recherche universitaire, nous avons initié un vaste chantier d’analyse des copies d’épreuves des élèves aux examens nationaux, celui de fin du cycle primaire, fin du collège et fin du secondaire. L’accumulation des déficits en matière d’apprentissage aboutit à l’échec scolaire de l’élève qui s’exprime en termes de redoublements et parfois, d’abandon de la scolarisation.
Remédier, au moment opportun, aux difficultés rencontrées par l’élève est une des solutions majeures, proposées aujourd’hui. Grâce au travail d’identification des erreurs récurrentes recensées, de leur catégorisation et de leur importance, l’équipe constituée d’universitaires, d’inspecteurs et d’enseignants, a pu construire une stratégie nationale de remédiation pédagogique dont le lancement est prévu dès janvier 2017.
En sus de la remédiation pédagogique et de la pédagogie différenciée, une mesure a été prise permettant aux enseignants de tous les niveaux d’enseignement d’organiser en fin d’année des examens de rattrapage, au profit de tous les élèves ayant obtenu une moyenne annuelle entre 9 et 9,99, ce qui est à même de réduire les taux de déperditions.

Certains ont attribué à l’école, sinon le contenu de certaines matières, la responsabilité de la propagation de l’extrémisme religieux. Vérité amère ou procès injuste ?
Le contenu des programmes reprend les principes développés par la loi d’orientation de 2008 où il est question de citoyenneté, de valeurs, de tolérance, de respect, d’affirmation de l’identité algérienne, avec ses trois composantes : islamité, arabité et amazighité. Leur traduction dans le curriculum est globalement réalisée. Nous nous attelons à intégrer des améliorations sur ces contenus. Cependant, l’école faisant partie intégrante de la société, par ses élèves et son encadrement, elle est traversée par les mêmes mouvements et courants.
Le constat, il est vrai, bien que non majoritaire est la distance prise par certains vis-à-vis du référent religieux national. L’attention a été attirée par le ministre des Affaires religieuses également. L’Algérie a vécu, dans la douleur, les déviations et les recours à la violence durant une décennie.
La résistance de la société, à travers son école en particulier, a contribué à faire échec aux mouvements extrémistes et radicaux. La nécessité de mettre l’école à l’abri des enjeux idéologiques est une question de sécurité que, tous ensemble, nous devrions avoir à cœur pour assurer un développement paisible, harmonieux dans la construction identitaire de nos futures générations.