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Politique
lIBYE
La boîte de Pandore…
Si la page de Kadhafi et de son régime est définitivement tournée avec la chute de Tripoli à la fin du mois d’août dernier, le système démocratique tant espéré n’est pas pour autant acquis. Analyse…

Par Samir SOBH

Pour la première fois depuis quarante’Äëdeux ans, Mouammar Kadhafi ne célébrera pas, comme à l’accoutumée, l’anniversaire de son arrivée au pouvoir, le 1er septembre 1969.
à l’heure où nous rédigions cet article, la bataille de Bab al’ÄëAzizia, quartier général du Guide à Tripoli, faisait encore rage. Et nous ne savions rien du sort de Kadhafi, ni de celui de son cercle proche.
Mais que ce dernier soit mort ou arrêté, il ne faut pas s’attendre à un changement catégorique du jour au lendemain. Car les règlements de comptes ne tarderont pas, qui pourraient perturber toute transition dans la normalité. Dès l’après’Äëmidi du lundi 22 août dernier – lendemain de l’entrée à Tripoli des insurgés –, Mustapha Abdeljalil, le président du Conseil national de transition (CNT) a ainsi pris soin de mettre en garde toutes les parties impliquées dans la libération de la capitale contre de tels actes. Faute de quoi il démissionnerait…
De son côté, l’élysée, qui a soutenu les insurgés jusqu’au bout et dès la première heure, a manifesté son inquiétude quant aux risques de débordements. Idem pour le président américain, Barack Obama, qui a déclaré ce même lundi que son pays ne tolérerait aucune violation des droits de l’homme en guise de représailles. Un avertissement qui a d’ailleurs été repris par plusieurs hauts dirigeants occidentaux…
Cela dit, tout le monde craint l’anarchie qui pourrait naître de la chute du régime. Et notamment l’hypothèse exprimée par Mustapha Abdeljalil à travers l’un de ses proches collaborateurs, contacté par Arabies dans la soirée du dimanche 21 août à Benghazi. Selon ce dernier, tout acte de vengeance entraînerait sans doute la Libye dans une interminable guerre tribale. Le pays s’en trouverait dès lors divisé et ni le CNT ni personne d’autre ne pourraient alors arrêter l’engrenage. Le premier défi auquel seront confrontés les insurgés est donc bien de maîtriser les représailles et autres actes de vandalisme, notamment dans la capitale, Tripoli, où l’ambassade d’Algérie a déjà été pillée…
Médias étrangers. Sur place, les correspondants des médias étrangers évoquent déjà le manque de coordination entre les différentes composantes militaires des rebelles. Certains y voient même une explication au retard de la chute de la caserne de Bab al’ÄëAzizia. Au soir du 21 août, le leader du CNT avait en effet annoncé l’imminence d’une bonne nouvelle, attendue pour les heures suivantes. Et puis, plus rien…
« Nous sommes face à des milices sans foi ni loi qui n’obéissent qu’à leurs chefs en l’absence d’un commandement unifié », soulignent ainsi les correspondants de guerre occidentaux sur le terrain. Et de préciser que « les plus organisés et les plus disciplinés de ces miliciens sont les “barbus” ». Voilà qui donne une idée de ce qu’on pouvait redouter dans les jours suivant la défaite définitive de Kadhafi et de ses troupes d’élite. à moins d’un miracle qui mettrait fin aux débordements et à l’anarchie qui se profilaient à l’horizon…
Parmi ceux qui ont suivi presque toutes les batailles menées par les insurgés – de Misrata à Brega en passant par Zaouia et Sorman –, les observateurs les plus avisés, affirment que les combattants des insurgés n’auraient jamais dû pouvoir faire le poids face aux brigades du régime. Même avec les bombardements intensifs effectués par l’aviation de l’Otan. Dès lors, une question se pose : comment ces forces rebelles ont ’Äëelles pu réussir en quelques jours ce qu’elles n’avaient jamais été en mesure de faire durant six mois ?
La réponse tient à deux réalités. D’abord, il y a ce marché qui a été conclu avec les dirigeants des plus grandes tribus de l’Ouest et leurs ramifications, notamment les Magharhas et les Ourfellas. Ensuite, il y a la décision des états’ÄëUnis d’intervenir militairement pour mettre fin à ce jeu qui perdurait trop à leur goût.
Quant au premier volet, on apprend que les tribus n’ont décidé de lâcher Kadhafi qu’après que ce dernier les a désavouées et mises en porte’Äëà’Äëfaux à la suite de leurs discussions avec les dirigeants du CNT, à l’extérieur comme à l’intérieur du pays, pour tenter de trouver une issue à la guerre. C’est là que le commandant Abdessalam Jalloud – vieux compagnon de route du colonel Kadhafi, qui s’est séparé de lui en 1993 –, l’un des notables des Magharhas, a annoncé qu’il quittait Tripoli et qu’il ne défendrait plus le régime.
Concernant le second volet et le changement de position de Washington, il faut bien admettre que c’est l’intensification des opérations aériennes américaines au cours des derniers jours – plus que les frappes de l’Otan – qui a précipité la chute de Tripoli. Selon le New York Times, ce sont bien la surveillance accrue et les frappes des dro nes militaires, couplées à la présence des forces spéciales européennes au sol, qui auraient hâté le processus. Washington aurait ainsi voulu faire savoir à qui de droit que sans elle Kadhafi serait toujours là au terme de la mission de l’Otan, fixée au premier jour de ce mois de septembre…
En accélérant la chute de Tripoli, mettant fin à une guerre de six mois et à un régime totalitaire en place depuis quarante’Äëdeux ans, l’Administration Obama aurait aussi voulu faire passer un message selon lequel personne ne peut prendre la place des états’ÄëUnis dès lors qu’il s’agit de redistribuer les cartes du jeu pétrolier. Une façon, aussi, de rappeler à ceux qui l’ont oublié que Washington n’avait pas hésité à s’engager dans l’invasion d’un pays comme l’Irak en prenant tous les risques.
Manne pétrolière. Le message se veut donc clair et direct : dans la prochaine répartition de la manne pétrolière libyenne, les compagnies américaines se tailleront la part du lion, le reste étant partagé entre celles dont les pays ont joué un rôle actif dans la destitution du régime de Kadhafi.
Cela vaudra sans doute aussi pour les grands projets d’infrastructures liés à la reconstruction du pays. Un segment qui devrait sourire à Halliburton, géant américain des BTP qui est déjà présent en force en Libye. Son siège est d’ailleurs installé sur la route qui mène à l’aéroport international de Tripoli. De son côté, ExxonMobil est déjà engagé dans l’exploration du bassin offshore de Syrte, où sont situées 60 % des réserves avérées de brut libyen. Les enjeux sont donc énormes…
Voilà qui peut faire de la Libye une grande boîte de Pandore, dont l’ouverture pourrait faire surgir les pires démons et toutes les éventualités. Car les pays concernés par les richesses de la Libye et par sa position géostratégique ne reculeront devant rien pour imposer leurs vues. Même au prix de nouvelles guerres internes qui pourraient aboutir à la partition du pays en deux axes Est’ÄëOuest et Nord’ÄëSud. Et c’est sans compter les intérêts de grands états tels que la Russie et la Chine, eux aussi très présents dans le domaine des hydrocarbures et sur le marché de l’armement. Enfin, il y a l’égypte et l’Algérie, ces deux voisins arabes qui, à tout moment, peuvent avoir leur mot à dire…
Bien que le pouvoir du CNT soit de plus en plus reconnu, notamment après la chute de Tripoli, la majorité des états qui ont franchi ce pas – les alliés occidentaux en premier – ne sont convaincus ni de son poids politique ni de sa véritable représentativité. Une forme de scepticisme qui se retrouve dans les déclarations de certains responsables européens, qui tiennent à préciser que leur pays va « accompagner » ce nouveau pouvoir de transition et non le « superviser »…
Les tiraillements au sommet qui ont suivi l’assassinat du général Abdel Fattah Younès puis le changement de gouvernement du CNT laissent aussi à penser que ce dernier ne tient pas encore debout et qu’il n’est pas très soudé. Du moins au niveau du pouvoir politique. Mais pour ce qui concerne l’aspect militaire, les choses sont encore plus complexes en l’absence d’un véritable commandement unifié.
Les courants islamiques, qui montrent de plus en plus leur force au fil des jours, sont apparemment déterminés non seulement à peser sur les décisions politiques, mais aussi à avoir le dernier mot dans tous les domaines. Qu’il s’agisse du président Abdeljalil, de son Premier ministre, Mahmoud Jibril, ou des autres dirigeants du CNT, aucun ne semble capable de dire non aux leaders des forces islamistes. Ces derniers ne manquent d’ailleurs jamais de leur rappeler que, sans eux, Kadhafi et ses brigades l’auraient sans doute emporté depuis des mois.
Les démonstrations de force de ces islamistes dès leur entrée à Tripoli, puis à travers les combats menés devant les murs de la caserne de Bab al’ÄëAzizia, sont là pour bien faire comprendre aux correspondants des médias étrangers que personne ne peut leur imposer quoi que ce soit. Une façon, aussi, de montrer aux Occidentaux qu’ils devront bien finir par composer avec eux.
Le CNT doit faire ses preuves. Parmi ces chefs de guerre islamistes, le dénommé Abou Hamza al’ÄëJazairi a ainsi confié à un journaliste italien que les Occidentaux doivent apprendre à collaborer avec eux s’ils veulent préserver leurs intérêts en Libye. Le CNT doit donc rapidement faire ses preuves au niveau de la gouvernance. C’est lui qui est censé imposer le retour à la stabilité dans le pays, notamment à Tripoli qui abrite à elle seule le tiers d’une population s’élevant à environ 6,5 millions d’habitants. Il doit aussi montrer que cette gouvernance ne dépend pas de Benghazi, berceau de la révolution. Mais avant tout, le CNT doit réussir à s’entendre avec les tribus, sans lesquelles il ne pourra guère gouverner une société qui reste tribale.
Particulièrement attendu par ses adversaires politiques, Mustapha Abdeljalil a donc du pain sur la planche, et guère de temps devant lui… Même si lui’Äëmême est à l’origine issu de la mouvance islamique – ce qui contribue largement à son maintien au pouvoir –, il ne pourrait en aucun cas faire face aux échéances et défis qui l’attendent si tout le monde n’était pas derrière lui, y compris l’Occident.
Quoi qu’il en soit, les premières semaines de ce mois de septembre devraient donner la tendance. Mais, dans tous les cas, la boîte de Pandore aura été ouverte dès les portes de Tripoli forcées.    



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