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« Visons ce qui semble inaccessible » !

Zeina Saleh Kayali de Juil 17, 2017 - 10:34 dans International

Vera el-Khoury Lacoeuilhe est candidate au poste de directeur général de l’Unesco. Les élections doivent se tenir à l’automne prochain et elle fera face à huit autres candidats.

Le fait d’être une Libanaise constitue-t-il à votre avis un avantage pour diriger une organisation comme l’Unesco ?
Incontestablement. Tout d’abord le Liban fait partie des pays fondateurs de l’Unesco et, par son histoire et sa géographie, il est une vivante illustration des valeurs de diversité et de coexistence qui sont au cœur du message de l’Organisation. Ayant vécu des guerres et des invasions, étant passé par des phases difficiles de souveraineté, le peuple libanais est jaloux de sa liberté et a bien compris que, pour la préserver, il faut l’asseoir sur un socle stable de valeurs humanistes. Nous avons le courage de maintenir notre liberté d’opinion et d’expression, ce que beaucoup de pays nous envient. Oui, en tant que Libanaise qui a connu la guerre et la paix, je puiserai toute mon expérience pour diriger l’Unesco qui œuvre pour la paix, la cohésion sociale et pour un monde plus juste.

L’Unesco fait partie de la grande famille des Nations unies… Quelles sont selon vous son utilité et son importance aujourd’hui ?
Nous vivons dans un monde qui subit des mutations rapides, marqué par la vitesse et des changements sans précédent d’où la nécessité de renforcer plus encore nos valeurs communes et de les défendre, et l’importance d’enrayer tout ce qui risque d’affaiblir la solidarité et la cohésion sociale. Sinon, on risque de voir l’apparition d’un terreau fertile pour des conflits, réveillant de vieilles rancunes historiques et aggravant les divisions religieuses et ethniques.
Malgré ses imperfections, le système des Nations unies demeure le cadre le plus approprié pour étudier et aborder en commun les moyens de promouvoir la stabilité et le développement durable pour la paix et la sécurité. Le système des Nations unies est le rempart des droits de l’homme.

Quelle est, plus précisément, la mission de l’Unesco au sein de la grande famille onusienne ?
Depuis sa fondation, l’Unesco a eu pour noble objectif de contribuer à la paix, à la dignité, à l’égalité et au respect mutuel, et de protéger les libertés fondamentales, notamment la liberté d’expression, la libre circulation des idées et l’accès au savoir. Pour rester crédible et atteindre ses objectifs, l’Organisation doit, avec la bonne volonté de ses États membres, réduire la politisation excessive de ses travaux, qui l’a parfois transformée en poudrière au point de l’empêcher d’atteindre ses objectifs.
Nous devons aplanir nos différences, apprendre à faire de la diversité notre force et nous unir autour de nos intérêts communs. Engager le débat sur les sujets les plus sensibles et les plus clivants ne doit pas nous empêcher de nous concentrer sur ce qui nous unit et sur les défis qui nous concernent tous.

Quelles sont les valeurs rassembleuses que vous prônez ? Le dénominateur commun ?
C’est très simple, il s’agit de nos enfants. Nous désirons tous un avenir brillant pour eux. Nous voulons qu’ils s’épanouissent pleinement, qu’ils trouvent des emplois stables, convenables et enrichissants. Nous voulons qu’ils deviennent des citoyens libres et responsables, qu’ils vivent dans une société inclusive et culturellement diverse, qu’ils vivent en paix sur une planète viable. Ces objectifs touchent à l’essence du mandat de l’Unesco. Nous devons donc créer et pérenniser à l’Unesco autant que possible un havre de paix et de concorde pour le dialogue constructif et la coopération.

Quels sont les moyens pour y parvenir ?
L’humanité d’aujourd’hui navigue à vue sur des mers inexplorées, en pleine transition entre l’ère industrielle et celle de la connectivité. Les craintes que suscite ce bouleversement de nos modes de vie doivent être pondérées par les formidables possibilités offertes par les nouvelles technologies. L’équilibre dépendra de notre capacité à faire d’un monde plus technologique un monde plus humain.
Nous devons adopter une attitude positive à l’égard du progrès technologique en l’exploitant de manière responsable afin qu’il serve le progrès de l’humanité et améliore le niveau de vie dans des sociétés inclusives. À l’ère de la connectivité, l’Unesco doit rester attentive aux implications éthiques des évolutions technologiques et viser l’égalité numérique. Elle doit être un havre de paix pour un dialogue sur l’éthique à l’ère de la connectivité.
Il est difficile d’anticiper avec précision les effets à long terme de ces bouleversements technologiques, mais un examen attentif des tendances nous donne déjà un aperçu des compétences nécessaires pour la population active de demain. Les politiques éducatives et les programmes d’enseignement doivent tenir compte de ces tendances.

Cela passe-t-il par l’éducation ?
Oui, mais il ne s’agit plus simplement de transmettre des connaissances aux enfants, mais de faciliter l’éducation et révéler les talents de chaque enfant. « Si les enfants n’arrivent pas à apprendre comme nous enseignons, nous devons enseigner comme ils apprennent ».
Par ailleurs, nous devons investir dans un enseignement de qualité à tous les niveaux, en particulier pour les filles, et notamment pour les filles dans les sciences et la technologie.

À votre avis, résoudre les défis par les approches traditionnelles n’est plus efficace aujourd’hui ?
En effet, ces approches sont frappées d’obsolescence. Une majorité des jeunes d’aujourd’hui continuent malheureusement à être formés par des systèmes éducatifs hérités de l’ère industrielle. Les élèves sont obligés d’étudier les mêmes choses en même temps, malgré la diversité des capacités, des intérêts et des besoins.
L’éducation doit favoriser la créativité, la résolution de problèmes, la résilience et l’esprit d’entreprise. Le savoir et la mobilité deviennent un sésame incontournable pour l’accès à l’emploi, même modeste. Il faut donc insister sur la capacité à apprendre, à se développer et à s’adapter aux fonctions et aux tâches nouvelles à mesure qu’elles apparaissent.

Et qu’en est-il de l’Afrique ?
De tous les continents, l’Afrique est celui où l’impact des nouvelles technologies a entraîné l’avancée la plus spectaculaire.
Malheureusement, les défis à relever restent nombreux. La démographie galopante, deux fois la moyenne mondiale, a de graves répercussions dans des domaines aussi importants que le chômage des jeunes, l’analphabétisme, l’inégalité entre les genres, la connectivité et le changement climatique. Cela appelle de la part de l’Unesco une réponse urgente, intégrée et énergique.
Néanmoins, certains indices sont encourageants. Dans son agenda 2063, l’Afrique s’est soudée autour de plusieurs objectifs visionnaires et prometteurs. Au centre de ses aspirations, former des citoyens éduqués et œuvrer à bâtir des sociétés de savoir fondées sur la science, l’innovation et la technologie, ne laissant aucun enfant sur le bord du chemin. Je suis prête à contribuer à cette noble tâche afin de réaliser l’Agenda 2063, et permettre aux Africains de réaliser leurs rêves.

L’Unesco joue-t-elle un rôle important, au niveau scientifique pour ce qui concerne l’observation du climat et des océans ?
Oui, et nous devons agir ensemble si nous voulons laisser à nos enfants une planète en bon état. Le changement climatique est le défi majeur de notre temps, et l’Organisation doit renforcer sa contribution à l’effort mondial pour atténuer les effets négatifs du changement climatique et s’y adapter.

Comment envisagez-vous la protection du patrimoine, rôle clé de l’Unesco dans le monde ?
Les Conventions culturelles de l’Unesco sauvegardent, transmettent, encouragent et protègent la culture et le patrimoine. Elles sont des fleurons de l’Organisation, qui génèrent de nouvelles formes de recettes, mais elles doivent rester performantes et crédibles. La destruction récente d’un patrimoine culturel unique souligne l’importance de la protection et de la préservation de la culture dans les zones de conflit. La préservation va au-delà de la protection matérielle des artefacts historiques. Elle touche nos identités et notre histoire commune.

Et pour la culture plus généralement ?
La culture est partout, elle informe consciemment ou inconsciemment toutes nos activités. Elle est une composante essentielle de notre identité. C’est pourquoi il est urgent de travailler à développer chez nos enfants ce qu’on peut appeler « l’Intelligence culturelle », qui les rendrait plus aptes à communiquer et à collaborer par-delà les différences culturelles.

Comment trouver des financements ?
Plus que d’une augmentation ponctuelle et ad hoc de ses revenus, l’Unesco a besoin de financements stables, prévisibles et durables, en s’ouvrant davantage à des partenaires extérieurs et en créant un écosystème de nouveaux modèles de revenus, afin d’accroître sa capacité à produire des résultats et d’améliorer le rapport coût/efficacité de la mise en œuvre du programme.
À cet égard, la capacité de l’Unesco à attirer des financements est directement liée à sa crédibilité, à son éthique, à son niveau de transparence, à sa responsabilité et à sa capacité à produire des résultats efficaces et factuels, qui démontrent sa valeur aux États membres. Cela dit, si je souhaite élargir sensiblement sa base de financement et accéder à d’autres sources de financement, j’ai l’intention de faire appel à des spécialistes de la levée de fonds. Les succès de l’Unesco représentent un potentiel en termes de levée de fonds, et certains thèmes sont même éligibles au financement participatif.

Quelles seront vos premières actions à la tête de l’Organisation si vous êtes élue ?
Inspirer. Motiver. Simplifier. Agir. J’estime qu’il est primordial de rester proche des membres de la famille à la tête de laquelle je serai élue, si je le suis : la grande famille qu’est Unesco. Je veux écouter attentivement tous les membres de cette famille, je veux les encourager à exprimer leurs idées et leurs propositions. J’œuvrerai aussi rapidement à la création de chaînes de communication avec les États membres, caractérisées par le respect et la transparence.
J’ai à cœur de libérer l’Unesco de certaines pratiques sclérosées. Mes collègues et collaborateurs seront bien encadrés, mais ils seront invités de donner le meilleur d’eux-mêmes, à ne pas être frileux, à expérimenter, à innover. Et ils peuvent être assurés de mon appui. Pas de place pour la passivité ! Le mot d’ordre, c’est l’action. L’Unesco est une organisation intellectuelle, mais cela ne veut pas dire que l’on ne fait que parler. Nous devons avoir un impact positif sur la vie des peuples que nous servons. Nous devons donc être proches du terrain et obtenir des résultats tangibles, qu’ils soient à long, moyen, ou court terme.

Envisagez-vous le poste de directrice générale de l’Unesco comme une mission ?
Oui et plus encore, comme une vocation. Une directrice générale a la tâche et la responsabilité de servir l’Organisation et de préserver son intérêt et celui des États membres avant tout intérêt personnel. Il s’agit aussi d’insuffler un nouvel esprit et une nouvelle énergie pour démontrer que l’Unesco a toujours un rôle de premier plan à jouer dans le système onusien. Les raisons qui motivent une candidature ne sont pas à négliger dans une élection. Cela a un impact direct sur le genre de leadership que l’on va obtenir après l’élection.

Alors, que faut-il pour diriger l’Unesco ?
Donner l’exemple, agir de manière juste, éthique et impartiale – créer des consensus, croire que les responsabilités sont plus importantes que les prérogatives, avoir l’esprit d’équipe. Être transparent et accepter de rendre des comptes, communiquer, expliquer, convaincre et partager. Il faut surtout être humble et comprendre que l’Unesco fait partie de la grande famille des Nations unies et doit ainsi travailler étroitement avec les autres entités des Nations unies, avec la société civile et tous les autres acteurs du développement sur la scène internationale.

C’est une immense ambition…
Oui, mais comme le disait Sergio de Mello : « Si nous ne nous visons pas ce qui semble inaccessible, nous risquons de nous contenter de la médiocrité. »