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Jordanie: Dans la Tourmente

Editor de Fév 11, 2014 - 18:22 dans International

La Jordanie, qui vit dans la tourmente depuis la crise syrienne, à laquelle s’ajoutent ses difficultés financières, n’a de cesse de chercher une issue qui lui ferait éviter le pire

Les rois hachémites sont connus pour être des maîtres dans l’art de faire les bons calculs, surtout lorsque leur petit pays est dans l’œil du cyclone. Comme c’est le cas actuellement avec le débordement de la crise syrienne. Laquelle risque de menacer son existence. Les responsables sont conscients des dangers auxquels le royaume pourrait être confronté dans les prochains mois.

Tout d’abord, la situation socio-économique très complexe et, d’autre part, les ambitions des courants islamistes qui ne cachent pas leurs intentions visant à transformer le pouvoir en « monarchie constitutionnelle ».

À cela s’ajoutent les incertitudes face au sort de la guerre en Syrie. Dans ce cadre, force est de rappeler que la Jordanie abrite sur son territoire plus d’un million de réfugiés syriens dont une partie ne retournerait pas chez elle. Et, le plus grave, l’objectif permanent des Israéliens visant à résoudre leur conflit avec les Palestiniens en mettant en cause la Jordanie. Cela en misant sur le fait que plus de 70 % de la population du royaume hachémite est d’origine palestinienne.

Ces facteurs négatifs, l’un plus dangereux que l’autre, incitent le pouvoir jordanien à chercher tous azimuts des issues possibles, même si elles apparaissent aux yeux des analystes politiques et géostratégiques comme contradictoires, allant même à contre-courant des intérêts des alliés voisins et lointains.

C’est dans ce contexte qu’il faut placer le récent virage d’Amman en direction de l’Irak, l’allié privilégié de l’Iran et de la Syrie, menant ainsi à ménager le régime syrien qui résiste depuis plus de trois ans. Il reste à savoir si la Jordanie pourrait décider d’entreprendre ce virage délicat sans avoir eu le feu vert de ses grands parrains, les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Le pragmatisme illimité qui caractérise les actions du roi Abdallah II – et avant lui son père le roi Hussein ainsi que leurs proches conseillers siégeant au Majliss al-Ayane (conseil des notables), participant aux grandes décisions – a été la cause de ce virage. En effet, nombreux sont les facteurs qui ont poussé la Jordanie à franchir ce pas tout en prenant en compte les éventuelles réactions des voisins. Ces derniers qui craignent aujourd’hui plus que jamais les conséquences d’un axe régional irano-irakien déjà en place. D’autant que, d’une part, Téhéran se rapproche du règlement de son conflit avec les États-Unis et leurs alliés occidentaux et poursuit, d’autre part, son programme nucléaire. Ce qui affaiblit l’influence régionale de Riyad.

Crise syrienne. En ce qui concerne l’Irak, l’Arabie Saoudite redoute, dans le moyen terme, que ce pays riche en pétrole – ayant une population de 40 millions d’habitants et possédant de l’eau – ne retrouve son rôle d’antan. Mais, en plus, gouverné par un pouvoir chiite. Par ailleurs, la Jordanie, qui vit dans la tourmente depuis la crise syrienne à laquelle s’ajoutent ses difficultés financières, n’a de cesse de chercher une issue qui lui ferait éviter le pire.

Le royaume hachémite, obsédé par les tensions permanentes des contestataires, toutes tendances confondues, a eu du mal à convaincre ceux qui les protègent et les soutiennent, à faire en sorte de les contrôler, et de mettre ainsi un terme à leurs actes de violence dans les rues des grandes villes.

Il existe à tout moment un risque de dérapages qui menacent la stabilité du royaume. De ce fait, la Jordanie a été contrainte de s’orienter vers le voisin irakien qui pourrait le mettre à l’abri des dangers économiques et financiers et des ingérences des pays comme l’Iran et la Syrie.

D’autant que Téhéran profite du désengagement des pays du Golfe, le laissant faire face tout seul à ses problèmes. Les aides apportées par Riyad n’ont pas, semble-t-il, suffi à écarter les dangers. Afin de ne pas permettre à l’Iran de remplir le vide en proposant son aide, et au moment où le Qatar, à titre d’exemple, monnayait son aide en gaz naturel contre la participation des Frères musulmans au pouvoir, Amman n’a trouvé devant elle que Bagdad pour la sauver.

Alors ce virage va sans doute créer une nouvelle donne au plan régional, notamment avec les changements qui interviennent quotidiennement : rapprochement américano-iranien, relations au beau fixe entre Bagdad et Washington. Au point que cette dernière fournirait des armes et un soutien politique au régime de Nouri al-Maliki dans sa lutte contre Al-Qaïda.

Rappelons que les États-Unis exercent une pression conjointe avec la Russie pour mettre fin à la crise syrienne. Tous ces éléments ont encouragé Amman à choisir sa nouvelle orientation.

Sur le plan économique, pour sauver le régime jordanien, il est essentiel d’assister à l’ouverture du marché irakien aux produits et aux sociétés jordaniennes, en plus de la signature de plusieurs accords portant sur les domaines de l’énergie, des infrastructures, des investissements. Tout cela devrait sans doute réduire le déficit budgétaire en 2014, diminuer la dette publique et le taux de chômage.

Ce qui permettra au gouvernement de faire face aux contestations et de répondre, en partie certes, aux besoins de la classe moyenne et des plus démunis. Ce rapprochement devient vital pour la Jordanie qui à l’avenir va certainement être amenée à aligner sa politique étrangère, en grande partie, sur celle de l’Irak.

Changement. Dans ce cadre, il suffit que l’Irak transporte son pétrole par pipelines au port jordanien d’Al-Akaba pour l’exporter. Ce qui implique la construction d’une raffinerie sur place. Autre point enregistré par la Jordanie, la signature avec le gouvernement irakien de la construction d’une ligne de chemin de fer entre les deux pays. Concernant les conséquences de ce changement qui pourrait venir des pays du Golfe, les observateurs les plus avisés estiment qu’elles seraient limitées.

Car les États-Unis ne permettent guère de faire pression sur la Jordanie dans les circonstances actuelles. Pour preuve, le royaume jordanien a été invité, comme le Maroc, à participer au congrès organisé le mois dernier par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et pourrait ainsi recevoir des aides pour le soutenir aux plans économique et sécuritaire. En bref, ce voisinage arabe semble être compréhensif face à cette nouvelle donne, même si ces voisins ne sont pas forcément d’accord sur le sujet.

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