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Syrie : l’escalade…

Editor de Nov 13, 2012 - 09:42 dans International

Où va la Syrie ? À quand la chute du président Al-Assad qui, si l’on en croit la théorie des dominos, aurait dû être emporté par les évènements du printemps arabe ?
Par Mary Cedar

Au lendemain de l’attentat du 18 juillet dernier, les médias et les observateurs internationaux sont quasi unanimes : le régime, à Damas, vit ses dernières heures

Dans le sillage du Tunisien Ben Ali, de l’Égyptien Moubarak, du Libyen Kadhafi et du Yéménite Abdallah Saleh, à quand la chute du président Al-Assad ? Le ministre israélien de la Défense, Ehoud Barak, l’une des personnalités les mieux informées au monde, a prédit il y a près d’un an – ici même dans les colonnes d’Arabies – l’effondrement imminent du pouvoir, à Damas.

Plus récemment encore, au début de juillet 2012, Thomas Pierret, un excellent observateur de la scène syrienne, annonce dans un article du quotidien Le Monde : « Les développements des dernières semaines suggèrent que l’opposition pourrait l’emporter », sur les rives du Barada. Puis, au lendemain de l’attentat du 18 juillet dernier, dans un bastion ultrasécurisé de la capitale – qui a coûté la vie à quatre généraux, dont Assef Chawkat, beau-frère du président Assad – les médias et les observateurs internationaux sont quasi unanimes : le régime, à Damas, vit ses dernières heures ! Aujourd’hui, un trimestre plus tard, tous les commentateurs doivent déchanter et réviser leurs pronostics : déjà très sanglante et destructrice, la guerre en Syrie s’annonce plus longue que prévu, ardue, son issue paraît incertaine. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi et comment le rapport des forces sur le terrain a-t-il évolué, obligeant les observateurs à réviser leur jugement ? Une analyse minutieuse s’impose.

Aucun doute n’est possible, à la mi-juillet 2012 : vus du Palais du peuple, l’édifice présidentiel qui domine Damas, tous les clignotants sont au rouge. Quoique hétéroclite, « l’armada » internationale qui a juré la perte du président Assad est « invincible ». S’y retrouvent, pêle-mêle : l’hyperpuissance américaine, qui parraine discrètement les révolutions arabes ; la superpuissance du Moyen-Orient (Israël), soucieuse de morceler le bloc Téhéran-Damas-Hezbollah ; les anciennes métropoles coloniales, aujourd’hui partenaires au sein de l’Otan (Turquie, Royaume-Uni, France) ; les services spéciaux jordaniens, les plus performants du monde arabe (formés par Londres) ; sans oublier les plus importants détenteurs de pétrodollars de la planète (le Qatar et plusieurs autres monarchies du Golfe) ainsi que leurs partisans au Liban, ligués contre l’Iran et ses alliés.

Sur l’échiquier politique syrien, le poids et la diversité des opposants paraissent spectaculaires. Pour commencer, quelques dignitaires ambitieux, militaires et civils, qui avaient eu le loisir de nouer des contacts étroits avec des responsables occidentaux – à l’époque où le président Assad n’était pas frappé d’ostracisme (de l’an 2000 à 2004, puis de 2008 au début de 2011) – sont tentés de proposer leurs services à la coalition des puissances opposées à Damas. Le précédent libyen atteste que de telles complicités suivies de défections, comme celle de Moussa Koussa, le chef des services spéciaux de Kadhafi, peuvent accélérer la chute d’un régime politique.

Autre souci pour le président Assad : les milieux libéraux et progressistes syriens – déçus par les réformes politiques cosmétiques qu’il a introduites depuis le début du millénaire – ruent dans les brancards. Certains, qui rejettent la lutte armée, se reconnaissent dans la Coordination nationale démocratique animée par Haytham el-Manna. Or, cette intelligentzia éclairée recrute au sein de toutes les communautés religieuses et ethniques syriennes. Entre autres, deux des ténors de la contestation – l’écrivaine Samar Yazbek et, surtout, Abdelaziz el-Khayer – sont issus de la communauté alaouite, à laquelle se rattachent également la plupart des hommes forts de l’équipe gouvernante. De telles voix dissidentes, susceptibles d’alimenter des doutes au sein du noyau dirigeant, suscitent une grande nervosité en haut lieu.

Phénomène au moins aussi lourd de conséquences : de nombreuses régions rurales suburbaines ou tribales ont été appauvries par les mesures économiques décrétées depuis dix ans, qui ont favorisé la concentration des richesses au profit de groupes urbains privilégiés et de hauts fonctionnaires corrompus.

Ces disparités sociales ont été aggravées par une sécheresse très sévère, qui a sévi pendant des années. Résultat : les habitants majoritairement sunnites de ces zones périphériques, situées au sud (Hauran, Deraa, Ghouta de Damas…), au cen tre (plaines de Homs et de Hama) et au nord (Idlib, alentours d’Alep, Deir ez-Zor…), qui alimentaient parfois le pouvoir baassiste en soldats, fonctionnaires et ministres, sont devenus plus sensibles aux arguments des Frères musulmans, le grand mouvement qui incarne depuis un demi-siècle la contestation.

Brutalement réprimés par le parti Baas au pouvoir, à trois reprises (dans les années 1960, 1970 et 1980), les Frères ont une revanche à prendre. Rompus à l’action clandestine, remarquablement structurés, bénéficiant de sympathies anglo-saxonnes, de multiples complicités au sein du parti dirigeant turc, l’AKP, et de facilités accordées par les services secrets hachémites, les Frère syriens sont littéralement boostés par l’avènement tout récent, à la tête de l’exécutif égyptien, de la branche mère de leur confrérie.

Que pèse globalement la rébellion, sur le terrain des opérations, et comment s’affirme chacune de ses composantes ? Très combatifs, les mouvements islamistes sunnites et, en premier lieu, les Frères musulmans, prédominent nettement, par le biais d’organisations aux appellations banalisées.

1. Le Comité de protection des civils (CPC) rassemble des groupes armés constitués uniquement de Frères musulmans, militants ou sympathisants.

2. Le Conseil national syrien (CNS) – qui se veut l’organe dirigeant de l’opposition – offre une image à la fois idéalisée et peu convaincante. Certes, les laïques et presque toutes les minorités minorités religieuses et ethniques y sont représentés. Des opposants chrétiens et turkmènes y figurent. Le président du CNS, Abdelbaset Seida, est d’origine kurde. Mais la représentativité du Conseil est mise en doute. D’ailleurs son premier leader, Burhan Ghalioun, a démissionné, ainsi que sa porte-parole Mme Basma Kodmani, ex-chercheuse à l’Institut français des relations internationales. De toute manière, les Frères musulmans contrôlent les rouages essentiels du CNS.

3. L’Armée syrienne libre (ASL) entretient en fait des relations assez distantes avec le CNS. Laïques et islamistes de diverses obédiences y cohabitent. Les minorités religieuses en sont absentes. En pratique, là aussi, les Frères musulmans sont les plus influents… Le chef nominal de l’ASL, le colonel Riad el-Asaad, longtemps basé en Turquie, n’exerce qu’une autorité limitée sur les neuf conseils militaires affiliés à son organisation. Chaque conseil militaire de l’ASL coiffe un certain nombre de brigades : Al-Farouq, qui opère dans la ville et la région de Homs, est la plus réputée pour sa discipline, son armement lourd (tanks, véhicules blindés…), et tous ses combattants portent un uniforme ; Souqoûr ach-Châm (Les Faucons de Syrie) est, pour sa part, active dans la région d’Idlib. Récemment ralliée à l’ASL, elle se veut salafiste, c’est-à-dire fidèle aux enseignements du théologien sunnite Mohamed ibn Abdelwahhab (1703-1792), en vigueur au Qatar et dans la péninsule Arabique. Les recrues de Souqoûr al-Châm servent parfois de commandos suicide.

Toutes les formations armées importantes de l’opposition qui ne dépendent pas du CPC, du CNS et de l’ASL se déclarent salafistes. Les deux principales sont :

• Le Front des révolutionnaires syriens, une structure proche des gouvernements arabes du Golfe, créée au début de juin 2012 à Istanbul. S’y rattache notamment la brigade Ahrâr el-Châm(Les Hommes libres de Syrie). Celle-ci semble se spécialiser dans les embuscades tendues aux patrouilles de l’armée, avec intervention de francs-tireurs, utilisation de bombes téléguidées, de mitrailleuses et de lance-roquettes RPG.

• Le Front de soutien est, pour sa part, la branche syrienne d’al-Qaïda. Il est financé par de riches Koweïtiens et Émiriens, notamment. Sa signature : des attentats suicides, souvent perpétrés dans des zones urbaines populeuses, et des assassinats visant d’éminentes personnalités militaires et civiles.

Le cas syrien confirme une constante politico-militaire assez frappante : le courant salafiste – généralement discret, piétiste, et très minoritaire dans les pays stables du Proche-Orient (hors péninsule Arabique) – se répand comme une traînée de poudre quand survient un conflit armé. Les disciples du cheikh Abdelwahhab rameutent alors leurs coreligionnaires sunnites et accourent sur les lieux du jihâd, au nom de l’obligation coranique d’« assistance » (nosra), « pour sauver l’islam menacé »… Même s’ils sont parfois à couteaux tirés, pour des raisons idéologiques et politiques, les salafistes et les islamistes modérés paraissent complémentaires en Syrie, en termes de tactique militaire. Alors que les premiers, par leurs opérations audacieuses menées derrière les lignes « ennemies », s’emploient à frapper de stupeur les troupes adverses et à freiner ainsi leurs offensives soigneusement planifiées, les combattants Frères musulmans réussissent à enraciner une guérilla appelée à disperser et à user l’armée loyaliste.

Il faut enfin mentionner le rôle des combattants issus de la minorité kurde de Syrie, actifs dans les localités situées au nord et au nord-est du pays. Regroupées au sein d’un Conseil suprême kurde, leurs deux principales formations – respectivement affiliées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) séparatiste, très actif en Turquie, et au Parti démocratique du Kurdistan (PDK), qui domine au Kurdistan autonome d’Irak – ont pris le contrôle d’un chapelet de localités frontalières.

Comment se dessinait le rapport des forces global, seize mois après le début du conflit ? Au nombre de quelque 40 000, les insurgés de toute provenance – civils entraînés dans le conflit et anciens militaires ayant fait défection – sont, pour la plupart, chargés de protéger les villages et les quartiers urbains tenus par l’opposition ; un quart d’entre eux environ sont disponibles pour la guerre de mouvement menée sur les différents fronts.

Les miliciens disposent d’un équipement comparable à celui des fantassins de l’armée régulière : kalachnikovs, fusils de précision, mitrailleuses, lance-roquettes…

Hors des deux métropoles politique et économique, Damas et Alep, dont les classes aisées demeurent rétives au changement – et si l’on excepte aussi les agglomérations habitées par les minorités religieuses (alaouites, druzes, chrétiens) –, l’opposition paraît soutenue par la majorité de la population civile…

L’ONU estime qu’à la mi-juillet 2012, les dissidents occupent 40 % des régions syriennes habitées. Et ils ne cessent de gagner du terrain pour constituer progressivement trois bastions, adossés à des pays voisins d’où proviennent armes et renforts :

1) au sud, la campagne autour de Deraa et jusqu’aux environs de Damas s’appuie sur la Jordanie ;

2) au centre, la zone autour de Homs et Hama est alimentée à partir du Liban nord (Akkar) ;

3) enfin, tout au long de la frontière turque, la dissidence syrienne est active, au nord (provinces d’Alep et de la Djéziré) comme sur le littoral.

En face, de l’aveu unanime des spécialistes, le président Assad manque cruellement d’effectifs. Seuls une centaine de milliers de soldats – sur les 300 000 officiellement recensés – pourraient être déployés sur les multiples champs de bataille, les autres étant accaparés par des fonctions sédentaires. Or, un grand nombre d’unités mobilisables ne sont pas engagées dans les combats, pour plusieurs raisons :

• une trentaine de milliers de commandos d’élite, sous les ordres du général Maher al-Assad, frère du chef de l’État, sont tenus en réserve ;

• des milliers de militaires, originaires de régions sunnites (comme Deraa) où la répression a provoqué de nombreuses victimes civiles, sont confinés dans les casernes: l’état-major redoute des désertions et des ralliements à « l’ennemi » ;

• d’autres contingents ignorent tout de la contre-guérilla et des combats de rues : ils ne sont donc pas acheminés dans les localités où se sont infiltrés les rebelles, pour ne pas servir de cibles faciles ;

• surtout, les mouvements de troupes syriennes sont immédiatement détectés par satellites, par des experts occidentaux établis dans les pays voisins, et aussitôt transmis aux rebelles qui s’empressent de tendre des embuscades extrêmement meurtrières. En témoignent les carcasses de transports de troupes qui constellent les routes.

Le recours des autorités syriennes à des supplétifs mal entraînés (chabbîhas alaouites ou bédouins et Kurdes issus de certaines tribus loyalistes) n’est qu’un pis-aller, qui ne pallie pas la pénurie d’hommes. Quant aux bombardements – par les blindés, l’artillerie et les hélicoptères –, ils peuvent retarder et non enrayer l’avancée des insurgés.

Car il faut réoccuper et tenir les zones évacuées par ces derniers. Bref, un observateur libanais averti ne peut s’empêcher de s’écrier, il y a quatre mois : « C’est un miracle que le régime Assad n’ait pas encore cédé, face à tant de défis majeurs ! »

De l’avis général, donc, ce sont des facteurs nouveaux, « imprévus », qui ont modifié depuis quelques semaines les rapports de forces en Syrie, laissant présager une guerre plus longue et ardue. L’élément déclencheur est, sans nul doute, ce mystérieux attentat du 18 juillet, qui coûte notamment la vie au beau-frère du chef de l’État, le général Assef Chawkat.

Ce drame, souvent attribué à la rébellion islamiste, a-t-il suscité un sursaut indigné et galvanisé le régime et ses soutiens extérieurs ? L’effacement de Chawkat, ex-patron des services de renseignements – qui ne faisait pas mystère de ses relations haut placées dans les milieux sécuritaires et politiques occidentaux – a-t-il indirectement servi l’aile dure du régime syrien, incarnée par le général Maher al-Assad ?

Ou encore, si l’on en croit une troisième version (probablement fantaisiste) digne d’un thriller, la disparition de Chawkat a-t-elle comblé le Hezbollah, qui n’aurait jamais pardonné la facilité avec laquelle a été tué en Syrie, le 13 février 2008, son chef clandestin le plus célèbre, Hajj Imad Moughniyé ? Peu importe, en fait, qui a commandité le meurtre du général Chawkat et de ses camarades d’armes.

Ce qui est certain, c’est que l’événement déclenche aussitôt une mobilisation sans réserve des alliés extérieurs russe et, surtout, iranien, autour du président Assad. Balayant prudence, doutes et hésitations, Moscou oppose un veto définitif, au Conseil de sécurité, aux résolutions occidentales préconisant une intervention en Syrie. Le président Poutine expédie experts et matériels pointus à son homologue syrien, pour renforcer son aviation et ses télécommunications (voir l’article : Russie-Syrie, même combat ?).

Téhéran pour sa part recourt aux grands moyens, pour protéger le talon d’Achille de l’armée syrienne. Les chabbîhas sont priés de se faire plus discrets, et progressivement remplacés par des miliciens disciplinés, recrutés parmi plusieurs communautés religieuses et régionales syriennes.

Des centaines de pasdarans iraniens rompus à la guérilla urbaine (des tireurs d’élite, en particulier) et des miliciens chiites irakiens débarquent en Syrie pour y combattre en première ligne.

Sûr désormais qu’Israël n’attaquera pas, avec l’arrivée de l’automne, le Hezbollah libanais frappe un grand coup, envoyant cinq mille de ses partisans dans une trentaine de localités chiites syriennes s’égrenant le long du bassin de l’Oronte : officiellement, leur but est de protéger des coreligionnaires maltraités par les insurgés syriens ; mais il s’agit aussi de barrer la route aux opposants qui s’infiltrent à partir du nord Liban pour gagner le front central (Qousayr, Homs…). Les chasseurs bombardiers syriens interviennent désormais systématiquement, parfois avec des projectiles très meurtriers, en concertation avec des unités terrestres qui guident les tirs. Une nouvelle stratégie est élaborée, sous l’égide d’officiers supérieurs de la république islamique.

Le périmètre de contrôle des forces loyalistes est limité à la Syrie utile, pour les rendre moins vulnérables. Damas est reconquise ; la réduction méthodique des poches de résistance est entamée, à Homs et à Alep. Dans le nord-est, le régime ne tente pas de reconquérir les localités kurdes tenues par l’Union démocratique, émanation syrienne du PKK. Au contraire, ce dernier est à nouveau alimenté en armes par Damas, ce qui lui permet de relancer la guérilla en Anatolie turque, à une échelle inégalée depuis deux décennies. La réponse du berger à la bergère ?

Exacerbation et internationalisation du conflit syrien, qui porte désormais en germe une crise majeure impliquant les puissances : telles sont les perspectives essentielles qui se dessinent. La Turquie mobilise aux frontières. Des commandos américains se positionnent en Jordanie. En Syrie même, les voix des opposants modérés, et même celles des laïques engagés dans la lutte armée, sont devenues moins audibles.

Dans le camp islamiste, les salafistes ne cessent de monter en puissance. Leurs slogans très hostiles aux minorités religieuses fleurissent. « L’exigence » d’un État islamique revient de plus en plus souvent.


Les combattants étrangers expérimentés, surtout ceux affiliés à Al-Qaïda – vétérans des guerres d’Afghanistan, du Caucase et du Yémen – affluent par milliers à travers tous les pays frontaliers de la Syrie avec le soutien militaire et financier de certains États du Golfe. Au vu et au su des officiers de l’Otan. Étant donné l’enjeu stratégique de la guerre en cours – permettre ou interdire à Moscou et à Téhéran de relier d’un seul tenant la Caspienne à la Méditerranée, à travers l’Irak et la Syrie – les stratèges anglo-saxons ont peut-être décrété à l’image de Zbignew Brzezinski, ex-conseiller à la Maison Blanche, que les désagréments occasionnés par les salafistes jihadistes étaient « mineurs », comparés à leurs vertus guerrières antichiites et antirusses. Le scénario afghan des années 1980 est-il à nouveau à l’ordre du jour ? Nous n’en sommes pas là… Mais qu’en sera-t-il, le jour où les rebelles salafistes syriens seront dotés de moyens antiaériens adéquats ?