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QATAR Rupture des relations diplomatiques

Akima Bedouani de Oct 5, 2017 - 05:22 dans International

L’émirat du Qatar, qui dispose de la deuxième réserve de gaz au monde, est au centre des préoccupations géopolitiques et diplomatiques sur la scène internationale.

Le Qatar, très actif dans la finance internationale est accusé de soutenir les mouvances extrémistes de l’islam politique et de financer les réseaux terroristes, notamment dans les zones de conflits et de guerre.
Depuis quelques semaines, la région du Golfe connaît une crise diplomatique et géopolitique sans précédent qui oppose le Qatar à ses voisins et partenaires : l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte, le Bahreïn et le Yémen.
Une crise qui se caractérise par la rupture totale des relations diplomatiques des cinq pays avec l’émirat. Ces derniers l’accusent, d’une part, d’être le parrain des islamistes terroristes et, d’autre part, de trahison pour avoir entretenu des relations rapprochées et complices avec le grand ennemi des pays musulmans sunnites : l’Iran des mollahs.
Le Qatar est aussi accusé de soutenir la propagation de l’islamisme radical et le financement des réseaux terroristes comme les Talibans, le Hamas, Al-Qaïda, Daech et les différentes branches des djihadistes syriens et maliens.
Le Qatar serait-il impliqué dans le financement de réseaux islamistes terroristes à l’échelle internationale ? Selon de nombreuses sources, les pays solidaires de la région du Golfe disposent d’un dossier accablant contre Doha. Or, Doha, soutenue par l’Iran et la Turquie, parrains des Frères musulmans, des mollahs, du Hamas et d’autres mouvements extrémistes constitués post-révolutions arabes, crie au complot et adopte une stratégie de victimisation.
Les pays signataires de la mise en quarantaine du Qatar ont publié une liste contenant les identités de personnes qataries et de sympathisants de la doctrine des Frères musulmans, accusés de financer les djihadistes dans les zones de guerres et de conflits.
Il est important de mieux comprendre les enjeux et d’analyser les faits liés à cette crise dont les répercussions se propagent au-delà de la région, touchant ainsi les pays arabes et les partenaires occidentaux. Le Centre international de géopolitique et de prospective analytique (Cigpa), en partenariat avec le Centre français de recherche pour le renseignement (CF2R) a organisé un colloque sur la thématique : Les investissements du Qatar en France : une équation à plusieurs inconnues, le 26 juin dernier à la Maison de l’Amérique latine à Paris.
Présidé par Mezri Haddad, docteur en philosophie politique et ancien ambassadeur de Tunisie auprès de l’Unesco et fondateur et président du CIGPA, l’événement a rassemblé près de 300 personnes parmi lesquelles des spécialistes du Proche-Orient et de l’islam, des journalistes reporters auteurs de livres sur les relations France/Qatar, des politologues, des politiques et des experts en renseignement.

Répercussions. Roland Dumas, ancien ministre des Affaires étrangères et invité d’honneur, a fait deux interventions sur la situation chaotique en Libye causée, entre autres, par les interventions militaires des pays occidentaux et les milices des djihadistes de l’organisation terroriste Al-Qaïda. Lors du colloque, les intervenants étaient unanimes : la politique pratiquée par le Qatar et son lien avec l’islam radical des Frères musulmans est nocive pour la stabilité des pays arabes et les répercussions d’une telle idéologie sont aussi dangereuses pour les pays occidentaux.
« Le Qatar est une source intarissable de l’idéologie islamiste… La rationalité occidentale ne parvient toujours pas à comprendre le fond de cette idéologie, d’où cette distinction entre les islamistes modérés et non modérés, entre les Frères musulmans qui sont fréquentables et Al-Qaïda qui ne l’est pas, a souligné M. Haddad lors de son intervention. Le Qatar est le principal pourvoyeur de la main d’œuvre islamiste terroriste en Irak, en Syrie et ailleurs. »
Antoine Sfeir, politologue, spécialiste du monde arabe et directeur des Cahiers de l’Orient considère que l’islamisme modéré est une imposture. Ce dernier appelle à faire la différence entre le wahhâbisme traditionaliste et la doctrine des frères musulmans, plus subversive et plus active notamment dans le soutien financier des mouvances radicales.
Lors de son intervention, Antoine Sfeir a expliqué que les Émirats arabes unis ont une attitude plus claire en ralliant les Occidentaux dans le combat contre l’islamisme radical et en s’associant avec l’Égypte dans le combat contre les Frères musulmans.
De son côté, M. Haddad affirme : « Ce qui se passe aujourd’hui au Moyen-Orient est la conséquence de la frénésie pathologique de l’émirat du Qatar, cette insolence à vouloir imposer l’ordre des frères musulmans à toute la région. » Concernant l’avenir du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le politologue estime que « la situation actuelle dans le Golfe ne permettra pas au CCG d’évoluer ».
Yves Bonnet, ancien patron de la DST, accable le Qatar en soulignant que les dirigeants qataris « ont joué un rôle destructeur en Libye en favorisant les milices les plus extrémistes de l’islamisme radical ». Ce dernier n’a pas manqué de rappeler que les preuves confirmant cette implication sont désormais effectives.
De son côté, Jacques-Marie Bourget, coauteur du livre Vilain petit Qatar, a souligné que la famille royale a versé un milliard de dollars aux djihadistes pour le paiement d’une rançon. Ce dernier a cité l’information relayée par le Financial Times selon laquelle le Qatar devait payer cette rançon afin d’obtenir la libération des princes de Doha qui ont été capturés par un réseau djihadiste lors d’une partie de chasse aux faucons en Irak.
« Nous le savons depuis bien longtemps, mais maintenant que les faits sont établis et que des preuves existent sur l’implication du Qatar dans le soutien et le financement des réseaux islamo-terroristes, on ne peut plus faire semblant de ne pas savoir, ni se contenter de dénoncer. » Il faut désormais instruire, traduire les dirigeants de cet émirat devant une juridiction pénale internationale et les faire condamner pour terrorisme et même pour crimes contre l’humanité », a conclu Mezri Haddad. Le directeur du GICPA est connu pour avoir très souvent dénoncé le lien de compromission des pays occidentaux avec les régimes totalitaires islamistes.

Investissements économiques. Selon le CIGPA, l’émirat dispose de 260 milliards de dollars d’actifs dans le monde. En France, depuis 2008, le montant global des investissements effectués par le Qatar est estimé à 12 milliards d’euros.
Entre 2009 et 2013, des acquisitions de biens immobiliers et des prises de participation dans les groupes du CAC 40 ont été réalisés via les différentes filiales du fonds souverains qataris (crées en 2005 et composé entre autres de Qatar Holding, Qatari Diar, Katara University et Qatar Sport Investissement). Ainsi des fonds qataris détiennent 16,69 % des parts du groupe Lagardère, 1 % de LVMH, Orange et France Télécom, 3 % du capital de Total, 6 % du groupe aéronautique européen EADS, 3,9 % de Vinci et 4,5 % de Suez Environnement.
Les investisseurs qataris ont aussi racheté 51 % du capital de GFI informatique (un groupe français de services informatique qui emploie 11 000 personnes) et 80 % du capital de la maroquinerie de luxe Le Tanneur. Selon de nombreux spécialistes, le Qatar s’intéresse aussi aux petites entreprises spécialisées dans la recherche, la santé et l’agroalimentaire.
Lors du panel intitulé : Les investissements du Qatar, entre mythe médiatique et réalité économique, Philippe Kemel, universitaire et ancien député PS et coauteur d’un rapport parlementaire sur les investissements directs étrangers (IDE) en France publié en février 2015, explique : « Il n’y a pas de logique industrielle dans les investissements étrangers par les fonds du Qatar. »
Les investissements ont été favorisés par la convention fiscale qui exonère avantageusement les Qataris de l’impôt sur les plus-values immobilières. Cette dernière a été votée par le Parlement en 2009, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, et a permis aux investisseurs du Qatar l’acquisition du magasin Printemps Haussmann (2013), le bâtiment Virgin des Champs Élysées (acheté 500 millions d’euros en 2012), la galerie commerciale Élysée 26, le siège de la banque HSBC (400 millions d’euros) et du siège du Figaro, boulevard Haussmann.
Le fonds Katara Hospitality est propriétaire du Peninsula (il s’agit de l’ex-centre de conférences Kleber dont l’achat est estimé à 850 millions d’euros), des hôtels Royal Monceau, Hyatt Regency, Concorde Opéra, l’hôtel du Louvre, l’hôtel Lambert, l’hôtel Landolfo-Carcano (place de l’Étoile) et les hôtels Carlton et Martinez à Cannes et le Palais de la Méditerranée à Nice.

Puissance d’influence. En 2015, un contrat de 6,3 milliards d’euros a été signé pour la vente des avions militaires de type Rafale du groupe français Dassault. « La France demeure une puissance d’influence qui intéresse le Qatar pour les dossiers diplomatiques, elle dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies [ONU] et un pays fondateur de l’Union européenne, une puissance militaire, un vendeur d’armes et la cinquième puissance économique mondiale », explique Vanessa Ratignier, journaliste et coauteure avec Pierre Péan du livre Une France sous influence – quand le Qatar fait de notre pays son terrain de jeu.
La journaliste est revenue sur la complicité de quelques hommes politiques français, de diverses tendances politiques de gauche et de droite, avec les réseaux de corruption des décideurs qataris.
« À partir de 2007, l’émirat du Qatar rentabilise les investissements dans le gaz et devient le premier exportateur du gaz liquéfié dans le monde et multiplie ses richesses à travers la création des fonds d’investissements comme Qatar Investment Authority [QIA] qui dispose d’une enveloppe budgétaire de 30 milliards de dollars », a affirmé Vanessa Ratignier lors de son intervention. « Au moment de la crise financière, le Qatar s’avère être le meilleur du capitalisme, il a multiplié les investissements dans de nombreux pays », ajoute-t-elle.
Dans le secteur du sport, le Qatar a frappé un grand coup en faisant racheter le Paris-Saint-Germain par Qatar Sport investissement (QSI) pour un montant de 100 millions d’euros en 2011. Des sommes importantes ont été injectées dans le recrutement des stars du ballon rond. En cinq ans, le budget du club parisien est évalué à 500 millions d’euros. « La France va devenir la vitrine du Qatar, notamment après le rachat du club sportif Paris-Saint-Germain en 2011 et le lancement de BeIN Sports en 2012 », souligne Vanessa Ratignier lors de son intervention.
D’autres participants comme Bérengère Bonté (journaliste à Europe 1, auteure de La République du Qatar, et Éric Champel, journaliste sportif et auteur de Fifa Gate ont évoqué le rôle polyvalent et ambigu entre les affaires et le financement du terrorisme du petit émirat du Qatar.
« C’est une relation compliquée et hypocrite, a indiqué Bérengère Bonté lors de son intervention. Des élus de l’Assemblée nationale sont allés au Qatar pour participer à des colloques, des conférences, aux frais de l’émir », a-t-elle souligné. La journaliste a affirmé que 80 parlementaires avaient été invités par le Qatar, dont François Fillon, Jean-Marie Le Guen et Rachida Dati.

Le « Fifa Gate ». Quant à Éric Champel, il n’a pas manqué de souligner le rôle « de la diplomatie du chéquier du Qatar dans l’attribution de la coupe du monde de football en 2022 ». Il a affirmé à l’assistance que cette dernière n’aura pas lieu à Doha. Selon un rapport établi par la Fédération internationale de Football, l’état du Qatar a bel et bien usé de la corruption pour l’obtention de l’organisation du Mondial 2022. Aujourd’hui, certains évoquent le « Fifa Gate ».
De son côté, Emmanuel Razavi, grand reporter et réalisateur de documentaires télévisés sur le Qatar, a insisté sur la psychologie spécifique du régime qatari la qualifiant de « très particulière et schizophrénique ».
Les livres, les rapports et les diverses enquêtes menées depuis 2012 évoquent une équation dangereuse : la propagation de l’idéologie politique défendue par les dignitaires qataris, via une implication active dans le financement du terrorisme islamiste, et la stratégie de l’émirat dans la conquête des parts dans la finance et l’économie en Occident, dont la France, seront-elles revues dans l’avenir ?
Quelle est la vision des Français sur le Qatar ? Les investissements tous azimuts réalisés dans l’Hexagone (et ailleurs dans le monde) vont-ils redorer l’image de l’émirat en Occident ? Affaire à suivre…