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Pouvoir Iran

Editor de Nov 12, 2013 - 16:32 dans International

pouvoir iran

Pressions contenues

Le nouveau président iranien va donner le coup d’envoi de la restructuration de l’économie, l’échiquier interne fera alors partie de son offensive de charme envers l’Occident.

Par Gareth Smyth, Dubaï

critiques

Au cours de l’élection de juin, Rohani a visé dans ses critiques le président sortant Mahmoud Ahmadinejad pour sa politique étrangère aussi bien que pour sa gestion économique

I Arabies Novembre 2013

Dans un éditorial de septembre 2013, le journal centriste Mardom Salari a déclaré que l’Iran était confronté « au chômage, aux prix abusifs, à l’inflation, l’instabilité économique, la pauvreté, la corruption bureaucratique… et, par-dessus tout, à l’absence ou à peu de respect envers la loi ». Le Fonds monétaire international (FMI) prévoit pour 2013 une croissance de – 1,3 %, et l’unité EIU (Economist Intelligence Unit), basée à Londres, – 2,1 %. Le nouveau président Hassan Rohani se retrouve ainsi face à une situation peu encourageante.

Au cours de l’élection de juin, Rohani a visé dans ses critiques le président sortant Mahmoud Ahmadinejad pour sa politique étrangère aussi bien que pour sa gestion économique. Les deux sont liées aux répercussions alarmantes des sanctions de l’année passée. L’ancien président Akbar Hashemi Rafsanjani, allié de Rohani, l’a formulé de façon crue : « Nous ne pouvons pas utiliser nos ressources, nous ne pouvons pas vendre notre pétrole, et au cas où nous le vendons, l’argent ne peut pas être transféré. »

Le progrès dans les pourparlers avec les puissances mondiales, particulièrement les États-Unis, sera nécessaire pour inverser la réduction de moitié des ventes de pétrole de l’Iran – de 2,2 millions à 1,1 million de barils par jour – ainsi qu’une perte annuelle d’environ 25 milliards de dollars, depuis que l’Union européenne (EU) a interdit aux états membres d’acheter ou d’assurer le pétrole iranien, et que les États-Unis ont commencé à menacer de bloquer les marchés financiers du dollar à tout pays qui achèterait du pétrole à l’Iran.

Dès les premiers jours, le gouvernement de Rohani a annoncé ses intentions. Mohammad Javad Zarif, le nouveau ministre des Affaires étrangères, a rejeté la remise en question d’Ahmadinejad sur l’holocauste juif. Ali Tayebnia, le nouveau ministre de l’économie, a déclaré que la démagogie du gouvernement précédent a aggravé l’inflation et « intimidé les investisseurs ».

être à l’écoute. Rohani lui-même a parlé de la nécessité d’être à l’écoute. Au cours de son premier mois d’entrée en fonction, il a déclaré aux 86 religieux du Khobregan (« Assemblée des experts »), qui sont pour la plupart des personnes âgées, que les « questions et préoccupations des jeunes ne devraient pas être politisées ». Les personnes plus âgées, a-t-il suggéré, devraient plutôt « élever notre niveau de tolérance ».

Parmi les préoccupations les plus pressantes des jeunes – et bien sûr de leurs aînés – il y a la hausse des prix et le chômage élevé, à propos desquels Rohani a déclaré qu’ils résultaient de « la croissance malsaine des liquidités ». Dans son insistance sur ce point, partagée par Tayebnia, il a précisé que le contrôle de la masse monétaire sera la toute première priorité du nouveau gouvernement. Le président a parlé aussi d’une plus grande transparence « en vue d’informer le public des progrès du gouvernement, de même que des obstacles [auxquels il fait face] ».

Djavad Salehi-Isfahani, professeur d’économie à Virginia Tech, voit le gouvernement comme « le plus orienté vers une économie de marché jusqu’à ce jour » (depuis la révolution islamique de 1979), et s’attend à une politique monétaire beaucoup plus stricte. Salehi-Isfahani, qui se trouvait en Iran durant l’élection présidentielle, nous a confié qu’il espère également une plus grande honnêteté : « Les responsables politiques sont aujourd’hui des personnes plus compétentes, ayant plus de respect pour l’intelligence de leurs concitoyens. »

Un journaliste iranien bien connu, spécialisé en économie, qui ne veut pas être cité, a exprimé son scepticisme. « Je ne vois pas d’éléments annonçant un engagement pour un marché libre et une privatisation comme facteurs clés », nous a-t-il déclaré. Comparés à Ahmadinejad, ils sont relativement pro-marché, mais que signifie le “marché” dans l’Iran d’aujourd’hui ? »

Le journaliste est peu enthousiaste face à la désignation de Tayebnia, qu’il décrit comme un « institutionnaliste », de Mohammad Reza Nematzadeh, âgé de 68 ans, directeur de campagne de Rohani durant l’élection présidentielle, en tant que ministre de l’Industrie, des Mines et du Commerce. « Nematzadeh était auparavant contre la privatisation de l’industrie du pétrochimique,

laquelle, pensait-il, ne devait pas être fragmentée. Il est maintenant en faveur de l’entrée du secteur privé dans l’exploitation minière parce que le gouvernement manque de ressources. Mais il considère toujours le secteur privé comme “secondaire”, ce qui est après tout la façon dont le décrit la Constitution. »

La plupart des commentateurs dans les journaux de Téhéran ont bien accueilli le fait que les responsables des portefeuilles économiques ont de l’expérience, bien que celle de Tayebnia soit principalement académique. Nematzadeh a tenu le même poste à l’Industrie sous Rafsanjani, président de 1989 à 1997, et était vice-ministre du Pétrole sous Mohammad Khatami, président de 1997 à 2005, ainsi que sous Ahmadinejad. Bizhan Namdar Zanganeh, 61 ans, nouveau ministre du Pétrole, était à ce poste sous Khatami et avait été auparavant ministre de l’énergie sous Rafsanjani. Le premier vice-président de Rohani, Eshaq Jahangiri, 56 ans, était ministre de l’Industrie et des Mines dans l’administration Khatami.

« économie de résistance ». Mohammad Bagher Nobakht, 62 ans, conseiller de Rohani pour la Supervision et les Affaires stratégiques, a parlé d’« économie de résistance », phrase souvent employée par l’ayatollah Ali Khamenei pour décrire la réponse de l’Iran à la pression occidentale, y compris les sanctions. « Les menaces occidentales et israéliennes de frappes militaires et de changement de régime renforcent naturellement les forces militaires et les forces de sécurité », a déclaré Salehi-Isfahani.

La façon dont cela va se dérouler sera une interaction entre la politique interne, l’économie et la situation internationale. Il y a eu une remise en question croissante du rôle économique du Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) et d’autres institutions quasi gouvernementales. Au cours de débats au Majlis, de nombreux députés ont appelé à une étude visant à savoir comment la privatisation pouvait être intensifiée.

La désignation de Valiollah Seif comme gouverneur de la Bank Markazi, banque centrale, a provoqué quelques froncements de sourcils, du fait qu’il avait auparavant exercé les fonctions de directeur général de Karafarin, l’une des premières banques privées à s’implanter en Iran après la révolution islamique de 1979. Son prédécesseur Mahmoud Bahmani a mené une longue bataille pour réfréner le désir d’Ahmadinejad d’avoir des taux débiteurs inférieurs aux taux des dépôts.

Seif a probablement été nommé car il est plus intéressé à appliquer une politique qu’à en créer une. « La Bank Markazi n’est pas une institution où l’on élabore une politique, c’est une institution qui accorde des prêts et les oriente, précise le journaliste économique. Il est donc logique d’avoir Seif, qui est un banquier d’affaires, plutôt qu’un économiste monétaire ou officiel. »

Sanctions. Les défis semblent considérables. L’inflation dépasse 40 % selon la Banque centrale, le taux officiel de change étant proche de 25 000 rials par rapport au dollar. Seif a déjà affirmé que les taux d’intérêt devraient être proportionnels à l’inflation, ce qui implique un durcissement monétaire pour contenir des hausses à venir. En qualifiant le taux de change non officiel, qu’il a estimé à 32 000 rials par rapport au dollar, d’« anormal », il a laissé entendre que le taux officiel risquait par la suite d’être déprécié. Bien que Seif soit capable de modérer les pressions inflationnistes internes, les sanctions continueront à limiter les profits des opérations de change, voire leur accès.

La politique monétaire n’est en aucune façon une panacée contre une économie cherchant à émerger d’une croissance négative. « Tayebnia et Rohani ont tous deux appelé à une réduction de l’inflation, ainsi qu’à un taux de change stable, qu’ils semblent vouloir atteindre en réduisant la croissance de la masse monétaire, a ajouté le journaliste. Mais ils devraient être très attentifs, parce qu’un arrêt soudain favoriserait la récession et augmenterait le chômage. Je pense que le déficit budgétaire va continuer, au moins pour le moment. »

La réduction de moitié des exportations du pétrole iranien a réduit une source de revenus qui traditionnellement représente environ 50 à 60 % des recettes publiques. « Zanganeh va essayer, et je sais que les fonctionnaires et les employés du ministère sont contents de le voir de retour, a déclaré un homme d’affaires iranien ayant une vaste expérience dans la Bourse, mais les sanctions sont de loin plus graves que lorsqu’il se trouvait précédemment à ce poste. »

Il existe aussi de bonnes nouvelles, comme le succès de la hausse des exportations des produits non pétroliers, qui ont augmenté de 7,5 %, allant jusqu’à 9,7 milliards de dollars au cours du premier trimestre de l’année iranienne (du 21 mars au 20 juin 2013). En 2012, les recettes provenant des exportations des produits non pétroliers ont couvert 60 % des coûts d’importation, soit 24 % de plus qu’en 2002.

Production de gaz. Mais les espoirs d’augmenter les exportations de gaz et d’exploiter les réserves des 33,6 trillions de mètres cubes – que la Statistical Review of World Energy de BP place comme les premières au monde – ont longtemps été entravés par le retrait, sous la pression des États-Unis, des grandes entreprises internationales qui possèdent la technologie pour produire du gaz naturel liquéfié (GNL). Du fait de l’absence d’options du GNL, l’Iran a signé des accords d’oléoducs avec la Turquie, l’Irak et le Pakistan. Mais 97 % de la production de gaz de l’Iran va au marché interne.

Créer des alternatives à l’exportation de l’énergie requiert un sérieux investissement. « Rohani s’est engagé en faveur de la croissance économique, mais les sanctions restent un obstacle car elles empêchent les producteurs iraniens, spécialement dans le secteur privé, d’avoir accès à l’économie mondiale, a déclaré Salehi-Isfahani. L’économie iranienne a perdu plus de la moitié des recettes en devises étrangères en raison des sanctions, et doit réduire les importations et augmenter la production nationale. Cela implique une réorientation des ressources ainsi que de la production : des services vers l’agriculture et l’industrie. Les investissements du secteur privé sont cruciaux, et l’accès à la technologie occidentale est important. Les deux sont peu probables sans l’allègement des sanctions. »

Il existe des facteurs qui limitent les investissements, que le nouveau gouvernement pourrait maîtriser. « Le premier est que les dépenses gouvernementales actuelles dépassent presque toujours les objectifs/prévisions, en partie à cause de l’inflation, a déclaré Salehi-Isfahani. Donc, une petite partie seulement est gardée en vue des “dépenses pour le développement” ou pour les investissements du gouvernement. Les investissements du secteur privé souffrent également des risques, ainsi que d’un environnement peu propice aux affaires. »

Il est certain que les chiffres évalués par le magazine économique de Téhéran, Iqtisad Iran (l’Économie de l’Iran), et basés sur un modèle établi par l’Organisation de la planification et du budget, montrent que les investissements sont bien inférieurs aux objectifs annuels fixés à 12,2 %, établis pour 2010-2025 par le document Perspectives du Guide suprême.

Parmi les domaines les moins transparents des dépenses majeures actuelles, il y a les subventions publiques et les paiements en liquide. En 2010, pour recevoir l’appréciation du FMI, Ahmadinejad a commencé à supprimer peu à peu un système de subventions de produits de la vie quotidienne, en particulier l’essence, dont le coût s’élèverait à plus de 50 milliards de dollars par an. Mais en raison d’un mélange de calculs politiques et de la peur de s’aliéner l’opinion publique, les subventions ont été remplacées par des « paiements ciblés » qui furent étendus à presque toute la population iranienne (75 millions de personnes), aboutissant à des coûts qui, tout compte fait, étaient plus élevés que les subventions.

Sur ce que l’équipe de Rohani fera du système coûteux de protection sociale d’Ahmadinejad, il y a plus de questions que de réponses. « Jahangiri, le premier vice-président, a déjà déclaré que le gouvernement avait de sérieuses difficultés au niveau de l’établissement du budget des subventions en liquide. Le Majlis essaie de venir en aide », a déclaré le journaliste économique. Abbas Ahmad Akhondi, le nouveau ministre du Logement et des Transports a critiqué le projet de logements Maskame Mehr. Ce programme initié par Ahmadinejad dans le cadre duquel les promoteurs ont reçu des terrains gratuitement. En retour, ils doivent construire des unités résidentielles à bas prix, destinées à des acheteurs d’une première habitation, sur un contrat de location d’une durée de 99 ans. Mais le ministre a affirmé que ce programme serait maintenu, du moins pour le moment.

De nombreux analystes pensent que Rohani, vu l’envergure de sa victoire aux élections, pourrait connaître une période durant laquelle les conflits politiques internes seront davantage mis en sourdine que durant les années Ahmadinejad. Salehi-Isfahani est convaincu que le nouveau président fera face aux critiques internes, étant donné le soutien important dont il dispose auprès des politiciens et du public, pour une meilleure gestion de l’économie.

Perspectives. « Je pense que le pays est assez uni pour atteindre ces objectifs, et Rohani peut résister aux obstacles internes, incluant les pressions pour redistribuer, imprimer l’argent, dépenser, importer, nous a-t-il déclaré. Il est certain que l’inefficacité [de la bureaucratie] fait partie de l’héritage, mais n’est pas pire en Iran que dans la plupart des pays du Moyen-Orient. Il y aura toujours une part de corruption, mais il y a une prise de conscience renforcée, en raison de la presse relativement vigilante. » Il n’a exprimé aucun doute sur le fait que, malgré les défis, l’élection présidentielle de 2013 avait amélioré les perspectives d’avenir du pays. « Rohani est la meilleure chance pour la république islamique de remettre l’économie de l’Iran sur le chemin de la croissance. »

© Reuters