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MONDE Redessiner les lignes

Khattar Abou Diab de Août 2, 2017 - 10:27 dans International

Le rapprochement de plus en plus étroit entre l’Iran et la Russie ouvre de nouvelles perspectives d’affaires, tout en redéfinissant les équations géopolitiques dans la région.

Il a été largement question à Washington des relations hostiles entre la Russie et l’Iran, et de ce qui continue d’aller mal… Mais la géopolitique actuelle ainsi que les alliances commerciales esquissent une perspective différente. 
La visite à Téhéran en février dernier du Vice-Premier ministre russe, Igor Chouvalov, était axée sur la poursuite des négociations pour une zone de libre-échange entre l’Iran et la Communauté économique eurasiatique (Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Arménie et Kirghizistan), qui avait connu, comme le montrent les chiffres, une augmentation de 60 % dans les échanges commerciaux Iran-Russie en 2016, allant jusqu’à près de 2 milliards de dollars.
Bien que ce soit inférieur au résultat record de 3,7 milliards de dollars en 2010, avant l’introduction de sanctions sévères sur l’énergie de la part des États-Unis et de l’Union européenne, les liens approfondis entre Moscou et Téhéran n’ont rien auguré de bon en ce qui concerne la stratégie d’une séparation des deux pays, soutenue par des analystes proches de l’administration Trump.
Au nombre de ceux qui défendent cette approche à Washington figurent Michael Ledeen, de l’American Enterprise Institute, et Michael Flynn – qui fut pour une courte durée National Security Advisor (conseiller à la sécurité nationale) de Trump – qui viennent de publier ensemble il y a quelques mois un livre intitulé The Field of Fight: How we Can Win the Global War against Radical Islam and its Allies (« Le Champ de bataille : Comment nous pouvons gagner la guerre mondiale contre l’islam radical et ses alliés »). Dans un article paru dans le Wall Street Journal, Ledeen a mis en exergue un « condominium régional » à travers lequel Washington et Moscou diviseraient le Moyen-Orient entre eux. 
Un universitaire iranien nous a confié que, alors que de nombreux Iraniens faisaient des plaisanteries à propos de Trump, il y avait au sein de la classe politique la crainte croissante que ne se profile auprès d’autres pays du Moyen-Orient la perspective d’un front hostile unifié soutenu par les États-Unis. « Ceux qui sont impliqués dans la vie politique appréhendent des sanctions supplémentaires ainsi qu’une possible confrontation limitée, a-t-il affirmé. Ils ont le sentiment qu’un conflit entre les Gardiens de la révolution et la marine américaine dans le golfe Persique pourrait surgir plus facilement que lors du mandat de l’ancien président Barack Obama. Ils disent que la Turquie, Israël, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont en train d’essayer de s’entendre sur ce qu’ils pensent être une nouvelle orientation américaine, et qu’ils vont tous affirmer communément que l’Iran soutient le terrorisme. »
De telles craintes peuvent ne pas être infondées. Lors de la conférence de Munich sur la sécurité en février dernier, l’Arabie Saoudite et Israël ont appelé séparément à une action concertée contre l’Iran, alors que la Turquie rejetait une proposition du ministre des Affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, d’un front uni pour réduire la violence.
Adel al-Joubeir, le ministre saoudien des Affaires étrangères, a appelé le président Trump à « faire valoir le leadership américain » et dessiner des « lignes rouges », claires pour l’Iran. Le ministre israélien de la Défense, Avigdor Lieberman, a déclaré que l’objectif réel de l’Iran était de déstabiliser Riyad, et appelé à un dialogue avec les pays arabes sunnites en vue de vaincre les éléments « radicaux ».

« Politique sectaire ». À Munich encore, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavusoglu, a critiqué ce qu’il a qualifié de « politique sectaire » iranienne, dans laquelle il mentionnait le travail de sape contre Bahreïn et l’Arabie Saoudite.
Après que le président Recep Tayyip Erdogan a accusé l’Iran d’utiliser le nationalisme perse pour diviser tant la Syrie que l’Irak, l’annulation du forum d’affaires Turquie-Iran, prévu pour le 25 février, à Téhéran, a poussé les compagnies turques à reporter tout au moins les décisions concernant les investissements. 
Séparer Téhéran de Moscou constituerait alors la réelle percée pour isoler l’Iran ? Et est-ce probable ? Il est vrai que la méfiance et la rivalité entre l’Iran et la Russie remontent à très longtemps. À l’époque du traité de Turkmentchaï, en 1828, sous la menace de la force, la Russie impériale avait obtenu des territoires contrôlés par l’Iran, notamment l’Arménie ainsi qu’une grande partie de l’Azerbaïdjan.
L’Union soviétique est intervenue en Iran pendant et après la Seconde Guerre mondiale, en soutenant des mouvements séparatistes parmi les Kurdes et les Azéris. 
Plus récemment, en 2006, la Russie avait appuyé la motion soutenue par les États-Unis de soumettre le programme nucléaire de Téhéran au Conseil de sécurité des Nations unies.
Ce fut un coup dur pour l’ayatollah Ali Khamenei, le leader suprême iranien, qui avait été assuré par le plus haut responsable de la sécurité, Ali Larijani, qu’une « inclinaison vers Moscou » préserverait d’une telle éventualité. Au lieu de cela, le renvoi conduisit aux sanctions des Nations unies, qui ne devaient être levées qu’avec l’accord de 2015, selon lequel l’Iran limitait sa capacité nucléaire. Cependant, le fossé entre l’Iran et la Russie restait limité, les deux pays étant partenaires nucléaires à long terme.
Moscou a achevé la seule centrale nucléaire de l’Iran, à Bouchehr, et continue à la fournir, tout en menant des pourparlers pour en construire davantage. Pendant plusieurs années, inquiétant Israël et certains responsables à Washington, la Russie a fourni des armes à l’Iran, notamment le système de missiles sol-air S300, l’an dernier. Bien que ces missiles soient principalement défensifs et moins perfectionnés que les missiles Antey 2500 que Moscou a fournis à l’Égypte, tant Israël que les États-Unis se sont opposés à leur livraison.
Il y a des nuances dans les relations Moscou-Téhéran. L’Iran voudrait des armes plus sophistiquées, et son mécontentement vis-à-vis de Moscou était évident au mois d’août dernier, lorsque le ministre iranien de la Défense, Hossein Dehghan déclarait que l’annonce par Moscou de son utilisation de la base aérienne de Hamedan pour des frappes aériennes en Syrie relevait « de la vantardise et d’un comportement désobligeant ».

Échanges commerciaux. Les liens économiques entre l’Iran et la Russie n’ont jamais atteint leur plein potentiel. Il semble évident que les deux parties n’ont jamais mis en place une coopération sur le marché mondial du gaz, où leur part de marché cumulée compte pour 35,5 % des réserves, l’Iran détenant 18,2 % et la Russie 17,3 %. Un élargissement de leurs échanges commerciaux semble devoir se poursuivre. Depuis la levée des sanctions, à la suite de l’accord nucléaire de 2015, les plus importantes compagnies russes ont signé de nombreux protocoles d’accord avec l’Iran – notamment sept concernant Lukoil (la plus grande compagnie de pétrole en Russie).
Avec des finances insuffisantes en Iran, ainsi qu’un secteur bancaire alourdi par un niveau élevé de prêts non productifs, les projets russes comprenant un soutien de l’État sont les plus viables – comme la centrale thermique de 1,6 milliard de dollars à Bandar Abbas, ainsi que l’achèvement de la ligne ferroviaire de Rasht-Astara. Alors que la balance commerciale est en faveur de la Russie, ses principales exportations consistant en machines, en équipement militaire et en céréales, l’Iran exporte principalement des produits agricoles, et notamment des fruits de mer.
La Russie, affirment de nombreux analystes, possède une approche régionale cohérente, en contraste avec les États-Unis, où « l’engagement » d’Obama avec l’Iran et son désengagement en Syrie ont été remplacés par la confusion de Trump.
« La stratégie de la Russie dans le Sud-Ouest asiatique a connu au cours de l’année dernière un succès grandissant, nous a déclaré Peter Jenkins, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne auprès de l’Agence internationale de l’énergie atomique. Moscou a surmonté la détérioration de ses relations avec la Turquie, causée par l’avion de combat russe abattu par la Turquie à l’automne 2015, et a mis à profit le coup d’État manqué de 2016 en Turquie pour se rapprocher du gouvernement du président Erdogan. 
« Avec l’aide des Turcs et des Iraniens, Moscou a instauré, il y a quelques mois, une cessation des hostilités entre le gouvernement syrien et les rebelles “modérés”, et a organisé la conférence de janvier sur la Syrie à Astana, à laquelle ont participé tous les pays voisins de la Syrie, à l’exception d’Israël. Moscou a également réuni l’Inde, le Pakistan, l’Iran et la Chine pour discuter de l’instabilité croissante en Afghanistan. La coopération iranienne est essentielle pour la viabilité de cette stratégie de l’Asie du Sud-Ouest. »

Renégociation. Alors que les responsables russes avaient bien accueilli le souhait, annoncé par Trump, d’une amélioration de leurs relations, ils avaient rejeté sa déclaration stipulant que l’Iran était « le principal État terroriste », de même que toute discussion sur la renégociation de l’accord nucléaire de 2015, ainsi que les critiques de Washington à propos des tests de missiles de l’Iran en 2017.
La Turquie, Israël et l’Iran ne sont pas les seuls pays à s’adapter au rôle croissant de la Russie au Moyen-Orient. L’accord de l’Opep en novembre dernier, qui limitait la production, a été précédé d’un accord entre l’Arabie Saoudite et la Russie. Dans une interview sur Bloomberg, lors du Forum économique oriental à Vladivostok, en septembre 2016, Poutine a réitéré le souhait que tous ceux qui seraient « intéressés par le maintien de prix mondiaux de l’énergie stables et équitables prennent en fin de compte la décision qui s’impose ». Il a qualifié les Saoudiens de « partenaires », faisant l’éloge du vice-prince héritier Mohammed ben Salman, comme « personne de grande confiance ».
« Les Russes connaissent un réchauffement de leurs relations avec les Saoudiens, bien que je ne dise pas encore qu’elles sont “bonnes”. Il y a une défiance historique qui remonte à l’époque d’Ibn Saoud [qui a gouverné de 1932 à 1953], nous a précisé Elana DeLozier, directrice générale du Sage Institute for Foreign Affairs.
La relation est principalement économique, mais Poutine joue un jeu intelligent, et les Saoudiens se rendent compte que la Russie devient plus importante au Moyen-Orient. » 
Les signes d’une amélioration des relations entre l’Arabie Saoudite et la Russie sont bons. Alors que les deux pays étaient en désaccord après l’invasion russe de l’Afghanistan en 1979, l’athéisme soviétique était relativement respectueux de l’islam et des millions de musulmans dans l’Union soviétique, qui fut le premier État à reconnaître Ibn Saoud comme souverain de l’Arabie. En même temps, l’Arabie Saoudite est attentive en ce qui concerne l’administration Trump, laquelle, le jour de l’investiture du nouveau président, a publié un America First Energy Plan (Politique énergétique pour l’Amérique d’Abord), s’engageant à réduire les importations, tout en promettant de travailler « avec nos alliés du Golfe en vue de développer une relation positive pour l’énergie, comme partie de notre stratégie antiterroriste ».

Réorientation. La réorientation de la politique étrangère de l’Arabie Saoudite au-delà de l’Occident fut observée en février, alors que le roi Salman commençait un voyage d’un mois vers la Malaisie, l’Indonésie, le Brunei, le Japon, la Chine et les Maldives – visites considérées par les analystes comme à même d’accélérer les efforts du royaume pour devenir plus autonome, et élargir son rayonnement international. Les Saoudiens sont les plus grands fournisseurs de pétrole brut de la Chine ainsi que du Japon, alors que Riyad a intérêt à ce que les prix du pétrole se situent à 60 dollars environ le baril, un niveau qui augmenterait ses revenus rendrait les acheteurs asiatiques heureux, et éviterait d’inciter les producteurs américains de schiste à augmenter leur production. 
À l’instar des Saoudiens, les Russes et les Iraniens regardent vers l’Orient autant que vers l’Occident. Ils coordonnent leurs actions à travers les six États membres de l’Organisation de coopération de Shangai (OCS), auprès de laquelle Moscou soutient la demande de l’Iran de passer du stade d’observateur à celui de membre à part entière. L’OSC est loin d’être une alliance politique. Il s’agit davantage d’un forum pour une coordination de base entre la Russie et la Chine, et les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. 
L’aversion partagée par Moscou et Téhéran envers le militantisme sunnite va de l’État islamique en Irak et en Syrie jusqu’à la Tchétchénie, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, et l’Afghanistan.
Peter Frankopan, historien d’Oxford, soutient dans son best-seller de 2015, The Silk Roads: A New History of the World (« Les Routes de la soie : Une nouvelle histoire du monde »), qu’un changement géopolitique majeur est en cours, tout en déplorant en Occident « l’absence de perspectives par rapport à l’Histoire mondiale » du fait que « les grands thèmes et les schémas importants se jouent dans la région… allant globalement des côtes orientales de la Méditerranée et de la mer Noire, jusqu’à l’Himalaya. »
Russes et Iraniens sont des joueurs d’échecs passionnés, il est aisé d’observer leurs interactions à travers une vaste zone, comme sur un jeu d’échecs – ce qui pourrait être beaucoup trop compliqué pour un président américain attiré davantage par Twitter que par les méandres de la diplomatie.
« La perspective de séparer la Russie et l’Iran est un exemple de la façon de penser de Washington, qui peut être dissociée de toute réalité, nous affirmait John Limbert, ancien vice-secrétaire d’État adjoint pour l’Iran. De plus, poursuivre une telle politique requerrait des quantités considérables d’intelligence, de patience, et de subtilité, toutes qualités qui se font rares ces temps-ci. »