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MONDE Pas de bouleversement de l’ordre établi

Khattar Abou Diab de Juin 28, 2017 - 07:01 dans International

Lors du colloque : L’éventualité d’un rapprochement russo-américain, en mars dernier, quatre hommes d’État arabes ont livré leur vision de la nouvelle administration Trump.

L’intervention de Sid Ahmed Ghozali, ancien Premier ministre algérien, a été remarquable à plus d’un titre. Son idée-force se résume en cette phrase : « Nous payons notre turpitude, mais également celle des Occidentaux. » Il ne croit pas que l’arrivée de la nouvelle administration américaine se traduise par un changement de l’ordre politique et économique mondial. Mais il note que la personnalité de Trump peut contribuer à masquer la réalité du pouvoir réel aux États-Unis. Il considère toutefois que les craintes à l’égard du président américain sont infondées.
Pour Kamek Morjane, ancien ministre des Affaires étrangères de Tunisie, il n’y aura rien de nouveau après Obama. Le drame du monde arabe est de savoir ce que veulent les arabes. Pour accentuer ses propos, il a cité les célèbres propos de Kissinger : « Quand on ne sait pas où l’on va, tous les chemins mènent nulle part. »
L’ancien Premier ministre algérien a aussi rappelé qu’aucune des promesses de l’ancien locataire de la Maison Blanche – la paix en Irak, la résolution du problème américain, la promotion des droits de l’Homme à travers le monde, « l’instauration de rapports nouveaux entre les Étars-Unis et la sphère arabo-musulmane » – n’a été réalisée. Le monde, après les deux mandats d’Obama, est encore plus dangereux. Selon lui, la guerre de 2003 a livré l’Irak sur un plateau d’argent à l’Iran. Il a ainsi remarqué que les États-Unis pouvait commettre des erreurs monumentales contre leurs propres intérêts, toutefois ce sont surtout les Arabes qui en paient les frais. Il a aussi souhaité mettre en lumière une contradiction : comment combattre le terrorisme avec l’Iran si ce pays est un des producteurs du terrorisme ?
Son expérience lui a aussi appris qu’il n’y a pas d’analyse correcte du phénomène du terrorisme. Dans ce cas, il ne peut y avoir de solution. Les pouvoirs politiques arabes, mais aussi les dirigeants occidentaux, sont responsables de la montée du terrorisme, car les Occidentaux préfèrent les dirigeants locaux despotes à toute autre alternative. Or, cette donnée n’est pas analysée par l’Occident.

Des intérêts différents. Il a aussi souhaité montrer que les États-Unis et l’Europe ont des intérêts différents à l’égard du monde arabe. Les États-Unis le considèrent comme un monde à part, alors que tous les événements s’y produisant ont des conséquences en temps réel en Europe.
Mohamed el-Orabi, ancien ministre égyptien des Affaires étrangères et actuel président de la commission des relations internationales au Parlement, estime que tous les peuples ont souffert du terrorisme et qu’il n’y a pas de choc de civilisation.
Ghozali et El-Orabi ont tous deux réfuté les termes utilisés par d’autres intervenants : « terrorisme-islamiste » ou bien « islamo-fascisme » car l’islam est étranger aux calculs politiques des terroristes.
Concernant la Libye, l’intervention d’Ageli Abdulsalam Breni, ancien ministre et gouverneur de la Banque centrale, et actuel président du Conseil suprême des tribus et villes libyennes, a rappelé la responsabilité de l’Occident, et notamment des États-Unis, dans la destruction de l’État libyen.
L’ancien ministre a aussi souligné à quel point le peuple libyen est exténué à cause de la guerre. Pour trouver une solution pacifique, il a appelé à la mise en place d’une conférence internationale
réunissant Trump, Poutine et l’Union africaine afin de trouver une solution pacifique. Une coopération russo-américaine serait selon lui vitale pour l’avenir de la Libye.
Malgré les ingérences occidentales et les mauvais calculs de certains pays, les diplomates arabes ont aussi voulu mettre en lumière le fait que les responsables des pays arabes n’ont pas leur destin entre leurs mains. Ils ont regretté que ces pays ne parlent pas d’une seule voix dans la lutte contre le terrorisme ou bien en vue d’une union économique.
Les nombreux effets d’annonce du président Trump en faveur d’un rapprochement envers la Russie restent pour l’instant lettre morte. Rattrapé par la réalité du pouvoir et critiqué par une partie de son propre camp à cause de ses positions d’ouverture sur la Russie, Trump n’a pas encore tranché sur la nature des relations russo-américaines pendant son mandat. À l’heure actuelle, les relations entre ces deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU sont en état de pause, toutefois un rapprochement tacite semble se mettre en place au Moyen-Orient, et plus précisément en Syrie.

Un processus compliqué. Alexei Pouchkov, sénateur et président de la Commission du Sénat pour l’information et les médias, a commencé son intervention en mettant en évidence que le rapprochement russo-américain, qu’il considère comme un processus compliqué et très contradictoire, ne sera pas marqué par des mouvements décisifs dans un futur immédiat.
L’élu russe, avant de répondre à la question de savoir si un rapprochement était possible, a souligné que deux tendances contradictoires s’affrontent aux États-Unis. La tendance suivie par Trump est en faveur d’une ouverture vers la Russie. Elle est concurrencée par une tendance du « common sens », réaliste que Pouchkov considère comme étant motivée par une « religion libérale », des intérêts financiers et des choix classiques établis comme le maintien de l’Otan en rempart face à la menace russe.
Dans ces conditions, le sénateur russe soutient que Trump devra faire un choix personnel en diminuant l’influence de la seconde tendance pour, in fine, offrir une alternative, ou bien elle submergera son mandat.
Ce raisonnement a aussi été suivi par l’ancienne élue à la Douma et présidente de la Commission des Affaires étrangères, Natalia Narochnitskaïa qui a souligné que les Russes attendent des actes de la part de Trump. Elle a regretté à plusieurs reprises l’absence d’ordre du jour clair au sein de la nouvelle administration américaine. Pouchkov s’est aussi prononcé à titre personnel pour signaler qu’il a été interloqué par les contradictions au sein de l’administration Trump. Alors que le secrétaire de la Défense a déclaré que la coopération avec la Russie n’est pas possible, il a aussi ajouté que Trump pense le contraire.
Rosine Ghawji, fondatrice de la Coalition americano-russe pour Trump, et proche du président américain, reste optimiste au motif qu’il y aurait une grande porte ouverte de la part de ce dernier en faveur d’un rapprochement russo-américain.

État de pause. Toutefois, la fenêtre d’opportunité d’un rapprochement se rétrécit d’après Pouchkov. L’entretien téléphonique entre Trump et Poutine n’a pas pu se traduire par l’organisation d’une rencontre entre ces deux présidents. Mais Pouchkvov pense que le meilleur moment pour un probable entretien serait pendant le sommet G20 à Hambourg en juillet prochain. Or, actuellement, les relations sont en état de pause entre les États-Unis et la Russie.
Le futur doit être appréhendé avec un grand point d’interrogation. Car, contrairement à Trump qui n’a toujours pas défini clairement sa ligne politique à l’égard de la Russie, les Russes, eux, ont défini leurs choix : ils souhaitent avoir les États-Unis comme partenaires, mais aussi comme alliés dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, et notamment contre l’État islamique. La Russie est aussi prête, selon lui, à faire reculer leurs divergences sur plusieurs dossiers.
La lutte contre l’État islamique pourrait selon le sénateur russe, être l’occasion d’opérer une « percée » dans le sens d’un rapprochement russo-américain. Il ne partage pas l’avis de Renaud Girard, éditorialiste au quotidien Le Figaro, qui considère que la Crimée sera une épine dans les relations entre ces deux pays. Pour étayer ses propos, il a rappelé le cas de républiques baltes, dont l’appartenance à l’URSS ne fut pas reconnue aux États-Unis, ce qui n’a pas empêché la coopération et la détente dans les années 1970.
L’ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant a aussi plaidé en faveur d’une coopération russo-américaine ainsi qu’avec l’Union européenne, car aucune solution ne peut être trouvée au Moyen-Orient sans un travail en commun.
Natalia Narochnitskaïa a conclu en disant que seule une alliance pour les États-Unis avec la Russie permettra de battre l’État islamique.
Or, ce rapprochement n’a pas encore eu lieu tandis que les sanctions américaines contre la Russie persistent.
Girard a illustré qu’un éventuel rapprochement diffère des rapprochements diplomatiques classiques car il n’y a pas la même structure de gouvernance de part et d’autre. Là où Poutine gouverne comme un tsar et prend seul les décision stratégiques, Trump doit faire face à la tendance réaliste qui a réitéré récemment son soutien à l’Otan et à l’Union européenne.
Cependant, il a relevé que, au Moyen-Orient, il y a un rapprochement pragmatique et tacite sur le terrain entre les deux grandes puissances. Il a cité trois phénomènes de rapprochement.
Le nouveau président américain a ainsi donné l’ordre à son ambassadeur au Kazakhstan d’assister à la conférence d’Astana où aucune puissance occidentale n’était présente. Girard considère que cette action est un geste de révérence américaine à l’égard de l’importance du jeu russe au Moyen-Orient
Le deuxième phénomène de rapprochement a été opéré à Manbij. Les forces démocratiques syriennes, soutenues par des puissances occidentales, tentent de reprendre Raqqa, le fief de l’État islamique en Syrie.
Mais la Turquie, qui ne souhaite pas que les Kurdes remportent une victoire militaire flagrante et brillante, a tenté de les chasser. Des blindés russes et américains se sont interposés pour faire cesser l’avancée de l’armée turque. Il y aurait donc eu une coopération entre les états-majors russe et américain.
Le dernier phénomène de rapprochement pourrait avoir lieu Yémen. Les États-Unis espèrent impliquer la Russie dans la résolution de la crise yéménite.

Rapprochement. Narochnitskaïa souhaite que ce rapprochement ait lieu car il est indispensable pour la paix et notamment pour arrêter la souffrance que subit le monde arabe. Elle a aussi relevé qu’il aurait été impossible d’imaginer l’existence d’une souffrance telle que celle du peuple syrien, pendant la guerre froide et le multilatéralisme.
Selon Ranaud Girard, le bon usage du multilatéralisme implique, un rapprochement russo-américain car ces deux pays ont un droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. Le respect du multilatéralisme serait bon pour le monde, y compris pour le Moyen-Orient. Enfin, Joe Kaufman, membre du Congrès du parti République pour la Floride, et un des premiers supporters de Donald Trump en Floride, a soulevé un point qui mérite d’être cité et qui peut être considéré implicitement comme une possible épine dans les relations russo-américaines : il a dit clairement que si un État souhaite être ami avec les États-Unis, il ne doit pas soutenir l’Iran.
Il est donc encore trop tôt pour savoir si la coopération tacite entre la Russie et les États-Unis dans la lutte contre l’État islamique a vocation à s’étendre sur les autres grands dossiers du Moyen-Orient. Toutefois, l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a-t-elle écarté tout risque de conflit entre ces deux grandes nations au Moyen-Orient ?