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MONDE La nouvelle donne de Riyad et Washington

Khattar Abou Diab de Sep 4, 2017 - 06:10 dans International

Quelles sont les conséquences du renforcement du partenariat américano-saoudien et quelles sont les perspectives au niveau du Moyen-Orient et au sein du monde musulman ?

Cent vingt et un jours après le début de son mandat, le 20 mai 2017, le président Donald Trump a choisi Riyad pour effectuer sa première visite à l’étranger. Ce choix n’est pas fortuit, il s’impose compte tenu de la priorité donnée à la lutte contre le terrorisme, où les trois sommets organisés dans la capitale saoudienne, les 20 et 21 mai, répondent à cet objectif. Mais, au-delà de cette considération, on assiste à un nouveau départ des liens américano-saoudiens, affectés à l’époque de l’administration de Barak Obama, et à une recomposition du paysage régional face à la montée de l’Iran.
L’acte fondateur des relations entre Washington et Riyad a été le pacte de Quincy de 1945. Ce pacte, établi entre le président américain Roosevelt et le roi Abdul Aziz Ibn Saoud, basé sur l’échange entre « protection » et « sécurité énergétique », confirma au fil des ans le statut de l’Arabie Saoudite comme principal producteur du pétrole. Il inaugure une alliance stratégique de très longue durée entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite, malgré les bouleversements successifs de la scène mondiale, dont les attentats du 11-Septembre, ainsi que des aléas de la scène régionale du Golfe et du monde arabe.
En dépit de plusieurs remous au cours des dernières années, le royaume saoudien a su conserver une stabilité. Il a réussi à résister face à la fois aux fluctuations des recettes pétrolières et aux âpres conflits qui ont éclaté dans son environnement immédiat. Mais, depuis le début de ce siècle, le royaume fut menacé par l’après-11-Septembre, le terrorisme à l’intérieur, le soutien américain reconsidéré et le bouillonnement de la société.
En somme, la relation spéciale américano-saoudienne résista tant bien que mal et surtout face aux effets inattendus des « révolutions arabes » soutenues par Obama qui défiaient ouvertement la diplomatie saoudienne fondée sur la défense du statu quo. De plus, sur le plan économie/environnement, l’annonce par Obama de la fin du « tout-pétrole » de G. W. Bush et Dick Cheney, a commencé à affecter le besoin américain de l’Arabie Saoudite comme puissance régulatrice du marché pétrolier. De surcroît, l’autosuffisance américaine acquise avec le développement des produits schiste risqua de réduire l’intérêt vital économique de Riyad.
À l’époque de Barack Obama, le pari sur l’Iran a bien marginalisé l’Arabie Saoudite. Avec Donald Trump, on assiste à un retour du bâton, mais il ne renie pas ses promesses électorales où il exige de la direction saoudienne une contrepartie financière pour que Washington déploie son parapluie protectionniste. Ainsi, avec cette visite, les 20 et 21 mai à Riyad (la première visite à l’étranger) et les trois sommets tenus organisés avec parcimonie et succès dans un petit laps du temps (bilatéral, avec le CCG et sommet américano-musulman regroupant une cinquantaine de pays), l’alliance contre le terrorisme et l’Iran se concrétisent. Mais, sur le plan bilatéral, le pacte de Quincy est renouvelé par George W. Bush en 2005 pour soixante ans, et là, c’est un nouveau pacte de Quincy, avec le plan Vision 2030 (plan de modernisation de l’économie saoudienne) lancé par le vice-prince héritier Mohammed ben Salman. Le pacte de Quincy s’appuie dorénavant sur une nouvelle équation : protection contre contrats et investissements.

Contrats. Donald Trump remporte ce qu’il souhaite : le lot de contrats pressentis atteint un montant total de 380 milliards de dollars (options échelonnées sur dix ans) et sur les secteurs d’activités concernés, celui de la Défense prend la grande part avec presque 110 milliards de dollars. Ce dernier chiffre, c’est plus de trois fois le montant des exportations américaines d’armement pour l’année 2016. Dans ce lot se mêlent des promesses d’achats, des lettres d’intention, des contrats en cours et même la délocalisation de l’assemblage final de 150 S -70 Blackhawk (hélicoptères) !
Lockheed Martin a signé des accords de plus de 28 milliards de dollars (antimissile, navire de combat, avions tactiques et hélicoptères). Raytheon a également signé des accords (Air Defense Systems, munitions intelligentes, systèmes de cyber-sécurité pour protéger des systèmes et des plates-formes de défense) sans communiquer de montants.
De son côté, Boeing a annoncé la signature de plusieurs contrats avec l’Arabie Saoudite portant notamment sur la vente d’appareils militaires et civils (hélicoptères Chinook et option pour des avions de surveillance P-8).
L’accueil chaleureux et grandiose offert à Trump, et les dividendes de la visite et l’option anti-iranienne ont bien remis en selle le réchauffement des liens entre l’Arabie Saoudite et les États-Unis, le deal est clair : un accès aux immenses ressources pétrolières pour l’un contre l’assurance d’une sécurité face à des voisins agités pour l’autre, le tout est acté suivant l’esprit du pacte de Quincy, et l’adaptation du jeu des alliances. Notons que le deuxième mandat de Barack Obama a mis à mal le lien bilatéral à cause du refus d’intervention américaine en Syrie (août 2013, armes chimiques) et de l’accord sur le nucléaire iranien en juillet 2015.
Avec l’arrivée de Donald Trump, le nouveau locataire de la Maison-Blanche reçoit en mars dernier, l’influent vice-prince héritier saoudien et ministre de la Défense, le prince Mohammed ben Salman. Cette rencontre a abouti à « un partenariat stratégique solide, large et durable basé sur un intérêt et un engagement communs pour la stabilité et la prospérité du Moyen-Orient », selon la Maison Blanche.

Alliance américano-saoudienne. Un mois plus tard, c’est le secrétaire américain à la Défense, Jim Mattis, qui rencontrait à Riyad les dirigeants saoudiens, dans le but de « revigorer » l’alliance américano-saoudienne. Il avait alors souligné le rôle crucial de l’Arabie Saoudite, dans la restauration de la stabilité au Moyen-Orient. Quelques jours après cette visite, le roi nommait un de ses fils, l’émir Khaled (pilote dans l’armée de l’air saoudienne) ambassadeur à Washington. Des deux côtés, on cherche la formule « gagnant/gagnant », l’Arabie Saoudite cherche à être assurée par le bouclier américain, tandis que Trump surmonte des réserves à l’encontre de Riyad, exprimées pendant la campagne électorale, tranche et considère le royaume comme un partenaire essentiel pour la sécurité et l’investissement. Pratiquement, l’Arabie Saoudite revient comme un principal allié diplomatique et comme un canal vers le monde musulman. Avec cette reconnaissance du leadership saoudien, l’Arabie Saoudite s’impose comme une pierre angulaire dans la stratégie de Trump pour le Moyen-Orient.
Dès le 4 mai dernier, le président Donald Trump annonce la couleur : « L’Arabie Saoudite est le pays gardien des deux sites les plus sacrés de l’islam. C’est là que nous commencerons à bâtir les nouvelles fondations de la coopération et du soutien de nos alliés musulmans pour combattre l’extrémisme, le terrorisme et la violence, et à préparer un avenir plus juste et plus optimiste pour les jeunes musulmans de ces pays. »
Ainsi, l’accent est mis sur l’affrontement des idéologies radicales et sur le pari sur une vision pacifique de l’islam. Au plan pratique, la constitution d’une force musulmane contre le terrorisme formée de 34 000 soldats concrétise l’engagement des pays musulmans à battre l’ennemi commun qu’est Daech, et ses sœurs. L’inauguration à cette occasion du centre I’tidal (modération) pour combattre l’idéologie radicale représente l’autre facette de cette lutte. Enfin, cette lutte contre le financement du terrorisme ne saurait être complète, selon Donald Trump sans isoler l’Iran coupable à ses yeux « d’alimenter les feux du conflit sectaire et de la terreur ».

Cible. Ainsi, l’autre ennemi commun est l’Iran, bien ciblé tout au long de la campagne électorale de Trump, qui n’a eu de cesse de condamner l’accord sur le programme nucléaire iranien signé par l’administration de son prédécesseur.
Toutefois, ce choix a été auparavant bien mis en exergue par Jim Mattis, secrétaire d’État à la Défense, qui considérait clairement l’Iran comme l’ennemi de la paix dans la région et donc également des États-Unis, et comme le grand soutien du terrorisme. Il précise sans hésiter : « Où que vous regardiez au Moyen-Orient, s’il y a des problèmes il y a l’Iran. » De ce fait, la convergence américano-saoudienne face à l’Iran présage un grand bouleversement dans les rapports régionaux.
Cependant, le dossier sur lequel Donald Trump risque d’être « en difficulté » dans un terrain miné est le conflit israélo-palestinien auquel il semble vouloir s’attaquer. Trump semble incertain : joue-t-il le médiateur, l’arbitre ou le facilitateur d’un processus sur lequel ses prédécesseurs ont échoué ? Néanmoins, le nouveau climat pourrait l’amener à vouloir jouer le faiseur de paix en rapprochant les pays arabes d’Israël, et à assurer certains droits aux Palestiniens
Mais, la surprise de l’après-visite de Trump vient d’un problème surgi avec le Qatar en secouant l’unité acquise durant le séjour du président américain. Aussitôt après le départ de Trump de Riyad – après des préconisations concernant l’isolement de l’Iran et l’alliance des pays musulmans sunnites et surtout les pays du Golfe contre ses orientations –, une vive polémique se déclenche entre le Qatar d’un côté, le grand frère saoudien et le frère émirati de l’autre.
À l’origine de l’altercation, des déclarations attribuées au prince Tamim ben Hamad al-Thani refusant implicitement la « croisade américano-saoudienne contre l’Iran », et qualifiant l’Iran de grande puissance régionale amie. Il aurait aussi parlé de ses contacts avec Israël, tout en désignant le Hamas comme représentant légitime du peuple palestinien. Enfin, le prince Tamim a rejeté les accusations selon lesquelles son pays soutient le terrorisme.

Différend profond. Ces informations ont été rapportées par l’agence officielle qatarie vers minuit le 24 mai. Sans attendre, les médias saoudiens et émiriens se sont déchaînés contre Doha qui tentait d’expliquer que le site de son agence a été piraté, sans parvenir à convaincre… Malgré le démenti qatari même tardif, la campagne contre Doha ne se calme pas et cela signifie que le différend est profond et dépasse des déclarations provocatrices ou attribuées abusivement.
Bien avant le sommet de Riyad, une visite du ministre qatari des Affaires étrangères à Bagdad était dans le viseur de Riyad. À la fin d’avril dernier, le chef de la diplomatie qatarie aurait rencontré le général Kassem Suleimani chef du bataillon Al-Qods des Pasdarans où il s’est engagé à ne pas entrer dans une alliance contre l’Iran. Tout cela a eu lieu au moment où Téhéran et Doha ont parrainé l’accord d’un échange de populations en Syrie (avec la libération des otages de la famille régnante qatarie détenus en Irak). Par ailleurs, Doha qui a profité en 2002 de la tension Washington-Riyad pour accueillir à Al-Aïdid la base du Centcom se trouve frustrée par le renouement américano-saoudien. Pour sa part, Abou Dhabi affirme que le soutien des Frères musulmans au Qatar en fait l’ennemi à abattre.
Avec la décision commune, en juin dernier, de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite, des Émirats arabes unis et du Bahreïn, de rompre leurs liens diplomatiques et d’exercer un quasi-blocus contre le petit émirat de Qatar (12 000 km2) serré entre Riyad et Manama, Doha connaît une épreuve de force sans précédent et un test de survie concernant ses choix politiques, et notamment son hospitalité pour le Hamas et les Frères musulmans, et le soupçon de financement du terrorisme de la Libye à la Syrie.
Il est vraisemblable que la complicité entre Riyad, Abou Dhabi et le président Trump a été l’élément déclencheur de cette volonté de mettre Doha au ban de la scène régionale. Cette crise au sein du CCG, qui serait résolue ou contenue à court terme, ne mettrait pas en cause l’alliance revigorée Washington-Riyad à l’aune de l’alignement de Trump sur la position saoudienne en dépit de la présence de la base du Centcom près de Doha. La région du Golfe et du Moyen-Orient demeure essentielle en vue d’une doctrine militaire américaine en gestation pour l’Asie de l’Ouest et l’Afrique de l’Est et du Nord. La lutte cruciale contre le terrorisme et l’affrontement des visées iraniennes placent bien Riyad comme pierre angulaire de la stratégie Trump.