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MONDE Dans la ligne de mire

Lila Schoepf de Sep 13, 2017 - 08:37 dans International

Les États-Unis tentent de venir en aide aux anciens « réseaux informels » irakiens et afghans : des familles risquant des représailles de l’EIIL, des Talibans et d’autres groupes.

Depuis décembre 2014, le Département d’État américain a offert aux Afghans et Irakiens concernés, qui avaient travaillé pour le gouvernement américain, l’opportunité d’émigrer avec leurs familles aux États-Unis. Selon l’ancien secrétaire d’État John Kerry, ces permis d’entrée – Special Immigrant Visas (SIV), « visas spéciaux d’immigrants » –, ont été créés en vue d’aider les Irakiens et les Afghans « qui risquaient des représailles du fait de leur travail pour le gouvernement américain. Le programme a été conçu pour déterminer quelles étaient les personnes qui avaient fait l’objet de menaces réelles et pour accélérer leur entrée dans ce pays. »
Dans ce qui a pu être une prédiction qui se réalise, Kerry avait averti, dans un article du Los Angeles Times datant de juin 2014, que les États-Unis « risquaient d’échouer à soutenir [des personnes] qui nous ont aidés dans l’effort de guerre ». Aujourd’hui, sur les 8 500 SIV initialement destinés aux Afghans, il n’en reste que 1 437. Quand ces derniers visas seront délivrés, affirment les experts, 15 000 autres Afghans et leurs familles seront toujours dans l’attente de leur SIV.
Pour Scott Cooper, ancien lieutenant-colonel du corps des Marines, qui travaille actuellement comme directeur de la communication de Human Rights First, un groupe de mobilisation basé à Washington, abandonner ces Afghans n’est pas juste un manquement moral. Il estime que cela affaiblit également la politique étrangère des États-Unis.
« Dans un proche avenir, les États-Unis continueront à être engagés en tant que partenaires et alliés avec de nombreux pays du Moyen-Orient, nous déclarait Cooper. Ces pays – que ce soit les Emirats arabes unis, l’Arabie Saoudite, l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie ou la Jordanie – ont besoin d’être assurés que les États-Unis sont déterminés et engagés, et que c’est une nation qui tient parole. C’est ce que nous essayons de faire fondamentalement avec le programme des SIV. »
Le nombre total d’Afghans et d’Irakiens en danger, qui espèrent entrer aux États-Unis avec les SIV, selon Matt Zeller – un autre vétéran américain de la guerre en Afghanistan –, pourrait s’élever à 100 000 personnes. Zeller, cofondateur de No One Left Behind (Pas de laissés-pour-compte), un groupe de mobilisation lié à l’administration des vétérans, à Arlington, doit la vie à Janis Shinwari, un interprète afghan qui, en avril 2008, a tué préventivement deux insurgés talibans. « L’ennemi ne fait pas de distinction entre la personne qui s’est engagée à travailler avec les Américains, et sa femme et ses enfants, affirme Zeller, qui continue à servir comme capitaine dans l’armée de réserve. Si l’ennemi décide de viser l’employé natif du pays pour se venger, il visera également la famille tout entière. »
Cooper, Zeller et de nombreux autres défenseurs de l’assistance aux immigrants sont d’accord sur le fait que des évacuations urgentes sont nécessaires pour de nombreuses personnes au Moyen-Orient, dont les vies sont en danger du fait qu’elles ont un jour travaillé pour les Américains. Ils sont également d’accord sur le fait que les SIV ainsi que les programmes d’immigration similaires créés pour les demandeurs d’asile du Moyen-Orient ne devraient pas – selon les termes de Zeller – « être l’unique option à considérer. En fait, je pense que ce devrait être la dernière après que toutes les autres options ont été appliquées ».

Expérience. Cooper, en se basant sur son expérience de la guerre, assure que tous les ressortissants natifs du pays même, qu’il a rencontrés – interprètes, traducteurs, gardiens, opérateurs d’équipement, responsables de la logistique, ingénieurs routiers… – ont choisi de travailler avec lui et ses collègues occidentaux, mus par leur désir d’améliorer la situation de leur pays.
Zeller, qui détient une maîtrise de la Syracuse University en administration publique et relations internationales, relève le fait que les conflits au cours du XXIe siècle requièrent un déploiement de forces militaires en vue de poursuivre simultanément deux missions apparemment opposées : en premier lieu, détruire un ennemi étranger et, en second lieu, reconstruire les zones où opère l’ennemi. En ce qui concerne les forces américaines déployées au Moyen-Orient, Zeller affirme que les personnes natives du pays même sont essentielles pour la réussite des missions ainsi que pour la survie des troupes.
Zeller précise que les traducteurs locaux, travaillant au sein des unités militaires afghanes qu’il consultait, prédisaient souvent quand des violences étaient susceptibles de se produire.
L’expérience de Cooper en Afghanistan est similaire à celle de Zeller : « Les Talibans ont pris conscience de l’importance des natifs du pays dans le succès de notre mission. En conséquence, les premières personnes sur lesquelles ils tireraient étaient nos traducteurs, affirme Cooper. Ces derniers étaient notre lien vital. Sans eux, nous ne pouvions entrer en contact avec la population locale. »
La tactique de l’ennemi de viser les natifs du pays qui choisissent de soutenir l’Occident est le sujet d’une thèse de maîtrise écrite en 2009 par Steve Miska – un responsable de l’armée américaine à la retraite, actuellement consultant à la Global Peace Foundation basée à Washington – alors qu’il obtenait son MBA de la Cornell University.
On doit également à la thèse de Miska l’origine des termes de « soft networks » (réseaux informels) : « partenaires indigènes non militaires qui soutiennent les opérations américaines anti-insurgés [Coin] et antiterroristes [CT] », écrit Miska.

Réseaux durs. « Les diplomates ainsi que les militaires américains mènent habituellement les missions de contre-insurrection et de contre-terrorisme à partir de bases militaires, d’ambassades et de consulats sécurisés. Cela en fait des réseaux durs qui – dans la perspective de l’ennemi – sont très difficiles à attaquer, nous confie Steve Miska. Les personnes dans les réseaux informels sont des cibles faciles. Elles et leurs familles sont constamment exposées au danger d’être identifiées, menacées, interceptées, contraintes et physiquement attaquées par l’ennemi. »
Comme Scott Cooper et Matt Zeller, Steve Miska estime que la protection des réseaux informels à travers des programmes d’immigration tels que les SIV devrait être une « politique de dernier ressort ». Autrement, Miska pense que les identités des personnes travaillant au sein de ces réseaux devraient être protégées par les agences du gouvernement américain qui les emploient.
Selon Miska, le gouvernement américain devrait suivre l’exemple des organisations non gouvernementales et des principales chaînes d’informations opérant dans les zones de conflits : elles assurent la sécurité de leurs correspondants ainsi que de leur équipe locale, en leur donnant des surnoms et en leur fournissant des moyens de transport discrets vers leurs lieux de travail.
Miska soutient que le gouvernement américain devrait également être au courant de ce que les employeurs civils font quand l’identité d’un employé natif du pays est compromise : « Ils l’isolent et, si nécessaire, ils le déplacent vers une autre partie de la ville, du pays, ou ailleurs dans la région. »
Steve Miska affirme que le gouvernement américain a déjà l’expérience dans le fait de déplacer ou mettre à l’abri les personnes en danger : « Depuis 1970, aux États-Unis, le Federal Witness Security Program a mis ces méthodes en application pour protéger des milliers de personnes qui ont accepté de témoigner devant les tribunaux contre des membres du crime organisé. »
Scott Cooper estime que toute future opération militaire américaine dans un pays étranger devrait inclure un plan stratégique pour traiter la question des réseaux informels. « Quand les militaires américains se préparent à aller en guerre, ils élaborent un plan de campagne, dit-il. J’estime que ces documents de planification devraient également inclure des plans – et des fonds devraient être alloués – pour la préservation des réseaux des personnes natives du pays. »

Obligation morale. La question qui a souvent été souligné au cours de nos conversations avec Cooper, Zeller et Miska était celle de « l’obligation morale de l’Amérique envers ses amis et alliés ». Ils étaient tous d’accord sur le fait que les idéaux de la Constitution américaine – pour la défense de laquelle chacun d’eux avait prêté serment – étaient les principes directeurs relatifs à la manière dont ils s’étaient conduits alors qu’ils opéraient à l’étranger.
« La simple éthique qui définit ce que signifie le fait d’être un Américain en mission est que nous sommes là pour aider, nous essayons constamment d’aider les gens », affirme Zeller.
Miska, qui témoigne souvent, lors d’audiences du Congrès, au nom des demandeurs d’asile afghans et irakiens, pense que le nombre dérisoire de SIV alloués n’empêchera pas les commandements militaires américains en Irak et en Afghanistan de prendre des mesures extraordinaires pour sauver leur équipe locale nationale.
Il compare la situation de plus en plus dramatique pour les réseaux informels en Irak, en Afghanistan, en Syrie et ailleurs au Moyen-Orient à ce qui s’est passé durant les derniers jours de la guerre du Vietnam, quand les diplomates américains, les commandants de la Marine et d’autres responsables américains avaient contrevenu aux ordres en évacuant des milliers de personnes qui échappaient aux envahisseurs nord-vietnamiens.
Cooper assure qu’il y a deux questions que de nombreux vétérans d’Irak et d’Afghanistan poseront probablement : « Les sacrifices du sang et du trésor américains étaient-ils tous en vain ? Mon service et mon sacrifice là-bas ont-ils réellement fait une différence ? »
Plutôt que de s’arrêter sur ces questions, Cooper préfère se concentrer sur les personnes qu’il a aidées au cours de ses missions, ainsi que ses efforts constants – à travers l’organisation Human Rights First – pour « garder l’espoir avec eux ». « J’essaie de formuler cette histoire autour de l’idée que c’est autant un argument de valeurs qu’un argument stratégique, souligne Cooper. Non une sorte de notion altruiste de nous-mêmes du fait que nous essayons d’être les bienfaiteurs du monde. »
Miska souligne le fait que la Constitution américaine est un « document ambitieux » qui détermine et presse les gens d’atteindre des principes élevés, « tout en reconnaissant que nous sommes des êtres humains, que nous avons des défauts, et que nous pouvons ne pas réussir ». Miska pense cependant que « cela ne veut pas dire que nous devrions arrêter de nous battre pour ces idéaux. Cependant, quand nous sommes en deçà de ces idéaux, je suis certain que c’est lorsque l’Amérique déçoit un grand nombre de nos partenaires au Moyen-Orient ».

SIV additionnels. En mai 2016, des membres des réseaux informels qui avaient opéré en Afghanistan ont reçu des nouvelles encourageantes : le Congrès avait accepté de réserver 2 500 SIV additionnels. La sénatrice Jeanne Shaheen (D-New Hampshire), qui appuie de longue date le programme des SIV, a déclaré que le fait de retarder encore le programme d’assistance aurait transmis le message que les États-Unis voulaient abandonner les personnes qui les soutenaient.
« C’est un impératif tant moral que pratique que le Congrès approuve les visas additionnels, a soutenu Jeanne Shaheen dans une déclaration écrite. Des milliers d’Afghans ainsi que leurs familles se sont mis dans une situation de danger, pour aider nos soldats et diplomates à accomplir la mission américaine et retourner chez eux sains et saufs. »
« Nous ne voulons pas perdre le dynamisme acquis avec difficulté, ou mettre des vies en danger, a averti John Kerry dans son éditorial de 2014. Heureusement, le programme spécial de visas d’immigrants bénéficie d’un fort soutien parmi les membres des deux partis politiques. Ce n’est pas là un problème partisan. Ce n’est pas non plus un cadeau. Cet effort respecte plutôt l’engagement envers ceux qui ont risqué leur vie en travaillant au côté des Américains… Au Département d’État, nous avons fait de notre mieux pour honorer cet engagement. »