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MONDE Aviation : des promesses en l’air ?

Saifur Rahman on March 8, 2017 - 08:14 in International

La position défensive des transporteurs américains croît quand les trois compagnies aériennes du Golfe poursuivent leur expansion sur les marchés nord-américains.

Les trois grandes compagnies aériennes américaines se préparent à un nouveau combat contre les trois grands transporteurs du Golfe – Emirates, Etihad Airways et Qatar Airways – qui étendent leurs services vers de nouvelles destinations aux États-Unis, alors que Donald Trump a fait son entrée à la Maison-Blanche le 20 janvier dernier.
Bien que Donald Trump n’ait encore pris aucune position sur la question, son équipe va sans doute vérifier ces allégations avec plus d’attention, une fois qu’elle se sera installée et aura pris les affaires en main.
Il est inutile de préciser que les transporteurs américains sont encouragés par le programme politique protectionniste du président élu, ainsi que par le discours de sa campagne électorale, promettant de ramener les emplois en Amérique – une nation d’immigrants qui s’est toujours renforcée en ouvrant des portes, et non en les fermant.
Lors d’une déclaration publique faite un jour après la tenue de l’élection présidentielle américaines, Jill Zuckman, principal porte-parole du Partnership for Open and Fair Skies, ou POFS (Partenariat pour un ciel ouvert et équitable), l’organisation formée pour contrer l’expansion des transporteurs du Golfe sur le marché américain de l’aviation, a annoncé : « Nous allons mettre au courant le président élu Donald Trump, ainsi que sa nouvelle administration, des subventions inéquitables et énormes que les Émirats arabes unis [EAU] et le Qatar donnent à leurs transporteurs du Golfe, appartenant à l’État. »
« Les subventions des transporteurs du Golfe menacent les emplois de 300 000 travailleurs américains de l’aviation, ainsi que ce secteur dans son ensemble, et nous sommes optimistes sur le fait que l’administration Trump résistera aux EAU et au Qatar, fera respecter nos accords commerciaux et luttera pour les emplois américains. »
Le POFS a été constitué par les trois grands transporteurs américains – American Airlines, Delta Air Lines et United Airlines, de même que l’association des pilotes, du personnel navigant et d’autres professionnels – principalement pour influer sur la politique gouvernementale américaine contre le fait d’octroyer aux compagnies aériennes du Golfe des droits de trafic aérien supplémentaires dans les villes des États-Unis.
Les transporteurs américains affirment, dans un rapport de 55 pages soumis l’an dernier au gouvernement des États-Unis, que leurs concurrents du Moyen-Orient ont reçu des subventions gouvernementales, en vue de stimuler leur croissance de façon déloyale. « Depuis 2004, les gouvernements du Qatar et des EAU ont offert 42 milliards de dollars à Qatar Airways, Etihad Airways et Emirates en subventions et autres avantages inéquitables », selon le rapport.
« Une industrie du transport aérien américain forte soutient une économie américaine forte. Les pratiques abusives et anticoncurrentielles de Qatar, Etihad et Emirates menacent directement 11 millions d’emplois et 1,5 billion de dollars de l’activité économique nationale soutenue par les compagnies américaines. »
La position défensive de ces transporteurs s’est intensifiée au cours de ces dernières années lorsque les trois compagnies aériennes du Golfe ont poursuivi leur expansion sur les marchés de l’Amérique du Nord, en offrant aux voyageurs américains une connexion comportant une seule escale, à travers les plaques tournantes du trafic aérien de Dubaï, Abou Dhabi et Doha.

Expansion prévue. En réponse à l’expansion prévue de Qatar Airways vers huit nouvelles villes, dont Las Vegas, le POFS devait publier une autre déclaration. « La nouvelle ligne Las Vegas-Doha de Qatar Airways constitue un coup de plus à la face des États-Unis du fait que les pays du Golfe enfreignent de manière flagrante leurs accords avec notre pays », relevait Jill Zuckman dans une autre déclaration, le 2 décembre 2016.
« Nous avons largement prouvé le fait que Qatar Airways, Emirates et Etihad Airways ne sont à même de réaliser leur expansion rapide que grâce à de très importantes subventions gouvernementales qui violent les accords d’Open Skies avec les États-Unis, et menacent 300 000 emplois américains. Au cours des deux dernières années, il y a eu plus de 46 % d’augmentation de vols de transporteurs du Golfe vers les États-Unis – vols qui sont tout simplement un non-sens économique pour une opération rationnelle, en termes de rentabilité.
» Malheureusement, ces importants accords commerciaux internationaux n’ont pas été appliqués, coûtant à l’Amérique d’importants emplois au niveau de la classe moyenne. Nous exhortons le président Trump à prendre cela en charge, une fois qu’il sera entré en fonctions. »
Emirates et Etihad Airways ont refusé de commenter les dernières déclarations, attendant probablement de voir de quelle façon l’administration Trump traitera cette question.
Emirates, Etihad et Qatar Airways ont à maintes reprises rejeté les réclamations relatives aux subventions, alors que les pourparlers avec le gouvernement américain en juin dernier, visant à résoudre le litige, étaient jugés « constructifs », et avaient pris fin sans qu’aucune mesure officielle n’ait été prise.
De plus, Etihad a présenté un rapport se référant à une étude faite par le Risk Advisory Group (Groupe consultatif de gestion des risques), affirmant que les trois grands transporteurs américains ont bénéficié de plus de 70 milliards de dollars de la part du gouvernement, sous forme de remises de dettes, de protection contre la faillite, ainsi que d’autres moyens.

Soutenir les compagnies. Cependant, les subventions ne sont pas un phénomène nouveau dans le secteur de l’aviation. Il existe des tas d’exemples de subventions accordées aux compagnies aériennes par les gouvernements de pays européens et américains pour soutenir les compagnies aériennes en difficulté.
« Les subventions dans le secteur de l’aviation sont presque aussi vieilles que le transport aérien lui-même. La plupart des pays, sinon tous, ont à un moment ou à un autre fourni des fonds publics à certaines parties des chaînes de valeur de leur aviation, que ce soient les transporteurs aériens, les aéroports ou les services de navigation, comme le contrôle du trafic aérien », écrivait dans un article l’économiste Alain Lumbroso, lors de l’International Transport Forum.
« Bien que chaque partie présente des exemples tangibles dans le débat actuel, certains arguments ne tiennent pas la route. Citons à titre d’exemple que le fait d’opérer dans un environnement non syndiqué puisse indéniablement réduire les coûts n’est en aucun cas une subvention. »
Dans le secteur, nombreux sont ceux qui estiment que les compagnies aériennes du Golfe offrent de meilleures alternatives aux voyageurs américains se rendant dans les grandes villes internationales – nombre d’entre elles n’étant pas desservies par les transporteurs américains.
Avant d’examiner les allégations de subventions, on devrait prendre en considération le modèle d’affaires novateur adopté par les trois grands transporteurs du Golfe, défiant les leaders mondiaux bien établis sur le marché du transport aérien.
Les trois compagnies aériennes du Golfe ont offert un plus large choix de voyages aux passagers vers plus de deux cents destinations dans le monde – ce que les transporteurs américains n’ont pas réussi à faire, bien qu’ils aient dominé le marché de l’aviation du pays pendant près d’un siècle.
Emirates a créé une plate-forme mondiale à Dubaï – son propre marché – en transportant des passagers du monde entier vers les destinations de leur choix, en passant par Dubaï.
Le modèle d’entreprise de la compagnie est basé sur la politique du Ciel ouvert – qui lui permet de transporter à travers son réseau des passagers de et vers leur destination, via Dubaï. Avec plus de 230 appareils, elle transporte plus de 50 millions de passagers par an à travers son réseau mondial de 150 destinations, sur six continents. En offrant à un nombre croissant de passagers un choix plus diversifié, la compagnie aérienne a créé une forte demande pour ses services.
Le succès d’Emirates a motivé deux autres compagnies aériennes – Etihad et Qatar Airways – à opérer sur des principes commerciaux similaires et à aider à la croissance des économies de leurs villes plates-formes – Abou Dhabi et Doha. Emirates contribue le plus largement à l’économie de Dubaï et devrait avoir, d’ici à 2020, un impact économique de 53 milliards de dollars sur l’économie de l’émirat. Elle contribue à 37,5 % du PIB des Émirats et représente 750 000 emplois. Le groupe aérien emploie directement plus de 60 000 collaborateurs.
Cependant, l’impact économique d’Emirates n’est pas seulement limité à l’économie de sa plate-forme. Pour chaque destination qu’elle dessert, la compagnie aérienne contribue à l’économie de cette ville particulière ou de ce pays spécifique.
Les vols d’Emirates ont changé les entreprises et les économies de nombreuses destinations – notamment celles du continent africain. Ils ont aidé les entreprises locales à avoir des connexions mondiales via Dubaï.
Même les économies de nombreuses villes américaines ont bénéficié de ces vols. L’Association américaine du voyage (US Travel Association) a déclaré que le chiffre de 1,1 million de visiteurs des États-Unis voyageant sur les compagnies aériennes du Golfe a contribué en 2014 à plus de 4,1 milliards de dollars au PIB du pays.
De plus, l’association estime que, durant cette même année, 30 % des passagers des compagnies aériennes du Golfe ont poursuivi leur voyage sur des compagnies américaines.
Les responsables des aéroports secondaires aux États-Unis ont également exprimé leur inquiétude au sujet des répercussions des campagnes des trois grandes compagnies d’aviation américaines sur les accords de Ciel ouvert. L’aéroport international d’Orlando a été l’un des plus ardents défenseurs du Ciel ouvert durant les discussions sur le Golfe, et a également obtenu des services clés d’Emirates en septembre 2015.

Maintenir l’économie régionale.
« En l’absence de cette politique commerciale de libre service aérien, l’aéroport international d’Orlando serait incapable d’offrir l’accès aux visiteurs internationaux, dont notre tourisme local a besoin pour maintenir l’économie de la région, soutenir les dizaines de milliers d’emplois, et concrétiser le potentiel du centre de la Floride en tant que première destination de loisirs au monde », a-t-on affirmé au sein de la Greater Orlando Aviation Authority (GOAA). Cette dernière a estimé que les vols d’Emirates vers Orlando devraient entraîner en Floride 100 millions de dollars en nouvelle activité économique, et créer 1500 emplois.
Etihad Airways et Qatar Airways ont développé leurs entreprises autour du même modèle, en transportant des passagers dans les deux sens à travers leurs réseaux, via leurs aéroports plates-formes.
Etihad a cependant ajouté une nouvelle dimension en acquérant des participations dans des compagnies aériennes européennes et australiennes en difficulté, et en créant une nouvelle alliance parmi les membres du groupe et en développant une synergie entre leurs forces respectives, en vue d’obtenir de meilleurs résultats.
Entre-temps, Qatar Airways rejoignait OneWorld Alliance afin d’élargir le champ d’action du groupe, et tirer ainsi bénéfice de leur force conjuguée.
Les autres avantages économiques engendrés par les compagnies aériennes des EAU dans l’économie américaine résident dans les plus de 200 milliards de dollars d’investissements dans les appareils fabriqués aux États-Unis, en livraisons et commandes, depuis l’année 2000, notamment la plus importante commande au monde d’appareils commerciaux, en 2013, composée de 300 avions Boeing, incluant les moteurs et les services de General Electric.
Les modèles d’entreprise adoptés par les trois compagnies du Golfe sont basés sur une logique simple : élargir l’éventail des choix tout en offrant au consommateur un meilleur service ainsi qu’une meilleure expérience client, à travers un réseau en étoile offrant de meilleures connexions aux passagers internationaux.

Marchés traditionnels. Tandis que Qatar Airways, Emirates, et Etihad Airways étendaient leur réseau à travers le monde, les acteurs plus importants restaient à l’écart, se concentrant sur leurs marchés traditionnels, et passant ainsi à côté des nouvelles opportunités créées au sein des économies émergentes.
Les trois transporteurs du Golfe ont aidé les villes à se connecter, dans les marchés émergents, et les ont aidées à atteindre de nouveaux marchés pour leurs produits. Les sociétés, entreprises et économies africaines ont bénéficié le plus des compagnies aériennes du Golfe – qui ont assuré les connexions nécessaires à ces économies pour se développer – tandis que les compagnies aériennes occidentales restaient à quai.
Un homme d’affaires ghanéen ou tanzanien pourrait ainsi se rendre en Chine, à la recherche de produits, du fait des connexions assurées par Emirates. 
Avec ce dernier, les professionnels indiens de l’informatique pourraient être connectés avec les secteurs de l’informatique de Silicon Valley. En proposant de meilleures et de plus fréquentes connexions, ces trois transporteurs du Golfe ont également réussi à prendre des passagers aux autres lignes et compagnies aériennes.
À titre d’exemple, les vols Australie/Royaume-Uni avaient des escales attrayantes à Singapour ou Bangkok. Cependant, avec des vols plus fréquents, Emirates a réussi à prendre des passagers à Singapore Airlines, Thai Airways, British Airways et Qantas, et à les faire voyager via Dubaï.
Les grands transporteurs européens ou américains n’ont pas su voir les nouvelles opportunités d’affaires. Maintenant qu’ils ont perdu un terrain considérable, ils crient à l’injustice, avec des allégations de subventions – ce dont ils ont bénéficié quand ils en avaient besoin.
Si elles veulent renverser la vapeur en leur faveur, les trois grandes compagnies aériennes américaines devront élargir leur offre et proposer de meilleurs choix et services au consommateur – pour regagner le terrain perdu, plutôt que de crier au scandale. Donald Trump, homme d’affaires devenu politicien, leur rendrait un grand service en conseillant aux compagnies aériennes de devenir plus efficaces et d’offrir aux voyageurs ce qu’ils veulent – un service efficient, un éventail plus large, et un meilleur choix.

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