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Monde arabe : De la division à l’unification ?

Sudha Chandran de Nov 14, 2016 - 09:44 dans International

Il est temps de freiner les retombées du tristement célèbre accord Sykes-Picot et d’envisager peut-être de nouvelles composantes politiques pour la région.

Il semble incroyable que la résonance d’un événement vieux de cent ans puisse continuer à créer la méfiance, l’humiliation et la colère à travers une région entière. On s’imagine que cent ans représentent une période suffisante pour réécrire l’Histoire. Mais malgré le temps qui passe, avec de nouveau conflits, l’émergence et la chute de régimes divers, ainsi que l’établissement de nouveaux pays, l’impact de l’accord Sykes-Picot de 1916 continue de se faire sentir à travers le monde arabe, au XXIe siècle.
« L’héritage de l’accord est toujours vivant dans la conscience politique de plus de 300 millions d’Arabes, leur rappelant ceux qui ont toujours conspiré contre le monde arabe », nous a précisé Abdel Khaleq Abdallah, analyste politique et professeur de sciences politiques à l’Université des Émirats arabes unis.
Il y a un peu plus de cent ans, alors même que plusieurs nations étaient en proie à la Première Guerre mondiale, les puissances impériales de Grande-Bretagne et de France entreprenaient de découper le Moyen-Orient arabe – région qui s’étendait alors de la Méditerranée à la Mésopotamie, et comprenant la péninsule Arabique et la Vallée du Nil. Le colonel Sir Tatton Benvenuto Mark Sykes, voyageur anglais, politicien et diplomate, et François Marie Denis Georges-Picot, diplomate et avocat français, furent les architectes de cette division.
En tant que bâtisseurs d’empires, en compétition l’un et l’autre, ils se sont attachés à créer « des zones d’influence », respectivement pour la Grande-Bretagne et la France, sans penser aux intérêts, espoirs ou ambitions des nations concernées.
Plus important encore, l’accord secret Sykes-Picot – réalisé en dehors de la connaissance ou du soutien des dirigeants arabes – était en violation directe de la promesse faite par la Grande-Bretagne (à travers la correspondance de Mac Mahon et Hussein) à l’émir de La Mecque, Hussein ben Ali, de reconnaître l’indépendance arabe après la Première Guerre mondiale, en échange de l’aide arabe dans la guerre contre les Ottomans.
« Ayant envoyé, à la demande de la Grande-Bretagne, les forces arabes combattre les Ottomans, Hussein ben Ali s’attendait à voir émerger un État de la nation arabe libre, comme prix de l’intervention arabe » nous a affirmé Michael Jansen, analyste de longue date du Moyen-Orient.
Kamal al-Qintar, auteur syrien, historien et expert en questions sociales arabes, déclarait : « L’accord Sykes-Picot a eu lieu au moment où la région subissait la désintégration de l’ancien système féodal et la montée de l’économie de marché basée sur l’argent. C’était également le début du mouvement nationaliste arabe pour toute une génération d’Arabes qui rêvaient d’être unis dans un même pays. La division de la région en Etats séparés de force empêchait le développement d’un marché régional cohérent, lequel à son tour entravait l’intégration économique ainsi que l’établissement d’une “nation arabe” au sens moderne. »

Nationalisme arabe. Le nationalisme arabe, qui visait à supprimer leur influence, était le cauchemar des puissances coloniales. Michael Jansen et le professeur Abdallah ont tous deux reconnu dans le président égyptien Gamal Abdel Nasser l’incarnation du nationalisme arabe ainsi qu’une part d’un mouvement de libération qui a finalement abouti à la libération de l’emprise des puissances coloniales. Les gouvernements baasistes syrien et irakien ont échoué dans leur tentative de prendre la relève de Nasser, dans la seconde moitié du XXe siècle. En l’absence d’une action arabe pour un objectif commun – à défaut d’unité à l’intérieur d’un état arabe – les Arabes sont aujourd’hui toujours divisés.
Après la Première Guerre mondiale, quand l’indépendance promise n’a pas eu lieu, « l’orientation de la politique arabe est passée graduellement, mais de manière décisive, de l’établissement de systèmes de gouvernement constitutionnel libéral à un nationalisme affirmé, dont l’objectif principal était de se débarrasser des colonialistes et de leurs systèmes dominants », écrit Tarek Osman, animateur de l’émission de radio de la BBC Bâtir le monde arabe moderne.
Al-Qintar souligne également le rôle de l’accord Sykes-Picot en tant que frein au développement de la démocratie. « Ce n’était pas chose facile pour une région divisée de force, et placée sous le contrôle de puissances colonialistes, de développer une vraie démocratie qui permette aux citoyens d’exercer leurs droits légaux et humains dans un environnement sain », nous a-t-il déclaré.
Les retombées de l’échec du printemps arabe de 2011 ont aussi accentué l’aspect religieux et sectaire, sous la forme du califat de Daech et de l’aspect ethnique, avec l’ethnicité kurde comme pivot central.
Khaled Almaeena, journaliste saoudien réputé et ancien rédacteur en chef des journaux Arab News et Saudi Gazette, affirmait que, en l’absence d’un accord Sykes-Picot, une Fédération arabe souple aurait pu se constituer, donnant à chaque région son autonomie, à l’instar de l’Europe.
« Les Arabes également avaient les mêmes aspirations à vivre dans la dignité et la paix, et ont toujours voulu une seule entité – bien que peut-être pas un seul pays », nous a affirmé Khaled Almaeena.
Les puis-sances coloniales ont rendu les choses pires encore.

Différences. L’unité aurait-elle cependant pu être réalisée, face à des différences internes déjà existantes ?
« Les différences sont une réalité de la vie. L’Europe a réussi l’intégration en dépit des différences. Même les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ont réussi à aller vers une intégration, malgré les différences », a soutenu le professeur Abdallah. « En revanche, les Arabes ont échoué. Même une intégration régionale minimale n’a pas été réalisée au cours de ces soixante-dix dernières années. Et cela renforce l’idée que c’est sans doute en raison d’un fait négatif – le découpage Sykes-Picot du Levant. »
Certains politiciens utilisent l’accord pour excuser les échecs arabes, a admis Jansen. « Cependant, l’accord Sykes-Picot a posé les jalons d’une intervention ainsi que d’une implication occidentale (et éventuellement russe) dans la région. L’intervention externe et le soutien à des régimes arabes autoritaires ont voué à l’échec les tentatives arabes d’instauration de la démocratie. »
Le professeur Abdallah a réfuté l’idée que tous les problèmes du monde arabe proviennent de l’accord. « Nous avons eu de mauvais gouvernements, des dirigeants corrompus, des dictatures, nous avons commis nos propres erreurs et nous n’avons pas mis de l’ordre dans notre maison – tous ces facteurs contribuant aux crises et à la violence actuelles. »
Est-il est trop tard pour les gouvernements arabes actuels pour se débarrasser de la chape débilitante de l’accord Sykes-Picot et d’explorer à nouveau le concept d’une nation arabe unifiée ? Les divisions ethniques et sectaires qui ont été mises en évidence dans le sillage du printemps arabe sont-elles trop importantes pour être surmontées ? Les rumeurs vont bon train, qui affirment qu’il y aurait davantage de fractionnement dans un monde post-EIIL, avec des plans pour diviser l’Irak et la Syrie en des Etats encore plus petits, basés sur des critères ethniques et sectaires.
Le professeur Abdallah a le sentiment que la sécurité catastrophique et les coûts politiques dissuaderont le monde arabe ainsi que la communauté internationale de tenter encore d’autres divisions de la région.
Al-Qintar craint toutefois que, si cela s’avérait, un tel fractionnement aurait des implications encore plus catastrophiques que Sykes-Picot. « Plus encore qu’auparavant, les pays arabes se doivent aujourd’hui d’unir leurs forces en vue de conserver leur autonomie et de recouvrer un statut fort dans la région », nous a-t-il déclaré.
Almaeena considère le printemps arabe comme une opportunité perdue par les gouvernements arabes pour mettre en œuvre des réformes. Le résultat, souligne-t-il, a été comme l’ouverture d’une boîte de Pandore. Il craint que les différences n’aient été trop profondes pour une intégration arabe entièrement unifiée.
En dépit de l’obscurité croissante, il y a de l’optimisme et une entente sur le fait que l’Union européenne est un modèle adéquat pour poser les bases d’une nouvelle architecture politique au Moyen-Orient. Citant l’exemple du CCG, qui a accompli des progrès vers une forme plus évoluée d’unification, Al-Qintar a affirmé : « La même chose peut être réalisée en instituant des conseils de coopération régionaux comprenant les pays arabes voisins, et pouvant être développés plus tard en une certaine forme de système fédéral. »
Almaeena envisage un monde arabe laïc où le développement sociétal sera la garantie que les peuples obtiendront leurs droits. Il approuve le concept de fédérations souples pour le Levant, le Maghreb arabe et le CCG, où les Etats membres sont liés par des intérêts communs et partagés, plutôt qu’une entité géographique unifiée. Ils pourraient avoir encore des intérêts communs divers, notamment le désir de protéger la région contre les interventions et les immixtions externes, les problèmes communs de population croissante, le chômage, le manque de ressources en eau, la qualité de l’éducation ainsi que l’intégration pour tous. Il appelle aussi à une lutte unifiée contre les forces de l’extrémisme.

Leadership. Vision idéaliste, les réalités sur le terrain ne pouvant être ignorées, sachant que le monde arabe est confronté à un manque de leadership. Jansen estimait que les pays du Golfe n’avaient actuelle-ment pas de dirigeants ayant une assise et une popularité suffisantes pour obtenir l’aval et la confiance des Syriens, des Libanais, des Égyptiens, des Jordaniens, et d’autres encore.
Le professeur Abdallah, quant à lui, affirmait : « C’était le moment décisif pour les États du Golfe dans l’histoire contemporaine arabe. »
Il affirme que les pays du CCG, dirigés par Riyad et Abou Dhabi, ont une opportunité pour assumer des responsabilités historiques. « Je pense que le programme politique pour les États arabes du Golfe est très simple : rétablir la stabilité et ramener les forces de modération dans le monde arabe. 
À ce stade, c’est la modération qui est requise, plus que toute autre chose, du fait que le sectarisme et les forces de l’extrémisme se sont déchaînés, de la façon la plus violente possible. »