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Limites de l’entrisme du Qatar en France

Lila Schoepf de Juil 3, 2017 - 06:10 dans International

À travers sa force de frappe financière et son activisme politique, le petit pays qu’est le Qatar a développé une stratégie d’influence, à laquelle la France n’a pas échappé.

Depuis 2013, le Qatar est souvent critiqué au sein du paysage politique et médiatique. Les avantages financiers accordés à ce pays durant l’époque de l’ancien président Nicolas Sarkozy sont dénoncés. De plus, le soutien qatari accordé aux islamistes et djihadistes de tout bord est considéré comme un manquement aux engagements dans la lutte contre le terrorisme.
Lors de la récente crise entre le Qatar et plusieurs acteurs arabes, Doha a tenté vainement de détourner l’attention de plaintes du « soutien de terrorisme » et d’ingérence dans les affaires internes, formulées par l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et le Bahreïn, et de présenter le litige comme un blocus inhumain. Ainsi, le Qatar grand investisseur en France est sur la défensive.
Au-delà de la logique des intérêts, le terrorisme est un danger universel et la France touchée de plein fouet par la pieuvre radicale ne pourrait être compromise par de liens troubles.
Tout au long de la campagne présidentielle française, le Qatar a été décidément l’invité surprise. Parmi les candidats à l’élection : François Fillon, Marine Le Pen, et Jean-Luc Mélenchon ont inscrit la révision des relations entre la France et le Qatar dans leur programme après des révélations sur les « petits » cadeaux de la monarchie aux politiques français.
Ces dernières ont été bien étayées par Georges Malbrunot et Christian Chesnot dans leur enquête : Nos très chers émirs (Michel Lafon, 2016). Cela a conduit, pendant cette période, le candidat Emmanuel Macron (devenu président) à s’engager à « mettre fin aux accords qui favorisent en France le Qatar » (suppression de double imposition et exemption de certaines taxes).
Dans le concert de relations extérieures de l’émirat, Paris occupe une place singulière. Depuis l’indépendance de l’émirat en 1971, la France a misé sur une relation particulière avec ce pays prometteur économiquement et politiquement.

Relations franco-qataries. La diplomatie française considérait alors Abou Dhabi, à travers le fondateur (en 1971) des Émirats arabes unis, Zayed ben Sultan al-Nahyane, et Doha, avec la famille Al-Thani, comme vecteurs d’influence face à la présence anglo-saxonne dominante dans la zone. À part une courte période après le renversement de l’émir Khalifa ben Hamad en 1995, les relations franco-qataries se distinguent par leur continuité et leur vitalité.
L’importance des liens bilatéraux s’explique autant par le choix des Qataris de diversifier leurs partenariats que par les contacts personnels de confiance entre les dirigeants des deux pays. Vus de Doha, les liens avec la France représentent un gage pour une diplomatie équilibrée et active. Vu ce Paris, cet émirat dirigé par une équipe francophile est un grand atout.
Durant le mandat présidentiel de Nicolas Sarkozy (2007-2012), les relations personnelles étroites entre l’Élysée et les autorités qataries ont renforcé un partenariat stratégique solide sur les plans politique, économique, sécuritaire, militaire et culturel.
Au-delà de succès confirmés ou apparents, la nouveauté réside dans la volonté du Qatar de jouer un rôle politique et diplomatique en s’appuyant sur l’activisme de sa diplomatie et sur sa puissance financière pour « fluidifier » les situations diplomatiques les plus rugueuses. Toutefois, il ne faut pas adopter une optique réductrice et limiter la politique étrangère qatarie à une diplomatie du chéquier.
Ainsi, lors de l’éclatement du Printemps arabe, Doha a aussitôt redéployé sa politique extérieure, est devenue le premier allié de M. Sarkozy dans la crise libyenne, en soutenant l’intervention militaire de l’Otan entre le 19 mars et le 31 octobre 2011.
Doha a montré son soutien aux mouvements de contestation en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et en Syrie. À travers l’accumulation de moyens (politique, notamment avec des relais islamistes, financier, médiatique et militaire), l’émirat se montre incontournable et se révèle un allié indispensable de la France, remplissant par la même occasion le vide créé par l’absence ou l’éclipse de grands acteurs arabes, comme l’Arabie Saoudite.

Intérêts français. Cependant, les premiers signes de « mésentente » ou de « malentendu » ont commencé à paraître à la fin du mandat de Sarkozy, et surtout sur le terrain libyen, où le Qatar ne cachait pas ses ambitions de contrôler le jeu post-Kadhafi. L’Élysée a ainsi critiqué la décision de Doha d’envoyer 5 000 membres de ses forces spéciales, avant même la chute du régime. Certains milieux à Paris lui reprochent également de ne pas prendre en compte les intérêts français et de jouer ouvertement la carte islamiste. Ces soupçons dépassent le territoire libyen et évoquent un rôle qatari nocif dans l’extension de l’islamisme radical au nord de Mali. Les relations économiques entre le Qatar et la France sont anciennes et fortes. Outre les échanges commerciaux intenses, des dizaines de filiales françaises présentes dans l’émirat sont actives sur les nombreux grands contrats en cours.
La France est devenue l’une des destinations de choix des fonds qataris d’investissements, avec plusieurs prises de participation dans des grands groupes industriels (Total, Vinci, Veolia, Lagardère…), dans l’immobilier et le sport. Les nombreuses prises de participation qatarie dans des entreprises stratégiques, ainsi que l’acquisition en 2011-2012 du Paris Saint-Germain Football Club, de plusieurs hôtels prestigieux, tels le Royal Monceau Raffles ou le Landolfo-Carcano, et d’anciennes propriétés de l’État, comme le Centre des conférences internationales de l’avenue Kléber à Paris, ont suscité des interrogations sur cette « infiltration » d’un État singulier dans l’Hexagone.
Toutefois, cette stratégie d’investissement massif ne date que de 2008 avec l’installation à Paris d’un bureau de la Qatar Investment Authority (QIA).
En effet, contrairement à ses voisins, principalement Abou Dhabi et le Koweït, le Qatar n’a commencé à s’engager sur la voie de la diversification que récemment, à la fin des années 2000. Cette « offensive » en France s’explique par un surplus de capitaux et une politique de recherche du profit bien réfléchie. Certes, il y a certains investissements pour l’image internationale du pays et son prestige, comme dans le football et les médias. Mais les Qataris s’avèrent de bons joueurs sur les marchés en quête de la rentabilité en premier lieu.
La peur d’une trop grande influence qatarie a été accentuée après l’annonce, en décembre 2011, d’un « fonds de banlieues » de 50 millions d’euros pour encourager les projets en zones difficiles, et durant la campagne de l’élection présidentielle française de 2012. La « dérive » liée à un certain engouement pour le Qatar en France s’est amorcée avec Nicolas Sarkozy (ami personnel de Hamad ben Jassem al-Thani, l’ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères du Qatar).
Beaucoup d’abus furent signalés entre 2007 et 2012, où l’ancien ambassadeur Qatari en France, M. Al-Kawari a bien utilisé « la diplomatie du chèque » avec plusieurs hommes politiques. L’accroissement de l’influence qatarie (investissements chez Lagardère, achat du PSG, grandes acquisitions immobilières) ajouté à des achats de longue date en termes de défense commencent à mettre la France dans l’embarras car ses pratiques de financement de groupes terroristes, ne peuvent pas être rayées ou tolérées.

Vigilance. Même si certains en France insistent sur le fait que le Qatar est un pays très riche, et un allié important, et plaident pour préserver les intérêts des sociétés françaises impliquées dans la préparation d’infrastructures, pour la Coupe du monde, la classe politique et la galaxie sécuritaire, ont bien compris qu’il fallait être vigilant sur le financement du terrorisme par ce pays, par exemple quand on laisse le Qatar financer la rançon d’otages.
Malgré sa petite démographie (2,6 millions d’habitants en 2016), les atouts majeurs du Qatar font de ce pays un acteur reconnu nouant un partenariat de choix avec Paris pour atteindre ses objectifs.
Ce lien avec un grand pays viable comme la France est un élément important, il comprend un réseau complexe d’influences qui servent les desseins des autorités de Doha, conscientes des limites de leurs ambitions.
Mais la récente crise dans le Golfe et la question du soutien au terrorisme incitent plusieurs voix en France à réclamer la rupture des liens avec Doha. En somme, l’entrisme qatari atteint ses limites.