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Libye : fédération ou éclatement ?

Editor de Jan 12, 2014 - 18:41 dans International

Le gouvernement est impuissant, l’armée loin de se reconstituer, alors que les sites et les terminaux pétroliers sont sous le contrôle des tribus et des milices armées. Constat…

Par Samir SOBH, Benghazi

Les centres d’études stratégiques internationaux s’accordent à souligner que ce pays s’oriente rapidement vers un système fédéral à caractère majoritairement tribal

Lors de la rencontre d’Arabies, le 7 décembre dernier, à Benghazi, la capitale de l’Est libyen, Abdessalam Ghouga, un des premiers à diriger la rébellion contre l’ancien régime, nous expliquait à quel point les Occidentaux, et plus particulièrement les Français, ignoraient les réalités libyennes.

Il prenait pour exemple l’écrivain Bernard Henry Lévy, émissaire
à l’époque de l’ancien président, Nicolas Sarkozy, en Libye. Ghouga nous racontait que BHL parlait à Paris, aux côtés de certains représentants de la rébellion libyenne et devant les médias, de ses découvertes sur le terrain. Il répétait que « les Libyens se révoltent parce qu’ils ont soif de démocratie », et d’ajouter : « la société libyenne est, dans sa majorité laïque, alors que les courants islamiques et islamistes sont minoritaires ».

Ce qui prouve que ni cet intellectuel ni ceux qui soutenaient sa thèse, aussi bien responsables européens que journalistes, ne connaissent ce pays. Car force est de souligner que 97 % de la population est composée de musulmans croyants, dont plus de 65 % sont pratiquants. De plus, environ 45 % de la composante de la société est affiliée soit à l’Organisation internationale des Frères musulmans, soit au Front libyen arabe combattant, proche d’Al-Qaïda.

Dans ce contexte, il y a lieu de rappeler que Seif al-Islam Kadhafi, fils aîné de l’ancien chef de la Libye, qui est actuellement en prison « de luxe » dans la ville de Zenten, avait libéré progressivement les dirigeants et les cadres de ces deux courants religieux de la prison d’Abou Salim, deux ans avant la révolution.

Les centres d’études stratégiques internationaux qui s’occupent à l’heure actuelle de l’évolution de la situation en Libye s’accordent à souligner que ce pays s’oriente rapidement vers un système fédéral à caractère majoritairement tribal. Cela en dépit des déclarations menaçantes du Premier ministre, Ali Zeidane.

Armée embryonnaire. Ce dernier mettait en garde, à travers l’armée – très faible, mal structurée et mal équipée –, ceux qui optaient pour les fédérations, en leur demandant de mettre fin au siège des sites pétroliers. Menaces restées lettres mortes, lorsqu’on sait que les cibles ne sont autres que les tribus et les milices armées qui sont plus fortes et mieux équipées que ladite « armée embryonnaire » de Zeidane.

Il faut aussi parler de la visite surprise du sénateur républicain américain John McCain à Tripoli, au début de décembre dernier, et de sa rencontre avec le Premier ministre libyen, à la suite de laquelle il a promis d’apporter de l’aide au niveau régime libyen. Et en effet, trois jours après cette visite, la réponse n’a pas tardé à venir de Benghazi. Un enseignant américain et trois soldats de l’armée libyenne ont été assassinés.

Tous les indices sur le terrain montrent que les grandes tribus, notamment celles de l’Est où se trouvent 50 % des réserves
pétrolières de la Libye, ainsi que celles du Sud, d’où provient l’eau qui alimente la majorité des régions, y compris la capitale Tripoli, sont plus que jamais déterminées à instaurer le système fédéral. Et, ainsi, à menacer l’unité de l’État qui s’affaiblit au fil des jours, et perd son contrôle sur les revenus. Ce qui a incité le Premier ministre, Ali Zeidane, à déclarer que l’arrêt des exportations pétrolières a généré une crise financière. Laquelle pousserait à s’endetter afin de pouvoir payer les salaires des employés de l’administration à la fin de décembre.

Dans ce cadre, le ministre libyen des Finances, Abdel Karim Kilani, a affirmé à Arabies que le gouvernement a été contraint de retirer 7 milliards de dollars des réserves depuis le mois d’octobre, pour faire face aux dépenses. Cela au moment où la production pétrolière a chuté de 1,5 million de barils par jour, au début de 2013 à 250 000 b/j à la fin de novembre dernier. Un signe alarmant confirmant que les recettes sont au plus bas, d’autant qu’elles risquent d’être réduites davantage si la situation ne s’améliore pas dans les prochaines semaines.

Cette configuration catastrophique – pour un pays où les réserves étaient de 140 milliards de dollars et où les revenus avoisinent les 60 milliards de dollars, alors que le nombre d’habitants de souche ne dépasse pas les 4 millions – devrait inciter les tribus de l’Est (comprenant entre autres celles de Benghazi, les Obeidates, les Senoussis d’El-Bayda, les Amazighs du Djebel Lakhdar, d’une part et, d’autre part, celles du Sud, comme les Mgarhas, la plus grande du pays, répartie entre Sebha et Syrte, contrôlant le Grand Fleuve artificiel, ainsi que les tribus de Fezzan et d’Al-Kufra, et enfin les Guedadfas (tribu à laquelle appartiennent Kadhafi et sa famille), à revendiquer le système fédéral.

Par ailleurs, on apprend de certains proches collaborateurs du Premier ministre à Tripoli, Ali Zeidane, que les concessions accordées jusque-là par le gouvernement aux tribus en question n’ont pas abouti. Un autre problème vient de surgir, ce sont les revendications supplémentaires des tribus de l’Ouest – notamment de Zenten qui détient Seif al-Islam Kadhafi en résidence surveillée –, des tribus de Zawiya et de Misrata où se situe la plus grande raffinerie du pays. À cela s’ajoutent les forces armées islamistes de la région de Derna.

Réseaux. Tous les dirigeants des forces existant sur place le savent parfaitement : les réseaux de l’ancien système n’ont apparemment pas disparu. Ils ne veulent cependant pas reconnaître que les ramifications du régime de Kadhafi – hommes, alliances tribales, anciens cadres et membre des Comités révolutionnaires – travaillent partout dans le pays, en toute discrétion. Ils ont même leurs relais à l’étranger.

Ce qui est aussi le cas pour les personnalités et partis politiques présents au Parlement, manquant de tout lien tribal. Pour preuve, deux bases aériennes ont été attaquées en l’intervalle de dix jours par des groupes proches des kadhafistes. Les entrepôts ont été vidés des munitions, des missiles, des canons de courte et longue portées. Des sources à Tripoli affirment que ceux qui ont participé ont été aidés logistiquement et matériellement lors de leurs attaques et même après. Idem dans la région de Syrte, fief des Guedadfas : des casernes où siègent des milices et forces armées islamistes ont été attaquées durant la nuit. Des dizaines de ces combattants ont été tués.

De grandes tribus, comme les Mgarhas présents en force à Sebha et à Syrte, d’autres à Fezzan, et à l’Ouest comme la tribu puissante de Ourfella, alliée historique des Guedadfas, abritent des cadres, voire des dirigeants, d’anciens Comités révolutionnaires. C’est aussi le cas de la tribu de Bani Walid qui s’oppose jusqu’à ce jour aux adversaires farouches de l’ancien régime : les forces armées de Zaouïa ou encore de Misrata et de Derna.

Dans cet ordre de changement d’alliances, la tribu des Obeidates concentrée à Benghazi dont l’ancienne figure de proue, le général Abdel Fatah Younès a été assassiné par ses alliés au sein du Conseil transitoire libyen (CTL). Le président de cette coalition, Mustapha Abdel Jalil, a été accusé avec les Frères musulmans d’être derrière ce meurtre. Ce dossier, resté clos jusqu’à ce jour, n’a fait que rapprocher graduellement les Obeidates des Guedadfas. À cet égard, on apprend que le fils aîné d’Abdel Fatah Younès s’était rendu, en novembre dernier, à Alger où il a rencontré, Safia Ferkache, l’épouse de Kadhafi. C’est elle qui maintenant assure les liaisons entre les différentes forces de l’ancien régime à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.

Autre fait marquant de ce retour indirect, sans tapage médiatique, le forage effectué dans le bassin de Syrte par la société appartenant au fils du général, Moustapha Kharroubi, ancien coordinateur des forces armées libyennes. De plus, ironie du sort, le responsable de la commercialisation du pétrole libyen en spot (sur les pétroliers en mer), hors du circuit du ministère libyen du Pétrole, n’est autre qu’El-Mehdi Younès, gendre de l’ancien chef d’État-Major, le général Abou Bakr Younès Jaber, mort avec le colonel Kadhafi. El-Mehdi dirigeait, avant la chute du régime, le Bureau des achats libyens, situé en France, rue Kepler dans le 16e arrondissement de Paris. Il vit actuellement en businessman et est l’intermédiaire avec le marché libyen, entre la capitale française et Genève. Il joue un rôle dans la commercialisation des phosphates de Jordanie, de Tunisie et du Togo, dont une grande partie avait été rachetée, sur dix ans, par l’ancien régime. Il est certain, selon des responsables libyens, que des recettes des affaires d’El-Mehdi sont consacrées au financement des activités des réseaux pro-Kadhafi en Libye et ailleurs.

Présence. Parmi les autres indices significatifs, notamment après la chute des Frères musulmans en Égypte, le retour sur scène d’Ahmed Kaddaf Eddam, cousin de l’ancien Guide, innocenté récemment par la justice égyptienne. Ce dernier, qui coopère avec les Moukhabarates militaires (services de renseignements de l’armée égyptienne), dérange déjà trop le pouvoir en place en Libye. Surtout lorsqu’on sait que les oncles maternels de Kaddaf Eddam sont les notables des tribus d’Ouled Ali, présents en forces à Marsa Matrouh, aux frontières avec la deuxième ville libyenne, Benghazi. De plus, ils ont joué un rôle important dans les arrestations de vagues des membres et cadres et même des dirigeants des Frères musulmans qui essayaient de fuir l’Égypte en direction de la Libye.

Tous ces éléments indiquent que l’État actuel en Libye n’aura aucune chance de survivre. Le pays n’a devant lui que deux voies, aussi complexes l’une que l’autre… Ou bien la Libye unifiée par Kadhafi se dirige vers un État fédéral ou on assistera à un démantèlement total.

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