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Leçons libyennes

Herve de Charette on January 5, 2017 - 09:49 in International

C’est un événement rare, pour ne pas dire exceptionnel : la commission des Affaires étrangères du Parlement britannique a publié le 14 septembre dernier un rapport de 49 pages faisant un bilan accablant de l’intervention de l’Otan en Libye en 2011 qui a conduit à la chute et à la liquidation de Mouammar Kadhafi.
Ce qui fait de cette publication un événement de portée internationale, c’est qu’elle ne met pas seulement en cause l’engagement britannique, mais qu’elle souligne le rôle décisif de la France et de M. Sarkozy personnellement dans cette tragédie.
« L’élan est parti de France », notent les députés de Westminster. « Nous avons été entraînés à intervenir par l’enthousiasme des Français », ajoutent-ils avec une ironie toute britannique avant de lister les conséquences désastreuses de cette opération : « Un effondrement politique et économique, des affrontements entre milices et tribus, des crises humanitaires et migratoires, des violations des droits de l’homme à grande échelle, la dissémination des armes du régime de Kadhafi dans toute la région et l’expansion de l’organisation État islamique en Afrique du Nord. »
Et, pour couronner le tout, le rapport considère que la menace de Kadhafi d’écraser la rébellion « dans des rivières de sang » a été largement surestimée et que des solutions politiques auraient été envisageables. Enfin, les députés accusent précisément la France et la Grande-Bretagne, appuyées par les États-Unis, d’avoir transformé une opération autorisée par l’Organisation des nations unies (ONU) en vue de venir en aide à la population civile de Benghazi menacée par la répression, en une opération visant à renverser le régime et à éliminer son chef, provoquant du même coup le mécontentement des Chinois et la fureur des Russes qui sauront s’en souvenir.
On pourra toujours dire que les choses auraient pu mieux tourner si les Occidentaux s’étaient préoccupés d’aider à la reconstruction du pays après les élections législatives de 2012 qui ont débouché sur le gouvernement de Mahmoud Jibril, considéré comme un modéré. Mais on ne peut pas refaire l’Histoire, et la réalité, c’est que la Libye a littéralement implosé en une multitude de factions armées jusqu’aux dents, dans l’indifférence générale, y compris du monde arabe.
Les leçons à tirer de ce désastre sont nombreuses. Retenons en deux. La première et la plus déterminante pour l’avenir, c’est que, dans le vaste espace euro-méditerranéen auquel la France est attachée par des liens anciens et multiples, la paix, la sécurité et la prospérité des peuples qui y vivent reposent d’abord et avant tout sur l’indépendance des nations et le respect mutuel de leurs identités et de leurs intérêts.
C’est pourquoi la France devrait refuser de se laisser entraîner dans des aventures militaires qui mettent en cause ces principes et qui ne peuvent conduire qu’à des désillusions pour elle et des désastres pour les peuples.
L’intervention de l’Otan en Libye est partie d’une initiative malheureuse de la France. Elle a trouvé son fondement dans une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, obtenue dans des conditions ambiguës, mais qui en fixait des limites précises, que cependant les forces de l’Alliance n’ont pas respectées.
Le résultat est sous nos yeux effarés : depuis cinq ans, le peuple libyen est ravagé par une guerre civile meurtrière dont on n’aperçoit pas encore l’issue. Les voisins de la Libye au sud du Sahara sont déstabilisés par des mouvements terroristes qui trouvent leur source dans le désordre libyen. Et l’Europe tout entière est sous la pression des populations africaines qui cherchent à profiter de ce désordre pour fuir, dans des conditions hélas dramatiques, la misère et l’oppression dans lesquelles elles ne supportent plus de vivre. Tout cela, qui a des conséquences extrêmement lourdes, aurait pu et dû être évité.
Désormais, pour les raisons que je viens d’indiquer, l’Europe est intéressée à ce qu’il soit mis un terme aux affrontements entre les factions et à ce que soit reconstitué un État libyen susceptible de rétablir l’ordre sur son territoire et de contribuer à la paix dans la région.
Du côté européen, la France et l’Italie sont les plus concernées par la solution de cette crise parce que ces deux pays en subissent directement les conséquences. Il est donc assez étrange que nous soyons les uns et les autres si peu actifs pour y pourvoir au moment où cela serait le plus utile entre le gouvernement autoproclamé de M. Farraj, le Parlement de Tobrouk et l’indispensable général Haftar, en liaison avec les pays arabes les plus proches : l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte.
Car voici la deuxième leçon sur laquelle je voudrais appeler l’attention : dans l’espace euro-méditerranéen, l’ONU n’a qu’une influence et une légitimité assez faibles, comme le montrent les difficultés que rencontre le médiateur désigné par le Conseil de sécurité pour la Libye. En revanche, l’Europe aurait toutes les raisons d’assumer les responsabilités qui lui reviennent.
Hélas ! Là comme ailleurs on ne l’y entend guère, si ce n’est dans une politique de sanctions menée au nom d’une vision « droits-de-l’hommiste » qui est évidemment très éloignée des réalités méditerranéennes.
Du même coup, dans ce vide politique, un certain leadership de l’Italie et de la France devrait s’imposer, non pour y mener des aventures militaires sans avenir, mais pour y pratiquer une politique d’écoute, de dialogue et d’influence en vue de mettre un terme au dangereux désordre libyen.
En ce qui concerne la France en tout cas, c’est peu dire qu’un renouveau de la politique méditerranéenne et arabe de notre pays, fidèle à ses attachements traditionnels, est attendu de toutes parts dans la région à l’occasion de la prochaine élection présidentielle française de mai 2017. Espérons que nos amis ne seront pas déçus !

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