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Le Moyen-Orient à l’heure de Trump

Khattar Abou Diab - avril 14, 2017 - 05:21 - International

Selon le programme électoral et les discours du candidat Trump, on devrait s’attendre à une révision de la politique moyen-orientale des États-Unis.

Avec l’installation du républicain nationaliste Donald Trump à la tête des États-Unis, la tendance isolationniste proclamée pour consacrer la priorité américaine ne signifie nullement un retrait des affaires internationales, car le renforcement du leadership américain est considéré comme indispensable pour assurer la primauté américaine. Après une administration Obama donnant la priorité au compromis avec l’Iran en négligeant les liens avec les alliés classiques, un retour de bâton est attendu avec Trump.
Historiquement au Moyen-Orient, les deux constances de la politique extérieure de Washington étaient : la sécurité de l’État d’Israël, et la sécurité de l’énergie. Sous l’administration d’Obama, la recherche d’un partenariat avec l’Iran et la catastrophique gestion de troubles arabes et de la montée de Daech ont marqué l’action américaine.
Selon le programme électoral et les discours du candidat Trump, on devrait s’attendre à une révision de la politique moyen-orientale des États-Unis. Mais la continuité de la politique étrangère de l’État et le jeu des intérêts nous incitent à la prudence dans la perception des changements prônés pour le nouveau locataire de la Maison-Blanche.
Concernant Israël, c’est la fin du désamour Obama-Netanyahou et l’ascension d’un « véritable ami de l’État hébreu » (selon le Premier ministre israélien) qui pourrait mettre un terme à la vision des deux pays et transférer l’ambassade américaine à Jérusalem.
Quant à l’Iran, Barack Obama quitte son poste sans visiter Téhéran et concrétiser son pari. Avec Donald Trump, loin des annonces électorales, il est exclu d’abroger ou de réviser l’accord nucléaire, mais il est probable que l’extension de l’influence iranienne sera arrêtée et l’aboutissement du partenariat recherché dépendrait aussi de l’impact du facteur israélien.
En Égypte, on jubilait et on applaudit l’arrivée de Trump. Selon une source égyptienne, Trump aurait promis, au cours de sa rencontre avec Al-Sissi, d’étudier une possible inscription des Frères musulmans sur la liste des organisations terroristes. En revanche, en Turquie, Erdogan parie sur un possible éloignement américain de kurdes en Syrie.

Nouvelle politique. Pour la crise syrienne, l’élaboration d’une nouvelle politique américaine dépend du dialogue attendu avec Moscou et d’un apaisement de liens bilatéraux sur d’autres dossiers.
En ce qui concerne l’Arabie Saoudite et les autres monarchies arabes du Golfe, le maintien de la protection américaine pourrait être lié à une contrepartie financière qui nuirait aux intérêts européens.
Avec la transition politique à Washington, en janvier dernier, le système international entre dans une nouvelle phase hollywoodienne et confuse, marquée par les répercussions d’une mondialisation fissurée, et les risques des arrangements sans se soucier de contraintes morales ou des valeurs humanitaires.
Face à un Donald Trump tenant à traduire ses promesses électorales en décisions exécutives, le décideur iranien s’est montré comme indifférent face à ce changement effectué à la Maison-Blanche.
Dix jours après l’investiture de Trump, le test iranien d’un tir de missile balistique à moyen terme ainsi que l’attaque par les Houthis contre une frégate saoudienne dans la mer Rouge reflétaient une volonté iranienne de « prendre le pouls » de la nouvelle équipe américaine. La réaction américaine n’a pas tardé et des sanctions sévères ont été promulguées contre des personnalités et des entités iraniennes ou pro-iraniennes. Ce qui présage une épreuve de force entre les deux partis, qui demeure certainement sous contrôle. Mais cette épreuve esquisse probablement une nouvelle équation dans la région qui ne pourrait pas être en faveur de l’acteur iranien.
Le président Donald Trump mène une course contre la montre pour démontrer le début d’une nouvelle ère à Washington et dans le monde, et prouver qu’il pense en effet ce qu’il a dit durant la campagne électorale. Ainsi, lors de la première friction avec l’Iran, il décrit l’accord nucléaire (juillet 2015) comme catastrophique ou terrible, mais il n’a pas demandé de l’abolir, compte tenu de l’impossibilité pratique ou de la gravité de ce geste.
Selon des sources bien informées à Washington, Trump projette son plan pour l’Iran comme suit : tout d’abord, un militaire nucléaire zéro par la stricte application de l’accord nucléaire ; le refus de développer un programme de missiles balistiques ; l’observation des activités subversives de l’Iran à l’encontre de la stabilité régionale. Et enfin, un refus de l’ingérence flagrante de Téhéran dans les affaires des autres pays, tout en faisant attention aux activités de soutien au terrorisme
Ainsi, un nouveau chapitre commence dans le long feuilleton de relations entre Washington et Téhéran, entamé en 1979. Sans doute l’opposition des États-Unis à l’incursion iranienne en Syrie et en Irak va commencer, et l’intervention iranienne au Yémen pourrait être arrêtée avec l’aide que Washington accorde aux alliés locaux en échange de leur participation active à cet effort et à l’observation de plans américains pour la lutte contre le terrorisme. Dans le même cadre, l’évolution de la relation Washington-Moscou et le facteur israélien auront un impact direct sur l’élaboration de l’approche américaine globale envers l’Iran. Alors que le verrou stratégique Al-Bab bascule à la fin de février, en faveur des forces turques et celles de l’armée syrienne libre dans le cadre de l’opération Bouclier de l’Euphrate (lancée en août 2016).
Avec l’administration Trump, le rapprochement russo-turc est mis à l’épreuve car Washington opte apparemment pour rétablir les liens forts avec l’allié turc historique. En effet, Mike Pompeo, directeur de la CIA, a réservé à Ankara sa première visite à l’étranger (9 février) où il s’est longuement entretenu avec son homologue Hakan Fidan.

Rôle turc. Le dossier syrien et la bataille de Raqqa étaient parmi les principaux thèmes discutés. Depuis, Washington qui continue d’appuyer les forces kurdes dans le cadre des Forces de la Syrie démocratique (FSD) envisagerait un rôle turc pour les autres phases de la bataille de Raqqa. Toutefois, sans une coordination par le haut entre Washington et Moscou, les routes vers Raqqa demeurent semées d’embûches.
Non loin d’Al-Bab, la présence kurde à Manbij continue à représenter un point de friction turco-kurde qui risque de menacer l’échafaudage fragile du scénario de la prise de Raqqa. Pour le moment, Daech qui continue de se battre dans la proche région de Raqqa, Palmyre, Deir Ezzor et Qalamoun (près des frontières libanaises) subit de multiples pressions, mais sauvegarde des marges de manœuvre, surtout avec les couloirs qui demeurent ouverts avec leurs arrières dans l’Est syrien et l’Irak.
Outre l’ASL (Bouclier de l’Euphrate), les FDS et Daech, les autres forces dans le nord syrien vivent un bouillonnement à la suite de la défaite stratégique de l’opposition à Alep et au processus d’Astana initié par la Russie avec le concours de l’Iran et de la Turquie.
Comme autour de Raqqa, les combats acharnés se poursuivent à Mossoul depuis octobre 2016. Ce front de la lutte contre le terrorisme attend le plan de bataille exigé par Trump de son administration, il s’agit d’une priorité et d’un test pour démontrer la détermination du locataire de la Maison-Blanche
Après ses premières visites à l’extérieur englobant l’Arabie Saoudite et le Qatar pour effacer les « traces d’un malentendu » selon ses propos, le nouveau président libanais, Michel Aoun, a réitéré à plusieurs reprises son hommage au président syrien Bachar al-Assad « qui a évité à son pays le sort de la Libye ». Puis il a abondé dans ce sens à la veille de sa deuxième tournée au Caire et à Amman. La position de Michel Aoun concernant l’armement du Hezbollah et son insertion dans la stratégie de la défense du pays du Cèdre semble indisposer l’administration Trump.
La représentante de l’Organisation des nations unies (ONU) sur place, Sigrid Kagh, et les milieux diplomatiques dans la capitale libanaise ont été surpris par les dernières déclarations du président Aoun qualifiant l’armée libanaise de « faible », tout en insistant sur la nécessité de faire recourir aux armes de la « résistance » (Hezbollah), conformément à ce qu’on appelle à Beyrouth « le trio sacré » (peuple, armée et résistance). Pour les chancelleries, ces propos non conformes avec la résolution onusienne 1701 mettant un terme à la guerre de 2006, représentent une rupture avec un « louvoiement » adopté par l’ancien président Michel Suleiman tentant de ne heurter ni la communauté internationale ni le Hezbollah.

Tournée présidentielle.
Cette fois, ces déclarations tombent mal, surtout après la tournée présidentielle à Riyad et Doha, où certains ont caressé l’espoir d’une reprise des livraisons d’armes françaises via un contrat assuré par l’Arabie Saoudite et gelé en 2016. De plus, ces positions sont intervenues à la veille du déplacement de Benjamin Netanyahou à Washington et son premier sommet officiel avec Donald Trump. À en croire une source américaine, la partie israélienne a exigé l’arrêt des aides américaines à l’armée libanaise pour que le Hezbollah ne parvienne pas à bénéficier de la technologie américaine. La réponse américaine a été prudente (Aoun aurait menacé de demander à l’Iran d’armer les troupes libanaises) et elle attend plus de consultations.
À travers ces cas – le défi iranien, la bataille contre Daech (liée au sort du dialogue avec la Russie et l’engagement des alliés régionaux et de l’Otan), le fort lien de Trump avec Israël et les scénarios de l’introuvable paix et des liens américains (arabes et américano-turcs) –, nous constatons l’énormité des enjeux et des défis pour l’administration Trump dans cette région qui demeure vitale pour la stabilité et pour l’économie mondiale.