/ International / Koweït : Avis de tempête sur l’émirat

Koweït : Avis de tempête sur l’émirat

Editor de Sep 7, 2012 - 07:51 dans International

Pour la première fois depuis que les Britanniques l’ont imposée au pouvoir, la famille Al-Sabah semble incapable de gérer ses crises politiques et de faire face à la situation.

Par Khaled Al-Mutayri, Koweït

Depuis l’arrivée à la tête du très riche émirat du Golfe il y a quelques années, de cheikh Sabah al-Ahmad al-Sabah, succédant à son frère, l’émir cheikh Jaber, c’est la première fois que ce petit pays navigue à vue.

Deux principales raisons sont à l’origine de cette situation critique qui ne cesse de s’aggraver au fil des jours. Tout d’abord, l’écartement de la deuxième aile de la famille, dite « Al-Salem al-Sabah ». Laquelle devrait, selon les accords tacites entre les deux parties, accéder automatiquement au pouvoir dès la mort du chef de l’État. Cette fois, cette règle n’a pas été respectée. L’aile Al-Jaber a profité du décès du prince héritier et homme fort de l’autre branche, cheikh Saâd al-Sabah, pour s’emparer du pouvoir. Pis encore, le nouvel émir a placé des hommes de son clan aux postes clés du gouvernement et de l’armée. Ainsi, cheikh Nasser al-Mohamed al-Sabah a été nommé Premier ministre, d’autres ont été nommés à la tête des ministères du Pétrole, des Finances et de la Défense.

Deuxième raison à la dégradation de la situation interne, l’alliance de circonstance – « obligée » – avec les courants islamiques et islamistes. Ce qui a abouti à leur ouvrir les portes du Majliss al-Oumma (Parlement). Ces « courants », qui au début jouaient le jeu de la famille régnante, ont profité des privilèges accordés, notamment lors de la libération du Koweït après l’invasion de l’armée irakienne en 1991 et jusqu’au début des années 2000. Cette lune de miel n’a pas duré, particulièrement lorsque ces alliés sont devenus trop « gourmands » et ne se sont plus contentés de ce que le pouvoir leur donnait. Ils revendiquaient beaucoup plus : participer à la gestion du pays, avoir un droit de regard sur les revenus pétroliers, interpeller des ministres et des députés nommés par l’émir.

Un changement d’attitude qui a été rejeté catégoriquement par le pouvoir. Depuis, les divergences ont commencé, l’ouverture des dossiers des scandales financiers des ministres issus de la famille régnante est désormais de mise, sans oublier l’appel, le 10 août dernier, au nom de l’opposition koweïtienne, à l’instauration d’un « émirat constitutionnel ». Ce qui a mis le feu aux poudres.

Malgré des revenus pétroliers dépassant les 200 milliards de dollars et l’augmentation de la production du brut qui atteint 2,9 millions de barils/jour, auxquels s’ajoutent la stabilité des prix (entre 115 et 120 dollars le baril), le pouvoir reste impuissant face à la montée en force de l’opposition. Cette dernière ne se contente plus d’interpeller les ministres du Pétrole, des Finances ou encore de la Défense.

Démissions successives. Interpellations qui ont d’ailleurs abouti à leurs démissions successives. Une partie de cette opposition parlementaire – composée des islamistes et des fils des grandes tribus – renonce depuis un certain temps à la manne distribuée par Al-Sabah (privilèges en tout genre, licences d’importations, contrats de gré à gré, jusqu’à la corruption financière directe…). Cela afin de se rapprocher d’alliés potentiels du régime. Ce que les observateurs étrangers spécialisés dans les affaires koweïtiennes considèrent comme une preuve de l’essoufflement du pouvoir. Ce constat s’accompagne de la prévision de l’imminence d’une tempête politique que la famille régnante, déjà déstabilisée, n’arriverait pas à endiguer cette fois.

Au début de juillet, le conflit entre le pouvoir et l’opposition s’était stabilisé et les deux parties l’avaient finalement accepté. Mais cela n’a pas duré. Notamment avec la décision prise par le Tribunal constitutionnel. Cette institution juridique a en effet estimé que le Parlement de 2012 n’était pas légal et a fait comme s’il n’existait pas. Ce que l’opposition a considéré comme une trahison de la part de l’État, et une sorte de déclaration de guerre politique. Les députés de l’opposition n’ont pas hésité à critiquer vivement la justice, qui est, selon eux, un instrument à la solde de la famille Al-Sabah et ne défend pas les intérêts des Koweïtiens. La bataille a ainsi commencé. De ce fait, l’opposition a fait savoir qu’elle ne cautionnerait plus le statut d’émirat si ce dernier n’était pas « constitutionnel ». Ce qui signifie que la famille Al-Jaber al-Sabah resterait au sommet, mais sans aucun pouvoir exécutif, à l’image de l’Espagne ou de l’Angleterre. Ce qui n’a pas empêché un leader de l’opposition de dire ironiquement « cette famille aura toujours ses privilèges, ses salaires, comme les patrons des grands groupes économiques. Ses représentants habiteront toujours leurs palais ».

L’opposition semble être déterminée à aller jusqu’au bout de ce bras de fer. Elle prépare d’ores et déjà la mobilisation générale de ses troupes, toutes tendances politiques confondues.

Pays paralysé. Les manifestations prévues pour la journée du 27 août devant le Parlement devraient être poursuivies à partir du mois de septembre. Ce qui risque de paralyser le pays, déjà bloqué politiquement, socialement et économiquement depuis des mois.

La Bourse du Koweït en est la preuve tangible. En effet, depuis cinquante ans, l’opposition a la majorité dans le Majliss al-Oumma, après de longues années de mobilisation politique populaire. Force est de rappeler les manifestations contre le gouvernement de cheikh Nasser al-Mohamed al-Sabah et contre l’ancien Parlement – considéré comme le plus corrompu dans l’histoire du Koweït.

Jusqu’à présent, quinze membres du Parlement de 2009 sont accusés par la justice de déposer dans les banques des milliards de dollars de montants détournés.

Après sa victoire avec trente-cinq sièges sur cinquante au Parlement, l’opposition a réussi à écarter cheikh Nasser al-Mohamed al-Sabah de son poste de Premier ministre. Cela malgré le soutien sans faille de l’émir et de son clan. Il y a des rumeurs sur le fait que le chef de l’Exécutif aurait transféré plus de 250 millions de dollars sur ses comptes personnels ouverts à l’étranger.

Depuis sa présence en force au Parlement de 2012, l’opposition a montré qu’elle est soudée et capable d’imposer son agenda, plus particulièrement après le renvoi de cheikh Nasser. Ce qui dérange le plus l’émir du pays désormais, c’est l’alliance étroite de l’axe islamo-tribal, malgré quelques divergences existantes.

Toutefois il est certain, d’après les analystes politiques, que si le Parlement de 2012 va jusqu’à la fin de son mandat constitutionnel de 2016, le paysage politique koweïtien va nettement changer, même si les deux courants, chiite et libéral, demeurent, malgré eux, sous l’aile du pouvoir pour constituer une faible minorité. Laquelle n’a presque aucune influence sur le terrain. Quant aux indépendants, ils savent qu’ils n’ont d’autre choix que de se rallier à la nouvelle majorité, voire à l’opposition.

Accusations. La tempête s’approche à grands pas avec la décision du Tribunal constitutionnel visant à dissoudre l’actuel Parlement. Pour se défendre contre les accusations de l’opposition, le ministre de l’Information, cheikh Mohamed al-Abdallah al-Sabah, qui refuse la théorie du complot monté par le gouvernement, affirme qu’il a été lui aussi surpris que l’opposition par cette décision.

La tension monte chaque jour d’un cran. On parle dans les diwaniyates (lieux de rencontres des hommes politiques et intellectuels koweïtiens) d’un « printemps koweïtien » qui prendra comme exemple celui du printemps égyptien, à la suite des élections présidentielles.

Or, la question qui se pose est la suivante : comment la famille régnante pourra-t-elle faire face à une bataille où l’opposition est majoritaire, et dont les revendications sont soutenues par la population ?

L’émir du Koweït, cheikh Sabah al-Ahmad al-Sabah, connu pour être un des hommes les plus rusés des pays du Golfe, commence à sortir ses cartes pour riposter à l’opposition. Ses proches laissent entendre que cette fois le bras de fer engagé est très sérieux.

Le 12 août dernier, il a jeté une première carte sur table : le changement de la loi électorale avant son échéance prévue à la fin de l’exercice en cours. Ce que l’opposition qualifie de « coup d’État ». De ce fait, elle a promis d’exercer des pressions sans précédent pour l’instauration de la démocratie parlementaire complète au Koweït. En d’autres termes, interdire à l’émir de dissoudre le Parlement dès qu’il voit que son pouvoir est menacé. Ce qui l’obligerait à faire des concessions et affaiblirait plus tard l’emprise de la famille régnante sur la destinée de l’émirat.

D’autre part, rappelons qu’en juin dernier le chef de l’État a lancé son premier ballon d’essai à travers le Tribunal constitutionnel qui voudrait revenir au Parlement de 2009, considérant celui de 2012 non légal. Toutefois, ce Parlement de 2009 n’a pas réussi durant le mois d’août à se réunir pour désigner un nouveau gouvernement.

Autre carte de l’émir : mettre l’opposition face au Tribunal pour créer un vide législatif préservant ainsi la mainmise sur les résultats des prochaines élections législatives. Allant plus loin dans sa riposte, l’émir a utilisé la vague des protestations violentes qui pourraient ressembler au printemps arabe pour faire peur à la population koweïtienne.

Le chef de l’État n’a pas hésité à alimenter les rumeurs sur les risques qui attendent le pays, le niveau de vie et les intérêts de ses citoyens. Il a appelé à la vigilance et à la prudence. Ce qui ne peut se faire qu’avec la solidarité nationale afin de faire face à la « fitna » qui divise le pays et les citoyens. Allusion faite aux susceptibilités entre sunnites et chiites. Mais l’opposition nie complètement son existence, à l’heure où tous les Koweïtiens prônent le changement et l’instauration d’un émirat constitutionnel.

L’émir joue chaque jour sur la préservation de l’union nationale et du tissu social koweïtien. Il met le peuple en garde contre les ingérences étrangères (sans les nommer).

Dans son discours adressé au peuple à dix jours du mois du ramadan, cheikh Sabah al-Ahmad al-Sabah a rendu l’opposition responsable du retard du processus de développement en cours lancé par l’État. De plus, il l’a accusée d’être la cause de l’échec de la réalisation des réformes annoncées, cela en paralysant le pays. Ses propos ne semblent pas, jusqu’à présent, porter leurs fruits, notamment après l’implication des membres du gouvernement et de sa famille, dans une série de scandales financiers. L’appel de l’opposition à l’élection d’un gouvernement qui ne sera pas imposé par la famille régnante séduit beaucoup plus alors que le climat de peur que le chef de l’État tente de propager est loin de convaincre cette fois. En dépit de la tension existante, certains analystes politiques koweïtiens estiment que les deux parties vont finir par « calmer le jeu », car la stabilité du pays dans cette conjoncture régionale et internationale très morose ne serait dans l’intérêt de personne.

Nul ne peut nier que le Koweït est parmi les États les plus riches du Golfe. Et que ses excédents financiers cette année, malgré la longévité relative de la crise financière internationale, devraient avoisiner 10 milliards de dinars (environ 36 milliards de dollars).

Taux de croissance. Force est d’avouer que le niveau du PIB d’un pays comme le Koweït reflèterait, sans aucun doute, une augmentation du revenu par habitant de l’ordre de 66 000 dollars. Ce qui placerait l’émirat parmi les États où les revenus sont les plus hauts du monde. À cela s’ajoute, selon la National Bank of Koweit (NBK), le plus puissant établissement financier de la place, un taux de croissance estimé à 4,4 %. À condition que les prix du pétrole restent dans la même fourchette.

De ce fait, les Koweïtiens ne se plaignent pas de leur niveau de vie, encore moins des revenus que rapporte l’économie de leur pays, dépendant à plus de 90 % du brut. D’autre part, la finance du pays est une des plus solides des États du Golfe.

Les avoirs de son fonds souverain, la Kuwait Investment Authority (KIA) s’élèvent à 680 milliards de dollars. Néanmoins, ce constat encourageant ainsi que le développement des capacités du Trésor public impliquent des charges sur l’État. Il faudrait investir les excédents des capitaux de manière plus raisonnable, loin des commissions sur les contrats, des détournements de fonds et des investissements perdants, comme cela a été le cas avant la crise financière internationale, que ce soit aux États-Unis ou en Europe. Cette situation devrait inciter l’État à répondre aux revendications grandissantes de la part de la société.

Si le « côté jardin » de la situation socio-économique du Koweït est positif, le « côté cour » est bien différent. En effet, l’amélioration du développement économique au Koweït repose sur des facteurs étrangers. Ces derniers émanant de l’amélioration de la demande sur le pétrole, la hausse de ses prix, et non sur la rentabilité des exportations du secteur non pétrolier, dont les performances sont toujours modestes.

Le renforcement de ces secteurs dépend des dépenses publiques qui, elles, dépendent des revenus pétroliers. Enfin, ces domaines et leurs activités dépendent, à leur tour, du soutien de l’État. Ce dernier est contraint d’assurer les terrains, l’électricité, l’eau, les infrastructures. De plus, il doit réduire les coûts.

Le développement en cours ne parvient pas à créer de nouveaux emplois pour les citoyens koweïtiens. Parmi les trois millions d’habitants, 35% seulement sont des Koweïtiens de souche, le reste étant constitué par la main-d’œuvre étrangère.

Postes rentables. Lorsque 20 000 Koweïtiens déferlent annuellement sur le marché du travail, ils ne trouvent devant eux comme débouchés que les institutions du secteur public. Le secteur non pétrolier, quant à lui, n’a pas intérêt à les embaucher car ils coûtent beaucoup plus que l’employé étranger. Un problème auquel les gouvernements successifs n’ont pas trouvé de solution. Seuls ceux qui sont issus de la famille régnante et de leur entourage profitent des postes rentables offerts par l’administration publique et les institutions financières qui en dépendent.

Cependant, il faut reconnaître que, seul parmi les secteurs non pétroliers, le secteur bancaire et financier est presque le seul qui assure des emplois « économiquement corrects » pour les Koweïtiens de la classe moyenne du pays. Tandis que les autres détournent les lois pour ne pas employer des Koweïtiens.

Le bras de fer qui perdure depuis le début de 2012, entre la majorité au Parlement et les gouvernements qui se sont succédé durant les sept premiers mois de cet exercice ont gelé tous les projets de développement initiés par l’État.

De plus, le retard des grandes sociétés quant à la publication de leurs résultats (sans que le gouvernement puisse y remédier) a paralysé le marché financier koweïtien. Le pire, c’est que l’annonce de l’émir de faire du Koweït un centre commercial et financier régional et international – en lui consacrant un budget de 100 milliards de dollars – est gelée. Ce projet visait à remplacer le rôle commercial de Dubaï frappé par la crise de l’immobilier, et celui de Bahreïn en tant que centre financier en raison des événements qui ont frappé l’économie de cette « monarchie » de plein fouet.

Cette nouvelle crise et le mois du ramadan pourraient retarder, au moins jusqu’à fin d’octobre, l’attribution des contrats de consultant en gestion pour deux grands projets pétroliers, la quatrième raffinerie et la rénovation de deux raffineries existantes. Cela retarderait aussi le lancement de l’appel d’offre pour les contrats EPC (ingénierie, fournitures, construction) qui étaient prévus respectivement pour juillet et octobre.

Cette nouvelle bataille, la première en son genre de son ampleur, consolide les points de vue et les avis des analystes politiques affirmant que l’émirat des Al-Sabah navigue à vue.

Critiques.

Les députés de l’opposition n’ont pas hésité à critiquer vivement la justice, qui est, selon eux, un instrument à la solde de la famille Al-Sabah et ne défend pas les intérêts des Koweïtiens.

Bras de fer.

L’opposition semble être déterminée à aller jusqu’au bout de ce bras de fer. Elle prépare d’ores et déjà la mobilisation générale de ses troupes, toutes tendances politiques confondues.

Opposition.

L’appel de l’opposition à l’élection d’un gouvernement qui ne sera pas imposé par la famille régnante séduit beaucoup plus alors que le climat de peur que le chef de l’État tente de propager est loin de convaincre.

Revenus

Les Koweïtiens ne se plaignent pas de leur niveau de vie, encore moins des revenus que rapporte l’économie de leur pays, dépendant à plus de 90 % du brut.

Projets gelés.

Le bras de fer qui perdure depuis le début de 2012, majoritaire au Parlement et les gouvernements qui se sont succédé durant les sept premiers mois de cet exercice ont gelé tous les projets de développement initiés par l’État.