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GOLFE Les pays du CCG, havre de paix régional

Lila Schoepf de Avr 27, 2017 - 05:40 dans International

Les remous géopolitiques peuvent prêter à confusion, mais le Moyen-Orient n’est pas plus une simple région homogène que l’ensemble du continent européen.

Les récents bouleversements géopolitiques ont donné l’impression que le Moyen-Orient entier s’embrasait. Les événements en Syrie, en Irak, au Yémen et en Libye ont tout naturellement contribué à cette impression, ou plus exactement à cette perception erronée.

Le lancement par les forces de la coalition de la bataille de Mossoul, en Irak, ainsi que de la bataille prévue de Raqqa en Syrie, de même que la poursuite des hostilités au Yémen ont renforcé ce malentendu.
En grande partie – mais pas totalement – à l’écart de la tourmente, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) bénéficient d’une réputation bien méritée de havre de paix régional, un statut dont jouissait auparavant le Liban.
« À bien des égards, les États du CCG sont toujours un vrai havre de paix et un bastion de la stabilité, dans ce qui est autrement une région très tourmentée », affirme Allison Wood, analyste spécialisée dans le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, au bureau de Dubaï de Control Risks Group.
Hormis quelques lacunes, le CCG dispose des quatre conditions nécessaires à la sécurité de tout régime, explique Atif Kubursi, d’origine libanaise, professeur émérite d’économie, président d’Econometric Research, et ancien sous-secrétaire des Nations unies. Cela inclut une stabilité politique externe et interne, hors de laquelle un havre de paix est une chose impossible. « Vous avez ensuite besoin de stabilité économique, comprenant quatre facteurs importants, comme une monnaie forte et stable, ainsi qu’un équilibre économique sans déficit budgétaire ni déficit commercial. De ce point de vue, les pays du Golfe connaissent une situation inconfortable, étant confrontés à des déficits commerciaux.
» Le troisième point : avoir un véritable régime gouvernemental capable d’entreprendre des projets et d’attirer des investissements étrangers. Et enfin : avoir un montant très élevé de réserves étrangères, condition qui existe déjà – à l’exception d’Oman qui a de faibles réserves. »
Les stratégies de sécurité élevée sont à la base des fondements de cette réputation. Selon Wood, le déploiement de puissantes forces de sécurité, avec un solide soutien américain, contribue grandement à garantir le havre de paix. De plus, dit-elle : « On sait très bien qu’ils contrôlent de près la communication dans le pays. Ils font un grand effort pour maintenir la sécurité, ainsi que le statut de havre de paix. »

En adaptant à la situation actuelle la célèbre phrase : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », le réseau des bases américaines et britanniques, ainsi que celles de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) exerce une influence rassurante.
Le bien-être économique et la paix vont de pair dans tout pays. La prochaine Expo 2020 de Dubaï représente une source de bénéfices financiers à venir, et partant, de stabilité. Elle est en effet créatrice d’emplois dans divers secteurs, notamment dans l’hôtellerie et les transports. Le rapport fonctionne dans les deux sens, la réputation de Dubaï ayant contribué à son succès, pour gagner le concours de l’organisation de l’Expo.

La même équation s’applique au succès du Qatar pour remporter l’organisation de la Coupe du Monde de 2022, qui a hâté les projets d’infrastructure, dont les lignes de métro et de tramway, un nouveau port, des routes, des stades ainsi que d’autres centres sportifs.
Dans leur vision, les gouvernements du Conseil de coopération du Golfe établissent un lien très clair entre ce statut et les investissements directs étrangers. « Ces États sont pleinement conscients du fait que leur capacité à attirer les investissements étrangers est très dépendante de leur aptitude à maintenir leur réputation en tant que zones stables, sans problèmes de sécurité, et ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour maintenir cette réputation », affirme Wood, analyste de la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord (Middle East and North Africa, ou Mena).
En effet, les investissements directs étrangers (IDE) par les investisseurs étrangers et les multinationales se sont poursuivis à travers le CCG, tout en connaissant un accroissement annuel. Alors que les Émirats arabes unis (EAU) n’ont pas retrouvé le niveau d’entrées de fonds de 14 108 521 443 dollars précédant leur crise financière, ils ont connu une augmentation régulière depuis leur chute de l’après-crise, à 1 134 128 dollars, totalisant l’année dernière 10 975 829 700 dollars. 


Contributions. Oman, l’Arabie Saoudite, Bahreïn et le Qatar n’ont pas retrouvé non plus les entrées de fonds d’avant la crise, alors que le Koweït avait eu depuis la crise des entrées de fonds en dents-de-scie. Néanmoins, ces entrées proviennent d’investisseurs multinationaux qui ont une grande confiance dans les économies du Conseil de coopération et font d’importantes contributions au Produit national brut de chaque pays.
Alors que le CCG continue d’attirer des entrées croissantes d’IDE, la réputation a un moindre impact au niveau de l’investissement de détail, du fait qu’il est impossible d’obtenir une bonne diversification de secteur dans les marchés boursiers du CCG. C’est dû à l’importance limitée de ces marchés, selon des données fournies par Bruce Powers, principal analyste technique de MarketsToday.net, basé à Dubaï, portail d’information financière se concentrant sur les marchés boursiers du CCG.
Sur le Dubai Financial Market (Marché financier de Dubaï), les secteurs clés pour l’année en cours sont Consumer Staples et Discretionary and Services, respectivement en hausse de 41 % et 25 %. 
En ce moment, les performances proviennent principalement d’une action dans chaque secteur. Pour Consumer Staples, c’est DXB Entertainments, en hausse de 34,5 %, et pour Services, National Central Cooling Company se distingue plus particulièrement, ayant connu une progression de 67,5 %. Dans le secteur des télécommunications, la croissance est assurée par deux actions seulement – Emirates Integrated Telecommunications Company ainsi que HITS Telecom –, la situation étant similaire sur Abu Dhabi Securities Exchange.

Marchés boursiers. Toutefois, les marchés boursiers du CCG sont sûrs et bien réglementés, et leurs perspectives pour le long terme reposent sur les facteurs économiques présentés plus haut, de même que sur le volume important de l’épargne locale et une demande pour de nouvelles émissions d’actions. Divers développements possibles pourraient compromettre ce statut, à commencer par une dévaluation de la monnaie qui, selon certaines sources, serait envisagée par le gouvernement saoudien. Une dévaluation du riyal, qui vaut à l’heure actuelle 0,2666 dollar, contribuerait à réduire le déficit, explique Kubursi. 
« Il existe actuellement une prise de conscience du fait que la monnaie, à un niveau aussi élevé, n’est pas viable », précise-t-il.
Une dévaluation stimulerait également les exportations, notamment le pétrole, en les rendant en effet moins chères, et de ce fait plus attrayantes. Cependant, elle hausserait en même temps le coût des importations, alors que la plupart des produits qui doivent être importés par le CCG sont facturés en dollars américains.
Le même principe pourrait s’appliquer au dinar koweïtien ainsi qu’au dirham des Émirats arabes unis, vu que les autres gouvernements du CCG suivent ordinairement la position de l’Arabie Saoudite.
La dévaluation découragerait aussi les investisseurs directs étrangers, comme les entreprises multinationales, dans la mesure où elles utilisent la monnaie locale. « Si vous détenez sous quelque forme que ce soit la monnaie locale, vous allez en subir les conséquences en passant en dollars américains. Cela affectera les investissements dans la région », déclare Kubursi.
Les conséquences d’une chute des prix du pétrole pourront même s’aggraver, vu les ambitions économiques de l’Iran. Ce dernier est inflexible sur le fait de reprendre sa part de marché originelle de près de 5 millions de barils par jour, alors que le marché ne peut pas les absorber, affirme Kubursi.
Cela, en plus de la réticence des États du CCG à réduire la production, peut se traduire par une poussée vers le bas des prix du pétrole, et par conséquent de plus bas revenus.
Une augmentation du militantisme dans la région aurait des répercussions sur ce statut, prévoit Allison Wood, analyste de la région Mena. « Un grand nombre de compagnies remettraient en cause les affaires et commenceraient à se poser des questions à ce sujet », soutient-elle.

À l’exception de plusieurs attaques menées par des rebelles en Arabie Saoudite, le CGG n’a pas connu d’incidents sérieux depuis le printemps arabe.
L’aptitude des gouvernements régionaux dans la restructuration d’un contrat autoritaire, en diminuant les coûts, en réduisant ou en éliminant les subventions, de même qu’en instaurant et en haussant les taxes, tout en persuadant leurs concitoyens de la nécessité de la restructuration, sera bientôt testée. S’ils réussissent, ils éviteront les manifestations et préviendront les distorsions dans l’économie. Cela reste à voir, déclare Atif Kubursi.
Divers problèmes spécifiques à la situation interne d’un pays, avec une issue inconnue qui pourrait avoir un effet négatif sur la situation, comme à Oman où les problèmes de santé du dirigeant, le sultan Qabous, remettent en question la longévité de son règne continu.
Le sultan Qabous n’a pas désigné son successeur publiquement. « Cela pourrait créer une certaine incertitude politique, cet état de fait, associé aux bas prix du pétrole et aux pressions sur l’économie omanaise, pourrait conduire à une insécurité dans la réglementation et la politique qui décourage les IDE », soutient Wood.
Une solide situation de l’emploi contribue grandement à la stabilité, dans tout pays et à n’importe quel moment. En Arabie Saoudite, environ 90 % des employés travaillent pour le gouvernement, un chiffre qui devrait baisser avec les restrictions provoquées par les bas prix du pétrole.
Entre-temps, une étude du Forum économique mondial ayant pour titre : Arab Employment, A Systemic Approach for Resource-Endowed Economies (L’emploi dans les États arabes, une approche systémique des économies riches en ressources naturelles) sonne comme un avertissement quand elle affirme : « Malgré l’importance grandement reconnue du problème et des nombreux efforts en cours, peu de progrès ont été réalisés… Les taux élevés persistants du chômage des jeunes dans les pays du CCG – Bahreïn, Koweït, Oman, Qatar, Arabie Saoudite et Émirats arabes unis – démontrent clairement que la solution véritable pour l’emploi des jeunes requiert plus qu’une capacité budgétaire et une croissance économique. »

Instabilité. Ces facteurs, qui s’ajoutent aux 100 000 diplômés spécialisés annuels en Arabie Saoudite, à la recherche d’un emploi, en plus de la masse actuelle de près de 700 000 chômeurs, ainsi que la restriction de l’embauche par le gouvernement, et les pressions pour augmenter la productivité, pourraient mener à une instabilité.
La parfaite inconnue est la possibilité que certains individus, qui sont allés combattre avec l’État islamique et d’autres groupes militants puissent y retourner et mener des attaques. « Jusqu’à présent, les forces de sécurité ont assez bien géré cette menace », déclare Wood. Si les forces de la coalition reprenaient les parties de l’Irak et de la Syrie que l’EIIL contrôle, des combattants de ce dernier, en fuite, pourraient revenir et agir en tant qu’insurgés. Si ce scénario se cristallisait, il pourrait commencer à éroder une partie de ce statut de havre de paix.