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FRANCE MONDE ARABE Orientations et adaptations politiques

Helene Benail de Juin 6, 2017 - 10:43 dans International

Abordé lors de débats politiques à l’occasion du colloque organisé par le CIGPA, le 14 avril dernier, l’islam suscite l’intérêt des politiques, des intellectuels et des médias.

Quels regards portent les candidats à l’élection présidentielle sur la question de l’islam en France ou l’islam de France ? Quel est le rôle joué par les acteurs de la société civile dans ce débat ? La position des Français de confession musulmane est-elle bien représentée, exprimée et entendue ?
« Les onze candidats à l’élection présidentielle française face à la question de l’islam en France », tel était le thème du colloque organisé par le Centre international de géopolitique et de perspective analytique, ou CIGPA, en association avec la Confédération des musulmans républicains de France (CMRF), à l’hôtel de l’Industrie à Paris le 14 avril dernier.
« L’objectif de cette rencontre est de lancer le débat entre intellectuels et politiques ne partageant pas forcément les mêmes opinions et qui pensent différemment », a affirmé Mezri Haddad, philosophe, écrivain et président du CIGPA, lors de l’ouverture du colloque. Évoquant le manque d’intérêt de certains politiques à aborder la question de l’islam en France lors de la campagne électorale, le président du CIGPA considère : « L’islam est un thème majeur qui préoccupe la société française. » Selon les organisateurs du colloque, les questions relatives à l’islam et à l’islamisme sont légitimes et compréhensibles, elles suscitent des interrogations et préoccupent l’opinion publique.
Pour les membres de la CMRF, l’image de l’islam a été sclérosée et souillée par les attentats commis en France, en Europe et dans les autres nations à travers le monde, dont les pays arabes. Les actes commis par les membres de Daech et les guerres dans les pays arabes – Irak, Syrie – ont des répercussions négatives sur l’image de l’islam en Occident et sur la vie quotidienne des citoyens en France et ailleurs.
« Nous avons décidé de nous constituer en Confédération des républicains musulmans de France, ou CRMF, pour combattre, politiquement, électoralement, théologiquement, idéologiquement, intellectuellement, spirituellement et médiatiquement, les islamistes de tout bord et
affronter les tenants de l’islamiquement correct ainsi que les zélotes français de l’intégrisme intégré », a souligné Abderrahmane Ameur, secrétaire général de la CRMF lors de son intervention à l’ouverture du colloque. « Face à ceux qui négocient en notre nom, ceux qui ont fait une OPA sur l’islam dans notre pays, nous devions nous organiser pour extraire de son mutisme la majorité silencieuse », a-t-il affirmé.
La candidate de Lutte ouvrière, Nathalie Arthaud, a décliné l’invitation qui lui a été adressée par le CIGPA. Elle a néanmoins adressé un message, via un communiqué dans lequel elle explique : « Mon parti dénonce ceux qui, par xénophobie et démagogie, poussent à faire des amalgames entre les groupes terroristes et la population musulmane dans notre pays. » La candidate à l’élection présidentielle du parti Lutte ouvrière a souligné qu’elle a manifesté avec fermeté son point de vue lors du dernier débat des onze candidats organisé par la chaîne C News.

Débats sur l’islam. Lors de son intervention, Florian Philippot, vice-président du Front national (FN), a fait part de sa satisfaction quant à l’implication des compatriotes musulmans dans l’organisation des débats sur l’islam et de la laïcité dans la république. « Le CCIF ne doit pas être la seule voie autorisée par les médias pour représenter les musulmans dans les débats publics sur les questions de l’islam en France », a expliqué le vice-président du FN.
« Depuis la loi de 1905 qui évoque la séparation de l’Église et de l’État, la république protège dans la sphère privée la liberté de conscience et la pratique religieuse, mais refuse tout débordement d’un culte quelconque dans l’espace public. Ce principe de laïcité permet à tous les citoyens français de cohabiter dans une même nation souveraine. Les concitoyens musulmans sont tout à fait libres comme les autres concitoyens dans leurs pratiques religieuses, à condition que la neutralité de l’espace public soit préservée », a souligné le représentant de la candidate Marine Le Pen.
Pour éviter les dérives du communautarisme, M. Philippot a indiqué que la candidate du FN interdira le recours aux financements publics et privés venant de l’étranger – pays du Maghreb et monarchies du Golfe – et qui servent à la construction des bâtiments réservés au culte. « Car celui qui paie commande », a-t-il souligné.
« Le programme de Marine Le Pen ne peut accepter l’islam consulaire qui a été conclu durant le quinquennat qui s’achève avec l’Algérie et le Maroc pour faire venir en France des imams, car cela favorise le communautarisme », a-t-il ajouté lors de son intervention.
Florian Philippot a indiqué que l’islam de France doit être indépendant de l’étranger, mais peut conserver les concertations théologiques avec les musulmans des autres pays. De même pour les arrangements dans les collectivités qui, selon l’orateur, font souvent la une de l’actualité, des faits qui contournent la loi de 1905, comme celles qui consistent à céder un terrain communal pour la construction d’une mosquée ou d’un centre culturel qui deviendra par la suite un centre cultuel, ainsi que les accords discrets sur les menus des cantines ou les horaires réservés dans les piscines.

Lois de la république.
« Ces mesures favorisent le renfermement communautaire et alimentent les groupes intégristes », a-t-il ajouté. Selon le vice-président du FN : « Les imams ne doivent pas transgresser les lois de la république. »
Sur les sujets sociétaux, et plus particulièrement sur la question de l’égalité entre les hommes et les femmes, le FN considère que nul n’a le droit d’imposer aux autres le comportement qui lui semble ou pas convenable, car la liberté individuelle doit être respectée.
« Nous avons beaucoup régressé dans l’enfermement communautaire et la république a cessé de promouvoir l’assimilation. Le voile islamique isole symboliquement une partie de nos compatriotes du reste de la nation, un but recherché par les fondamentalistes », a-t-il ajouté.
L’orateur n’a pas manqué de rappeler que la candidate du FN demande l’interdiction de porter tout signe religieux ostensible dans l’espace public, et c’est valable pour toutes les religions. Marine Le Pen optera pour la fermeture de toute mosquée salafiste sur le territoire et luttera contre les djihadistes par la déchéance de la nationalité française et l’expulsion de tous les binationaux impliqués dans les filières djihadistes. « Je le dis clairement, nos compatriotes musulmans n’ont rien à craindre de Marine Le Pen, elle les défendra contre le fondamentalisme », a-t-il conclu.
Quelles solutions pour l’islam de France ? L’islam, ainsi représenté, pourrait-il être une menace pour la France et pour les pays arabes ? Ce dernier aurait-il besoin d’être réformé ?
« Il faudra désenclaver l’islam et réintroduire l’enseignement du fait religieux de façon comparative, et pas exclusivement consacré à l’islam dans les écoles. Enseigner le christianisme, le judaïsme et l’islam, via la sociologie, l’anthropologie, l’histoire et la civilisation, et pas par leurs dogmes, sinon ce seraient des mosquées », a suggéré Mezri Haddad lors de la première séance débat.

Décalage. Pour Pascal Cherki, porte-parole du candidat du Parti socialiste, Benoît Hamon, le problème se situe au niveau des inégalités sociales, car la France est en décalage entre ses idéaux et ses faits. « La question fondamentale n’est pas la crise de l’islam, c’est d’abord la crise de la république pour ses promesses inachevées », a-t-il souligné lors de son intervention. Il explique que la responsabilité des dirigeants politiques est de se battre pour assurer l’égalité et assumer le fait que l’islam est la deuxième religion de France. « Nos compatriotes musulmans ont autant de droits et de devoirs que les autres », a-t-il déclaré.
Le représentant de Benoît Hamon explique que la pratique religieuse en France est identique pour toutes les religions. Elle se caractérise par une intensité minoritaire et une pratique occasionnelle d’ordre culturelle tout à fait compatible avec la citoyenneté républicaine. « La fréquentation des mosquées est semblable à la fréquentation des églises », a souligné M. Cherki. Par ailleurs, le représentant de Benoît Hamon a indiqué : « La religion musulmane s’est sécularisée même si cela demeure inachevé. »
Concernant la formation des imams – une des questions fondamentales abordées lors des débats publics sur l’islam de France –, M. Cherki est revenu sur les solutions envisagées pour l’avenir, dont la plus judicieuse consisterait à donner aux institutions les moyens de prodiguer une formation universitaire aux futurs imams. Laquelle assurera une compatibilité profonde entre la pratique religieuse et les traditions républicaines.
Concernant les questions géopolitiques, le représentant de Benoît Hamon considère que la France doit définir une politique structurée envers les pays arabes. Une stratégie qui sera axée sur la stabilité de la région du Moyen-Orient et la démocratisation des sociétés. « Il ne peut y avoir une stabilité durable dans cette zone si la France prend parti pour un camp contre un autre. Nous devons avoir à la fois une relation approfondie avec l’Arabie Saoudite en l’accompagnant dans des réalisations qui sont nécessaires, à un dialogue construit avec l’Iran, ne pas entrer dans le débat conflictuel entre sunnites et chiites et donner une considération et une vision équitable sur le conflit israélo-palestinien », a-t-il déclaré.
Lors de la séance réservée au débat entre les intervenants et l’assistance, le philosophe Pascal Bruckner a rappelé les chiffres de l’étude réalisée par l’Institut Montaigne, publiés en juillet dernier, qui indiquent que 50 % des musulmans français sont des concitoyens comme les autres qui obéissent aux lois de la république.
En revanche, l’étude indique que 28 à 30 % des jeunes, issus de l’immigration de deuxième ou de troisième générations, souhaitent que la charia soit inscrite dans la loi de la république et déclarent ne pas se reconnaître dans l’idéologie, les traditions et les mœurs de la république française. Selon le philosophe, cette situation peut être considérée comme un pont vers la radicalisation minoritaire. « Le débat doit être centré sur les moyens de déradicalisation, notamment à travers l’enseignement du Coran », a conclu M. Bruckner lors de la séance débat.
Djordje Kuzmanovic, représentant du candidat de la France insoumise, Jean Luc Mélenchon, a indiqué que son mouvement souhaite « éviter la division des Français ».

Victimes. « Nous sommes tous des citoyens de la république unanime et indivisible, et nous nous opposons à cette tendance que prônent aussi bien les terroristes que l’extrême-droite pour nous diviser et nous mener à des situations de plus en plus préoccupantes », a souligné le représentant de Jean-Luc Mélenchon. « Les premières victimes du terrorisme
sont les musulmans, c’est la raison pour laquelle Jean-Luc Mélenchon s’est opposé à toutes les opérations militaires dans les zones de conflits, estime Djordje Kuzmanovic. Les opérations militaires qui ont été menées en Irak et en Libye, loin de résoudre les problèmes, n’ont fait qu’attiser les conflits sur place et augmenter les foyers terroristes et créent des tensions communautaires dans notre pays. »
Malika Sorel et Jean-Pierre Mignard, respectivement représentants des candidats François Fillon et Emmanuel Macron ont apporté des précisions sur la position des candidats sur la question de l’islam de France.
Pour Malika Sorel, la question relative à l’islam en France est un sujet majeur dans le débat pour la présidentielle, car les sujets qui touchent à l’identité sont devenus passionnels et potentiellement porteurs de souffrances. Selon la porte-parole de François Fillon, ces sujets ont été instrumentalisés pour des raisons électoralistes depuis le début des années 1980. Une situation qui a engendré, selon elle : « une flambée des communautarismes, le repli identitaire, la régression de l’intégration culturelle, et l’importation sur notre sol d’un certain nombre de conflits qui empêchent les enfants et les familles de tisser des liens de respect et de fraternité ».
Malika Sorel a indiqué que la philosophie de François Fillon repose sur le fait que la religion est un instrument de foi et non un instrument politique. « La France a su élaborer un cadre commun qui permet à tout un chacun d’être libre de croire ou de ne pas croire et qui combat les prosélytismes », a-t-elle expliqué.
L’intervenante a souligné que le programme présidentiel du candidat du parti Les Républicains (LR) consiste dans le respect de la liberté, mais aussi dans la sanction de tous ceux qui vont à l’encontre des principes républicains et des fondements de l’identité française.
« François Fillon entend combattre le multiculturalisme qui arbore comme étendard une prétendue tolérance au droit à la différence qui se transforme en réalité, sur le terrain, en la différence des droits », a-t-elle ajouté. Selon la porte-parole du candidat LR, l’instauration de la sécurité, le combat contre le communautarisme, la libération des quartiers sensibles sont des chantiers auxquels le candidat ne fera aucune concession. « C’est un homme solide, il ne reculera pas. »
« Avions-nous déjà posé la question des musulmans en France, alors qu’elle a une longue histoire avec l’islam depuis la renaissance ? », s’interroge, quant à lui, M. Jean-Pierre Mignard, porte-parole et représentant du candidat Emmanuel Macron. Ce dernier a rappelé que les peuples colonisés par la France étaient musulmans.

Amalgame.
Évoquant la situation actuelle, le porte-parole du candidat du mouvement En marche explique : « Le fait d’admettre l’existence des musulmans en France est un progrès. » Ce dernier attire l’attention sur le risque d’amalgame entre la situation sociale difficile des quartiers et la pression religieuse exercée par une minorité des concitoyens. À la question relative à la réorganisation du culte musulman, Jean-Pierre Mignard a indiqué que la représentation de l’islam est incomplète en France.
« Il faudra renforcer la représentativité du culte musulman. L’État pourrait l’inciter, l’aider dans un ensemble de partage de valeurs républicaines comme l’égalité entre hommes et femmes, assurer que les coutumes ne portent pas atteinte à l’ordre public. Il faut faire confiance au mode de vie, à l’intelligence, à la réflexion et à l’islam des lumières, comme celui d’Avicenne et d’Averroès. Ce travail sera peut-être long, mais il sera réalisé en grande partie par les musulmans eux-mêmes pour que la France soit agréable à vivre », a-t-il conclu.