/ International / France-Maghreb, des liens profonds

France-Maghreb, des liens profonds

Lila Schoepf de Avr 7, 2017 - 16:53 dans International

Député européen depuis 2009, Yannick Jadot était désigné candidat d’Europe Écologie les Verts à la présidentielle de 2017. Il s’est retiré en faveur de Benoît Hamon, du Parti socialiste.

Quel bilan tirez-vous du quinquennat du président François Hollande pour la France et pour l’écologie ?
Au niveau international, quelques réussites sont à noter, notamment la tenue de la COP21, qui constitue une avancée pour le climat, même si aucune mesure contraignante n’a réellement été mise en place et que le traité ne constitue à ce stade qu’un guide international pour l’action.
Je regrette que François Hollande n’ait pas su sortir la France des relations ambiguës, pour ne pas dire délictueuses, voire
criminelles, qu’elle entretient avec un certain nombre de régimes qui lui fournissent les matières premières énergétiques – notamment pétrole, uranium – dont elle a encore besoin pour faire fonctionner son économie. En ce sens, il y a un lien étroit entre la transition énergétique et l’indépendance diplomatique de la France : la diplomatie française ne retrouvera un pouvoir d’action véritable et une crédibilité en matière de valeurs démocratiques que si elle se coupe de sa dépendance au gaz russe, à l’uranium kazakh, aux dictatures pétrolières du golfe arabo-persique ou du bassin du Congo…
La question des ventes d’armes et du matériel de sécurité est à l’avenant : comment être fier de vendre des Rafale à des régimes autoritaires comme l’Égypte ou le Qatar ? Le Parlement ne joue pas assez son rôle de contrôle en termes de vente de matériel militaire et de sécurité français : celui-ci devrait être réservé à un certain nombre de régimes clairement identifiés comme démocratiques.
En ce sens, la « diplomatie économique » brandie pendant quatre ans par Laurent Fabius est un non-sens si elle se traduit de fait par une aide militaire ou un encouragement à la corruption de régimes autoritaires.
Les écologistes promeuvent au contraire une action économique de la France transparente sur le plan financier et respectueuse de l’environnement : cela passe notamment par une politique très volontariste des entreprises extractives ou énergétiques françaises, notamment celles qui ont pour actionnaire l’État, en matière de RSE.
La diplomatie culturelle de la France, en déshérence depuis quelques années alors que notre pays dispose du plus grand réseau culturel au monde, doit également être remise en cohérence et réactivée en lien avec nos partenaires européens. Comment comprendre, par exemple, que le plus grand pays francophone qu’est la République démocratique du Congo, ne fasse pas de notre part l’objet d’un effort de diplomatie culturelle démultiplié ?

Et quel bilan pour le mouvement écologiste ?
En matière d’action internationale, nous avons eu un ministre délégué au Développement, Pascal Canfin, de 2012 à 2014. Malgré des avancées notables sur les missions de l’AFD – qui officiellement ne finance plus de projets d’énergies fossiles –, le contrat de gouvernement trop peu explicite noué en début de mandature n’a pas permis de marquer clairement une empreinte écologiste à son action.
Certes très utile pour un mouvement comme le nôtre encore peu exercé dans les fonctions de gouvernement national, l’expérience ministérielle acquise ne s’est pas pour autant soldée par une remarquable efficacité. Si nous devons à nouveau participer à une majorité nationale, il faudra rédiger en termes plus rigoureux le contrat de gouvernement… Ce qui suppose également un engagement en ce sens de nos futurs partenaires.

En ce qui concerne la politique intérieure, quelles sont les principales mesures de votre programme pour relancer l’économie et la croissance ?
Le constat est sévère : plus de 6 millions de chômeurs, près de 4 millions de travailleurs pauvres (surtout des femmes et des jeunes), une perte de sens et une dégradation brutale des conditions de travail pour beaucoup…
Pour les chômeurs comme pour les salariés, les politiques libérales menées depuis trente ans font partie du problème, pas de la solution. Pour beaucoup de dirigeants politiques de droite, malheureusement aussi de gauche, l’entêtement dans l’échec est devenu un étendard, incapables de mesurer la violence de leurs décisions, comme la désespérance et la défiance qu’elles créent chez nos concitoyens.
Des solutions existent pourtant. Bien qu’en marge des politiques publiques, elles ont démontré leur capacité à créer et à pérenniser des entreprises innovantes et des emplois durables, ancrés sur les territoires et non délocalisables, à adapter notre économie aux enjeux des limites finies de la planète.
Je veux dresser un nouveau dessein pour notre économie : une économie tournée à 100 % vers la durabilité, l’innovation et le numérique, faisant de l’environnement et de la protection sociale les clés du succès.
Le projet de la France Vive, mobilise l’ensemble des outils publics au service d’une France 100 % durable : 100 % énergies renouvelables, zéro déchet et zéro pesticide. Éco-matériaux, rénovation du bâti, recherche-développement, PME/PMI et start-up dans les énergies renouvelables, les transports collectifs, la voiture intelligente, peu polluante et partagée, les services à la personne, l’agriculture paysanne et biologique…
La transition écologique que je propose créera plus de 500 000 emplois sur le quinquennat et favorisera la relocalisation d’une partie de l’économie, enjeu essentiel de l’aménagement du territoire et de la vitalité des services publics. Pour cela, nous nous appuierons sur un plan d’investissement de 600 milliards d’euros par an, financé par la Banque européenne d’investissement.

Quelle est votre position sur la politique française et européenne sur la question de l’accueil des migrants ?
Nous devons impérativement abaisser le pont-levis de la « forteresse Europe », pour des raisons humanitaires, parce que ces gens risquent leur vie s’ils restent dans leur pays et parce que nous ne pouvons plus laisser la charge de s’en occuper aux seuls pays voisins comme le Liban, la Turquie ou la Jordanie, qui risquent d’être déstabilisés à leur tour.
Après la Seconde Guerre mondiale ou encore après la fin de la guerre d’Algérie, la France et l’Europe ont déjà surmonté des exodes de bien plus grande ampleur.
Pourquoi n’ont-ils pas été plus problématiques ? Essentiellement parce que l’accueil des réfugiés a été à l’époque financé à crédit. Si on finance l’installation des réfugiés à crédit, les revenus du reste de la population ne diminuent pas et le volume de l’activité globale augmente d’autant…
Et ces réfugiés posent paradoxalement d’autant moins problème qu’on se montre généreux avec eux : c’est en effet surtout si les revenus qu’on leur alloue sont trop faibles qu’ils risquent d’exercer un dumping social en s’adonnant au travail au noir…
Par la suite, grâce à l’activité économique qu’ils engendrent une fois installés (un processus qui peut aller vite si l’opération est bien menée), le remboursement de l’endettement contracté ne devrait pas poser de difficultés.
Accueillir décemment 2 millions de réfugiés dans une Europe qui compte 510 millions d’habitants, cela coûte de l’ordre de 30 milliards d’euros par an, soit 0,2 % du PIB de l’Union. Comment considérer qu’il serait impossible de s’endetter collectivement à ce niveau dans ce but, au moment où la Banque centrale européenne fait marcher la planche à billets pour injecter chaque mois 60 milliards d’euros supplémentaires dans la machine européenne ?
Le gouvernement français devrait proposer un compromis à son homologue allemand en se saisissant de la proposition de son ministre des Finances d’instaurer une taxe pour financer l’accueil des réfugiés : en contrepartie d’une répartition plus équitable des réfugiés en Europe, l’Allemagne accepte que l’Union s’endette pour aider ses voisins à les accueillir dignement.

Les attentats qui ont frappé la France et l’Europe en 2015 et 2016 ont-ils influé sur votre programme ou sur vos positions ? En matière de prévention des risques, sécurité intérieure, politique étrangère…
Nous ne pouvons évidemment pas rester stoïques face aux attentats qui ont touché notre pays. Pour autant, politiquement, c’est une réponse construite qu’il faut proposer. Ne surtout pas céder à l’émotion ou pire, surfer sur la peur et semer la discorde pour espérer récolter quelques suffrages, comme c’est clairement le cas chez certains politiques.
En matière de politique étrangère, il est utile de revoir à la baisse les relations de coopération, notamment militaire, existant avec des régimes arabes pétroliers ou gaziers qui soutiennent activement de par le monde une vision très régressive de l’islam, laquelle a un lien direct ou indirect avec les attentats commis au nom de l’islam en France et dans de nombreux autres pays. Sortir des énergies fossiles et nous diriger vers une France 100 % renouvelable d’ici à 2050 est, en ce sens aussi, une manière de retrouver notre indépendance vis-à-vis de pétromonarchies qui bafouent les droits humains, parfois les plus élémentaires.

Quelle image avez-vous des partenariats entre la France et les pays du Maghreb et quel futur envisagez-vous pour ces partenariats ? Si vous étiez au pouvoir, comment redéfiniriez-vous les relations avec les pays du Maghreb ? De votre point de vue, aujourd’hui que reste-t-il du printemps arabe ?
Les liens qui unissent la France et les pays du Maghreb sont à la fois profonds et complexes, parfois contradictoires. En ce sens, les écologistes accueillent avec une grande sympathie les gestes mémoriels effectués vis-à-vis de l’Algérie par le président Hollande au cours du mandat écoulé, qu’il s’agisse de la reconnaissance des crimes du 17 octobre 1961, de la violence coloniale devant le Parlement algérien ou de l’abandon des Harkis à la fin de la guerre d’indépendance algérienne.
Ce préalable étant posé, il faut revoir les relations franco-algériennes dans un cadre européen moins passionnel, en établissant de nouvelles coopérations, notamment en matière culturelle et en matière d’énergies renouvelables, puisque le potentiel solaire de ce pays dépasse de loin ses besoins de consommation.
L’action culturelle française n’est pas un vain mot : dans les pays où la démocratie reste largement à construire, elle doit permettre aux jeunes de rencontrer des œuvres ou des expériences qui éveillent leur esprit critique et affûtent leur conscience politique ainsi que leur capacité d’action politique non violente.
Avec le Maroc, les écologistes seront sans doute bien plus exigeants que ne l’ont été les gouvernements français précédents sur la question des droits humains : la permanence d’un appareil sécuritaire très développé et d’une action coloniale très structurée au Sahara occidental rend les relations plus délicates à construire avec ce pays qui reste une monarchie de droit divin.
Enfin, tout doit être fait pour soutenir le processus démocratique qui est en cours en Tunisie, jusqu’à présent le seul pays arabe à s’être sorti par le haut des révolutions dites du « printemps arabe ».

Comment jugez-vous la politique de la France au Moyen-Orient et que pensez-vous plus particulièrement de son positionnement dans le conflit syrien ?
L’échec de l’action de la communauté internationale en Syrie est patent : jamais la situation n’a été aussi meurtrière depuis le début du soulèvement populaire contre le régime de Bachar al-Assad. Pire, depuis cinq ans toute tentative du Conseil de sécurité pour agir, ne serait-ce que sur le plan humanitaire, a été rendue impossible par le veto de la Russie.
Alep est emblématique de la situation de la Syrie : berceau de la rébellion contre le régime de Bachar al-Assad, elle vit sous état de siège depuis 2012. Aujourd’hui, 250 000 personnes tentent de survivre dans des conditions tragiques qui s’aggravent chaque jour : absence de nourriture du fait du siège, bombardements constants et intensifiés depuis l’été 2016, destructions ciblées des hôpitaux, écoles et infrastructures nécessaires. Cet acharnement sur la population d’Alep vise à soumettre la principale résistance au régime de Bachar al-Assad.
Le secrétaire général de l’Organisation des nations unies [ONU], Ban Ki-moon, s’est dit consterné par l’escalade militaire dans la ville d’Alep. À la lumière du droit international, selon lui, la qualification de la situation est claire : l’usage systématique et aveugle d’armes dans des zones densément peuplées constitue un crime de guerre.
La réunion d’urgence du Conseil de sécurité à la demande des États-Unis, de la France et la Grande-Bretagne du 25 septembre a conclu à une responsabilité directe de la Russie et de Bachar al-Assad dans la cessation de la trêve. Pourtant, la communauté internationale reste impuissante.
Nous devons exiger que les responsables de ces actes soient poursuivis par la Cour pénale internationale. Il faut par ailleurs que l’Union européenne puisse intervenir dans les négociations pour la poursuite d’un cessez-le-feu afin de ne pas laisser les deux grandes puissances parrainer seules des négociations qui, à terme, se concluent par des échecs.
Une réforme du Conseil de sécurité est nécessaire. Les Nations unies doivent d’urgence se prononcer pour des sanctions contre ceux qui violent impunément le droit international. La guerre n’est une fatalité que si nous restons spectateurs. L’Europe est le fruit d’un travail pour la paix, elle doit faire son possible pour permettre au peuple syrien de retrouver liberté et dignité.

Quelles sont vos positions sur le conflit israélo-palestinien en général et l’occupation israélienne en particulier ?
Je me félicite de l’adoption de la résolution 2334, en particulier dans sa condamnation sans équivoque de la colonisation israélienne. Au mépris de cette résolution, au mépris du droit international, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou vient de relancer la colonisation à Jérusalem-Est en annonçant la construction de centaines de logements. Il a ajouté que 11 000 constructions supplémentaires à Jérusalem-Est seraient bientôt autorisées.
Ce faisant, les autorités municipales se prévalent de ce que « les règles du jeu ont changé avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Nous n’avons plus les mains liées comme du temps de Barack Obama ».
Le danger est bien réel d’une radicalisation de la colonisation israélienne : avec l’administration Trump, l’extrême droite israélienne tente un très grave saut qualitatif, en passant de la colonisation à l’annexion. Pour preuve la loi du 5 décembre dernier sur les avant-postes, et celle, annoncée, sur Maale Adoumim.
Dans ce contexte, la toute récente annonce de l’annulation du voyage à Bruxelles de l’ex-ministre israélienne Tzipi Livni, que la police et la justice belges auraient voulu convoquer pour répondre aux accusations de crimes de guerre selon le principe de la compétence universelle, prouve aussi que des mesures concrètes peuvent être efficaces pour faire prévaloir le droit international.
J’estime que la France, qui vient de condamner la reprise de la colonisation, doit de toute urgence jouer son rôle, elle qui a soutenu la résolution 2334. Mais elle ne doit plus se contenter de déclarations verbales : pour bien montrer sa détermination à faire prévaloir le droit international,elle doit dès aujourd’hui interdire l’entrée des produits et services liés à la colonisation. Il est grand temps pour l’État français de reconnaître l’État de Palestine dans les frontières du 4 juin 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale, comme l’avaient déjà voté, dès 2014, 493 parlementaires français, et comme y appellent aujourd’hui douze ambassadeurs français.

Quelles sont vos positions sur l’occupation du Sahara occidental par le Maroc ?
Le cas du Sahara occidental, hélas, n’est pas très différent de celui de la Cisjordanie : il s’agit d’un territoire occupé illégalement depuis des décennies, où la construction d’un mur sanctionne l’annexion effective d’une grande partie du territoire par l’occupant, où les droits humains des habitants sont régulièrement violés, où la résistance est systématiquement et durement réprimée.
Dans les deux cas, l’occupant bénéficie d’un protecteur puissant au Conseil de sécurité de l’ONU. La France est celui-ci dans le cas du Sahara occidental occupé par le Maroc, sa responsabilité est donc encore plus grande dans ce conflit. Les écologistes ont toujours affirmé leur attachement à l’autodétermination du peuple sahraoui : si nous devenons majoritaires, la France fera tout ce qui est en son pouvoir pour que le référendum d’autodétermination éternellement promis par l’ONU, éternellement remis pour complaire au régime marocain, puisse se tenir dans des conditions démocratiquement acceptables et dans un délai raisonnable qui ne devra pas dépasser deux ou trois ans.