/ International / Finance islamique : Une présence contrastée

Finance islamique : Une présence contrastée

Editor de Sep 27, 2012 - 07:54 dans International

Depuis la crise financière mondiale, le modèle financier occidental et ses méthodes spéculatives ont été remis en cause, tandis qu’un autre système a été revalorisé : la finance islamique.
Par Marine Deneufbour

Il a fallu attendre 1975 pour que la première banque islamique voie finalement le jour. « La Finance islamique a un caractère à la fois ancien par ses principes, fondés sur la Charia, et récent dans sa pratique », nous explique Jean-Paul Laramée, secrétaire général de l’Institut français de finance islamique (IFFI).

Aujourd’hui, les actifs islamiques sont pour moitié issus des banques islamiques et près de 40 % proviennent des fenêtres islamiques des banques conventionnelles. Au niveau mondial, la finance islamique est pratiquée de manière très différente selon les pays. « Il existe deux grandes écoles : celle dite “traditionnelle”, qui est la plus visible et qui est essentiellement ancrée dans les pays du Golfe ; et l’école asiatique, qui prend ses sources en Asie du Sud-Est et qui se distingue par son caractère plus moderne et innovant », nous détaille M. Laramée.

L’Asie du Sud-Est est d’ailleurs considérée comme la plus propice au développement de la finance islamique grâce à son économie plus généraliste et à sa proximité avec la Chine.La Malaisie, pays précurseur en la matière, est le cœur même de sa croissance dans la région. Le pays est également l’un des marchés du sukuk les plus volumineux et dynamiques. « La Malaisie bénéficie d’un avantage de taille : elle ne possède qu’un seul Sharia Board, là où la plupart des autres pays musulmans en possèdent autant qu’ils ont de banques, ce qui amène à des désaccords réguliers sur la conformité de certains produits financiers avec les principes islamiques », précise Jean-Paul Laramée.

La présence de la finance islamique dans certains pays à la tradition étatique propice n’en demeure pas moins minoritaire. « Aucun pays au monde ne pratique exclusivement cette finance », assure le secrétaire général de l’IFFI.

Marché phare d’Afrique. Contre toute attente, il nous apprend que le Soudan est le pays où la part de marché de la finance islamique est la plus importante, avec près de 50 % du total des actifs financiers du pays. Il est le marché phare d’Afrique avec pas moins de 22 banques islamiques présentes. Vient ensuite l’Arabie Saoudite dont 25 % des actifs financiers sont conformes à la Charia. Une relative faiblesse compensée par la forte proportion des prêts à la consommation d’origine islamique (95 % en 2006). Les pays du Golfe, quant à eux, suivent de près leur voisin saoudien avec environ 20 % d’actifs islamiques. Le Barheïn se distingue cependant en étant reconnu comme le hub régional de la finance islamique.

Le Soudan tire le continent africain vers une pratique plus importante de la finance islamique. « En Afrique, une banque islamique ouvre tous les quinze jours », nous apprend Jean-Paul Laramée. Ses relations économiques avec les pays d’Asie du Sud-Est ne sont certainement pas étrangères à cette croissance inédite.

D’autres pays comme la Turquie sont vus comme des opportunités pour développer la finance islamique. Avec un marché très prometteur, il est malgré tout encore trop sous-exploité : seules quatre banques islamiques y sont présentes, trois étant détenues par des investisseurs bancaires du Golfe et une étant uniquement détenue par des intérêts turcs.

La Turquie n’est pas le seul pays à présenter une telle opportunité pour la finance islamique. Alors que les musulmans de France constituent la plus grande communauté islamique du monde occidental, cette dernière n’a pas encore suffisamment accès à une offre de services financiers conforme à ses principes religieux. L’Autorité des marchés financiers (AMF), le Sénat et même le ministère des Finances – qui avait autorisé l’émission de sukuks dès 2008 – avaient pourtant multiplié les encouragements publics au développement de la finance islamique sur le territoire français. Par ailleurs, quelques investissements islamiques avaient été enregistrés en France dans l’immobilier et le capital investissement depuis quelques années, mais à une proportion trop négligeable par rapport au potentiel réel du pays. Enfin, un cadre réglementaire avait été mis en place en 2010, année même où le second groupe bancaire français (BPCE) et la Banque islamique du Qatar avaient signé un accord visant à donner plus de place à la finance islamique en France.

Alors pourquoi des barrières semblent encore érigées contre son introduction dans l’Hexagone ?Jean-Paul Laramée, auteur d’un ouvrage intitulé Finance islamique à la française : un moteur pour l’économie, une alternative éthique, a repéré plusieurs sources de blocage : « La création d’une banque islamique en France est rendue impossible du fait de son appartenance à la zone euro. La Banque de France n’a plus d’autorité suffisante et doit prendre ses instructions auprès de la BCE. Néanmoins, la BCE ne saurait autoriser une banque qui refuserait de facto de se refinancer auprès d’elle, à cause de la pratique des taux d’intérêts. » Le principe du riba (ou l’interdiction de l’intérêt) vient donc compromettre la création d’une banque islamique à la française sur le modèle de la seule et unique insitution de ce type en Europe, The Islamic Bank of Britain. La seconde difficulté pointée par M. Laramée réside dans le scepticisme de la Fédération française des banques qui voit d’un mauvais œil l’arrivée sur ses terres de la finance islamique. « Elle y perçoit une concurrence et semble décidée à ne pas lui laisser gagner du terrain en France, analyse-t-il. C’est indubitablement lié à des idées reçues telles que le peur de voir de plus en plus d’investisseurs musulmans peser sur le système financier français. »

Il suffirait donc qu’une meilleure pédagogie soit de mise auprès des décideurs financiers français pour que la méfiance finisse par cesser. L’IFFI propose à cet égard un programme de formation sur la finance islamique destinée aux acteurs de la finance française. Et ceux qui ont compris l’intérêt de ce type de finance pour la bonne santé de l’économie, comme Christine Lagarde, actuelle directrice générale du FMI et ancienne ministre de l’Économie et des Finances en France, doivent continuer à faire preuve de pédagogie.

« Il serait profitable que les systèmes financiers, conventionnel et islamique, produisent davantage de synergies, juge Jean-Paul Laramée.

La Finance islamique devrait pouvoir cofinancer avec les banques conventionnelles davantage de projets et ainsi générer des équilibres salvateurs pour la finance globale. » Actuellement dans le monde, la finance islamique représente environ 10 à 15 % de l’encours financier total et est en constante progression. Il reste à savoir maintenant si la France va suivre la tendance.