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États-Unis Maghreb Orientations et adaptations politiques

Khattar Abou Diab de Mai 9, 2017 - 06:02 dans International

Durant sa campagne électorale, le président américain n’a jamais parlé du Maghreb. Mais cette zone avec ses points chauds s’invite dans la stratégie américaine.

L’Afrique du Nord et son environnement immédiat – le Sahel – ne figurent pas parmi les priorités de l’administration Trump. Mais, tout laisse croire à une consolidation de la politique américaine classique avec certaines adaptations. Ces dernières s’imposent dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, ou par rapport aux nouvelles ambitions russes en Méditerranée.
Sans doute, l’histoire et la géographie du Maghreb lient son destin aux mutations du monde arabe et de l’Afrique, et à son voisinage européen. Tous ces facteurs inciteraient-ils l’Amérique à amplifier son intérêt pour cet espace géopolitique mouvementé ?
Incontestablement, la guerre en Libye se place à la tête de la liste des points chauds du Maghreb. Elle va de pair avec la lutte contre le terrorisme qui englobe tout l’espace sahélo-maghrébin. La question de l’immigration clandestine et le problème du marché informel s’ajoutent à la crise de la gouvernance pour compléter ce tableau. Cependant, la toile de fond demeure l’échec des projets d’intégration régionale, et notamment la persistance du litige algéro-marocain enchevêtré avec le conflit du Sahara occidental. Face à cette série de problèmes, Washington devrait consolider certains choix et assumer de nouvelles orientations répondant aux risques du désordre et de la montée des extrêmes.
Aux États-Unis, d’une manière générale, la campagne électorale de 2016, a été monopolisée par les joutes verbales et les attaques personnelles entre candidats, au détriment des programmes. Et s’il y a bien un thème qui n’a pas été évoqué du tout, c’est celui de l’Afrique et de la politique des États-Unis sur le continent. Le fait de négliger ce continent prometteur est indiscutable, au point que le candidat Donald Trump n’a pas eu de spécialistes de l’Afrique parmi ses conseillers sur la politique étrangère.
La Libye, cependant, représentait une exception du fait de l’attaque terroriste de Benghazi, qui, le 11 septembre 2012, a coûté la vie à quatre Américains, dont l’ambassadeur Christopher Stevens, à l’époque de la présence de la candidate Hillary Clinton à la tête du département d’État. Ce « manquement » supposé a été bien utilisé par les adversaires de la candidate démocrate. Mais, la question libyenne en tant que telle n’a pas été évoquée en dehors du thème de la guerre contre le terrorisme.

Percée russe. Avec le démarrage du mandat de Donald Trump, le conflit libyen n’a pas représenté une urgence. Mais l’irruption de la Russie sur la scène libyenne vient d’attirer l’attention des sphères du Pentagone et du Congrès, inquiets par cette percée stratégique russe qui s’étend de l’Est de la Méditerranée (côtes syriennes) au centre de la Méditerranée (Libye) en passant par l’Égypte. Pour les stratèges américains, ce retour en force de la Russie risquerait de provoquer un bouleversement dans la géopolitique de l’espace méditerranéen.
Le 9 mars, la question libyenne a été au centre d’un débat animé au sein de la Commission des Forces armées au Sénat, où le général de Marine Thomas Waldhauser, responsable de l’Africom (US Africa Command, le commandement militaire américain pour l’Afrique) s’est alarmé jeudi de l’ingérence russe en Libye pendant une audition de Sénat au Capitole. Pour le haut gradé, l’action russe en Libye est « très préoccupante » ainsi que le fait que Moscou compte agir en Libye à l’instar de son intervention en Syrie.
Dans une réponse à une question du sénateur de l’Arizona, John McCain, Waldhauser s’est appuyé sur les visites du maréchal Khalifa Haftar et du Premier ministre libyen, Fayez al-Sarraj, à Moscou, ainsi que celle, en janvier dernier, du général Haftar (homme fort de l’Est libyen) au porte-avions russe Kuznetsov (visitant les côtes libyennes) pour un tour et une conférence vidéo avec le ministre de la Défense nationale russe, Sergei Shoigu.
L’inquiétude de Washington s’est accrue récemment, à la suite d’informations faisant état d’un déploiement de forces spéciales russes et de drones russes en Égypte, non loin des frontières libyennes, simultanément à une contre-offensive menée par les hommes de Haftar pour reprendre le croissant pétrolier non loin de Benghazi. Cette coopération logistique, et la présence de démineurs russes auprès de l’armée nationale libyenne sont mal perçues par l’Otan.

Entente nationale. Il est utile de rappeler que Washington, l’ONU et les acteurs européens soutiennent le gouvernement d’Entente nationale à Tripoli, issu de l’accord de Skairat (septembre 2015), tandis que le maréchal Haftar se tourne vers Moscou, sachant qu’il est appuyé spécialement par l’Égypte et les Émirats arabes unis, face au soutien turc et qatari des factions islamistes à Tripoli et d’autres villes libyennes.
Le choix russe opéré par Haftar est parti de l’hypothèse d’une entente Poutine-Trump autour de la question libyenne. Le maréchal a déclaré en février dernier : « Si la Russie et les États-Unis se rapprochent dans le but d’éradiquer le terrorisme, cela peut nous aider. Nous allons serrer la main aux deux. Nous nous allierons à eux. »
Ainsi, cet ancien haut gradé de l’époque Kadhafi compte accommoder ses ambitions aux réalités internationales difficilement inconciliables. Il est juste que le vrai sujet de préoccupation, la présidence de Trump sur la scène libyenne, est la lutte contre le terrorisme, les institutions américaines ne semblent pas enthousiastes à l’idée d’endosser l’option Haftar, en remettant en cause le processus initié par l’ONU.
En effet, le président américain qui a placé la Libye sur la liste des six pays à majorité musulmane dont les ressortissants sont désormais interdits d’entrée sur le territoire américain, lèguerait probablement à son équipe le traitement de ce dossier par élimination (en prenant en considération les engagements pris avec les pays européens, et les soucis et les intérêts des voisins).
Dans le viseur américain, l’EI et les autres groupes terroristes sont les cibles prioritaires. Mais l’action des autres groupes islamistes et régionalistes libyens serait observée de près, tout en poussant à la relance d’un processus de réconciliation nationale compliqué, mais essentiel pour combattre le terrorisme et l’immigration clandestine.
Les idées d’une révision de l’accord de Skhirat et d’une nouvelle configuration de la transition inclusive pourraient permettre l’émergence d’une autorité transitoire regroupant un Conseil présidentiel « moins pléthorique », et un Conseil militaire sous l’autorité du maréchal Haftar.

Leadership.
Contrairement à son grand engagement en Syrie, l’action russe en Libye est modeste, et représente plutôt un petit encrage et une carte des négociations. Pour cela, les grands acteurs européens et régionaux impliqués dans « les guerres libyennes » semblent incapables d’entendre ou d’aboutir à des compromis sans un leadership américain responsable qui tâtonne pour le moment.
Le développement de Daech à partir du Levant vers le Sinaï et la Libye accentue la menace de cette pieuvre. Avec son territoire vaste comme un continent et sa situation géographique, la Libye représente un carrefour prisé par les groupes terroristes. La liaison logistique avec des profondeurs égyptiennes et soudanaises, la présence de foyers terroristes en Afrique du Nord, la proximité du Sud libyen avec le Sahel (Mali en particulier) et la présence de l’opposition tchadienne armée et radicale sur le sol libyen sont autant de facteurs qui mettent en exergue la grande dangerosité de la place de la Libye dans la guerre contre le terrorisme.
Dans ce cadre, le Commandement des États-Unis pour l’Afrique, ou Africom, qui a eu auparavant du mal à trouver un pays africain pour accueillir son quartier général, devient le principal rouage dans la machine contre le terrorisme (au moins, les forces américaines par ses commandos, instructeurs ou drones sont présents en Libye, Mali, Tunisie et Maroc).
L’engagement américain, dans cette lutte sans merci opérée par l’administration Obama, serait accéléré sous Trump. Pour Washington, l’étendue de la menace terroriste dans l’espace sahélo-maghrébin à travers l’EI, Aqmi, Boko Haram et d’autres groupes comme ceux de Mali, nécessite la formation d’un fort front pour contenir, voire éradiquer, ce phénomène.
Dans cette très vaste région, la question des frontières se pose dans ces zones grises aux frontières poreuses où la contrebande (marché informel) et les trafiquants de toutes sortes se mêlent aux terroristes. La lutte est ardue et nécessite le déploiement de grands moyens et une grande coordination, comme c’est le cas avec le soutien américain à l’opération française au Mali et au Sahel. La dimension de la coopération régionale demeure cependant le maillon manquant de la chaîne à la lumière de l’insurmontable litige algéro-marocain.

Politique étrangère. Washington effectuera certainement peu de changements au niveau de sa politique étrangère en Afrique du Nord. La politique stable et amicale par rapport à la Tunisie, comme pivot d’équilibre interrégional entre les deux pôles algérien et marocain, demeure inchangeable. En revanche, les relations avec l’Algérie et le Maroc seraient maintenues et renforcées, mais avec conditions et adaptations si nécessaire.
Du fait de l’importance des États-Unis sur la scène internationale, les décisions et positions de Donald Trump sont appelées à affecter directement ou indirectement l’ensemble des pays du Maghreb. À en croire une source américaine : « Les relations des États-Unis avec l’Algérie devraient se consolider, notamment dans la lutte résolue contre le terrorisme au niveau régional et bilatéral (depuis le 11 septembre 2001) et du poids de l’Algérie pour la stabilisation de toute la région. » En outre, les relations d’affaires qui sont traditionnellement bonnes entre les décideurs algériens et les Républicains dans le domaine de l’énergie devraient être bénéfiques pour Alger.
Washington, qui estime à sa juste valeur la place de l’Algérie dans le monde arabe et en Afrique, ne semble pas craindre le renforcement du « risque terroriste ».
Quant au Maroc, on paraît aussi confiant dans le fait que « les relations entre Rabat et Washington continueront de se renforcer, malgré les craintes émises par certaines voix après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Et son penchant économique proalgérien ».
Bien que certains cercles marocains insistent pour « se consoler » sur le fait que le Maroc continuera d’être au cœur de la stratégie américaine dans plusieurs secteurs, en particulier dans les domaines de la sécurité et des renseignements, la désignation de l’ancien patron du groupe pétrolier ExxonMobil, Rex Tillerson, comme chef du département d’État américain, n’a pas rassuré Rabat qui suppose l’existence d’un fort lien entre lui et les cercles pétroliers algériens.
Avec le républicain James Baker, on a noté la première tentative internationale pour régler le conflit compliqué et chronique du Sahara occidental, et même si ce conflit ne figure pas parmi les priorités de l’administration Trump, les deux pays scrutent de près ou de loin tout signal venu de Washington sans caresser beaucoup d’illusions.