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D’un monde à l’autre…

Sudha Chandran de Déc 12, 2016 - 09:21 dans International

Plus d’un an après la signature de l’accord nucléaire par l’Iran, la situation reste vague. La prochaine présidentielle aux États-Unis et, plus tard, en Iran, changera-t-elle la donne ?

Richard LeBaron, haut responsable au Conseil de l’Atlantique Nord et ancien ambassadeur des États-Unis au Koweït, estime que le président Barack Obama sera jugé sur son ouverture à l’Iran.
« Pour cela, ainsi que pour la réduction drastique de l’engagement militaire en Irak et en Afghanistan, nous a-t-il déclaré. C’est ce qu’il a dit qu’il ferait et c’est ce qu’il a fait. On se souviendra de lui pour le désengagement, réel ou apparent, du Moyen-Orient. Et n’oubliez pas que son bilan contre Al-Qaïda et Daech était, en considérant toutes choses, positif. »
Alex Vatanka, directeur de recherches de l’Institut du Moyen-Orient de la Jamestown Foundation, laisse entendre que l’histoire pourra considérer Obama de façon favorable.
« À Washington, l’accord sur le nucléaire était destiné à éviter que l’Iran ne se retrouve avec une bombe nucléaire alors qu’Obama était au pouvoir, nous a-t-il affirmé. Ce fut réalisé ainsi, et c’est là son héritage. Etait-il censé régler le tout pour faire en sorte que l’Iran et les États-Unis restent séparés ? Aucune chance. Il le savait, et cela n’est pas arrivé. »
Plus d’un an après le JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action), l’accord nucléaire de l’Iran avec les puissances mondiales, la situation reste vague. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), la sentinelle des Nations unies, a validé son application par l’Iran, mais les bénéfices économiques attendus à la suite de l’allégement des sanctions ont été décevants pour l’Iran, sans qu’il existe de rapprochement plus élargi entre Téhéran et Washington. Alors que l’Iran augmentait ses exportations de pétrole et voyait le retour d’une croissance limitée, les espoirs pour des investissements étrangers étaient entravés par les craintes d’une action des États-Unis contre les compagnies engagées dans un commerce en dollars avec l’Iran.
Dans les deux capitales, les adversaires de l’accord demeurent actifs, et les prochaines élections présidentielles (novembre pour les États-Unis, mai pour l’Iran) laissent entrevoir la perspective de nouveaux présidents sceptiques au sujet de l’accord.

Lutte contre la corruption. Les fondamentalistes en Iran se sont regroupés et regardent vers l’avenir, non seulement vers l’élection présidentielle – quand ils mèneront une campagne basée sur la lutte contre la corruption et appelant à une plus grande égalité –, mais vers la bataille imminente pour le choix d’un successeur à l’ayatollah Khamenei, comme guide suprême.
Vatanka est confiant dans le fait que l’accord sur le nucléaire peut résister aux critiques.
« L’accord sur le nucléaire est en sécurité tant à Washington qu’à Téhéran, a-t-il affirmé. Même les plus féroces partisans de la ligne dure à Téhéran ne veulent pas rejeter l’accord. Ils veulent juste amplifier ses lacunes en termes de lentes retombées pour l’Iran, en vue de marquer des points contre le président Hassan Rouhani, du fait de la rivalité interne pour le renforcement du pouvoir politique. »
Téhéran a montré peu d’intérêt en ce qui concerne la possibilité de voir Donald Trump devenir président des États-Unis. Farideh Farhi, de l’Université d’Hawaii à Manoa, pense que les Iraniens sont perplexes. « La réaction dominante à Téhéran serait probablement la même qu’ailleurs : confusion à propos de ce que tout cela signifie », nous a-t-elle précisé.
« Certains en Iran pensent que Trump serait mieux que Hillary Clinton [du Parti démocratique, adversaire de Trump] en raison de son animosité déclarée envers l’Iran et de son désir de surmonter la légère brèche que le JCPOA a ouverte dans les relations des États-Unis avec Israël et avec l’Arabie Saoudite. Mais cette considération n’est pas basée sur des évidences concernant ce que ferait Trump. C’est plutôt quelque chose comme “Il ne peut pas être pire qu’elle”, ou que, étant donné sa personnalité complexe ainsi que ses compétences diplomatiques non vérifiées, il serait moins capable que Clinton pour mobiliser un bloc anti-Iran parmi les alliés des États-Unis. »
Il est certain que l’accord sur le nucléaire de l’année dernière entre l’Iran et les puissances mondiales n’a pas résolu tous les problèmes économiques de l’Iran. Le président Hassan Rouhani a placé, en été, toute la production de brut et de produits de condensation à 4,12 millions de barils par jour, une augmentation de 28 % par rapport aux dix mois conduisant à la levée des sanctions, bien que la chute des cours se traduise par des revenus décevants. Un autre aspect vital pour Téhéran est que les compagnies internationales demeurent prudentes, du fait des craintes dues aux sanctions des États-Unis encore en vigueur.
C’est d’une grande importance dans la lente progression au niveau des nouveaux projets de contrats que l’Iran a proposés aux compagnies internationales, pour développer les champs pétrolifères et gaziers, plusieurs échéances ayant été compromises.
Le nouveau type d’accords, ou Integrated Petroleum Contract (IPC) est le résultat de quatre années de travail au sein du ministère du Pétrole, qui avaient commencé sous le précédent président Mahmoud Ahmadinejad, et avaient acquis un nouveau rythme avec la prise en fonction de Rouhani en 2013.
Le plan a établi le Resistance Economy Headquarters, un organisme mis en place par Khamenei, dans le but de remplacer l’ancien système de « buy back » (rachat), qui déplaisait aux grandes compagnies, du fait que les projets étaient courts et ne leur offraient pas d’avantages pour accroître leurs profits : plutôt que cinq ans, un IPC durerait jusqu’à vingt ans et donnerait un pourcentage de production bien plus élevé (49 %), de préférence à un plafond fixe.
Sur cela, ainsi que sur d’autres questions, Khamenei soutient la stratégie de Rouhani d’attirer les investissements étrangers, en dépit des critiques émanant de nombreux conservateurs, selon lesquels l’IPC affaiblirait l’engagement constitutionnel de l’Iran sur la propriété publique des réserves d’énergie.
Mais le manque de progrès tangibles bat en brèche les vastes besoins de l’Iran en investissements dans l’énergie, que le ministère du Pétrole a évalués à 185 milliards de dollars d’ici à 2020.
Seul un petit pourcentage pourrait être levé localement, étant donné les performances médiocres de l’économie ainsi que le fardeau lourd, mais non quantifié, de prêts non productifs laissés dans le secteur bancaire par les prêts populistes de même que le laxisme budgétaire d’Ahmadinejad.

Technologie de pointe. Tout aussi important que l’investissement : l’accès à la technologie de pointe détenue par les grandes compagnies, essentielle dans les champs pétrolifères vieillissants, ainsi que pour convertir les réserves dans le vaste champ pétrolifère de South Pars en Gaz naturel liquéfié (GNL), en vue de l’export. En dépit du fait que l’Iran détient 18,2 % des réserves mondiales de gaz, sa production en 2015 s’élevait à juste 5 % du total mondial.
Les conservateurs en Iran ne se pas sont regroupés simplement depuis l’accord nucléaire, auquel certains étaient opposés, mais depuis leurs résultats mitigés en février, aux élections parlementaires ainsi qu’à l’élection de l’Assemblée des experts, organisme composé de 89 religieux qui choisiront à un moment donné un successeur à l’ayatollah Khamenei.
Mai prochain verra l’élection présidentielle ainsi que les élections municipales. Dans la première, les conservateurs s’efforceront d’empêcher Rouhani d’obtenir un second mandat. Bien qu’il n’y ait pas de concurrent sérieux, plusieurs noms ont cependant été avancés, notamment celui de Qasem Soleimani, qui avait été sous les feux des projecteurs en tant que commandant des Forces Al-Qods, les forces armées du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI).
Farhi voit en Rouhani un vainqueur probable, en partie parce que les conservateurs n’ont pas présenté de concurrent convaincant. « Rouhani est le favori, si l’on se base sur la tradition, du fait que tous les présidents de la république islamique, depuis les premières années mouvementées, ont connu deux mandats, a-t-elle précisé. En outre, l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad a également annoncé qu’il ne briguerait pas de mandat, dissipant toute idée qu’il essaierait d’occuper à nouveau la plus haute charge publique en Iran.

Stabilité et cohérence politiques. » À mes yeux, Rouhani n’aura pas vraiment de concurrent, ajoutait Farhi.
L’ayatollah Khamenei a même récemment rencontré le président sud-coréen, parlant de coopération économique accrue. Le dirigeant comprend qu’une amélioration des conditions économiques se doit d’être appuyée par une stabilité et une cohérence politiques. »

Alors que l’économie sera la principale préoccupation des électeurs en mai, ces derniers pourraient également prendre en considération son lien avec la politique. « La plupart des sondages, à chaque élection, montrent que les problèmes économiques se trouvent en tête de liste, nous a affirmé un journaliste économique iranien. Avec l’inflation de la dernière décennie, les récessions, le chômage et les sanctions, cela devrait s’avérer. Mais je pense qu’une large majorité considère également les problèmes politiques comme l’une des raisons pour lesquelles les problèmes économiques persistent. »
Les problèmes relatifs à la nature de la république islamique font partie intégrante de la course à la succession de Khamenei. Sachant que Khamenei a 77 ans et qu’il a été opéré de la prostate en 2014, il existe de fortes chances que l’Assemblée des experts ait à choisir un nouveau dirigeant.
Alors que Khamenei a souvent été du côté des conservateurs, il a aussi prouvé qu’il est conscient que la stabilité de la république islamique dépendait non seulement de la résolution des différends internes, mais de sa relation avec le monde externe, notamment les États-Unis. Si l’accord nucléaire fait aussi bien partie de l’héritage de Khamenei que de celui d’Obama, le reproche concernant l’échec en vue d’un plus grand dégel entre les deux États ne sera pas de la seule responsabilité de l’Amérique.
« Ce n’est pas juste de la mauvaise foi à la Maison-Blanche, ou ailleurs encore au sein du gouvernement américain, comme le Congrès, a précisé Vatanka. Il existe une bonne partie du système iranien qui veut garder les États-Unis comme ennemi juré. Ils ont besoin des États-Unis et de leur hostilité envers eux comme moyen de maintenir leur importance dans le paysage interne iranien. C’est une approche qui manque de vision, qui est tragique pour la stabilité de l’Iran, que de ne pas vouloir de meilleures relations avec les États-Unis. »