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Iran/USA: Des relations fluctuantes

Editor de Fév 12, 2014 - 18:22 dans International

Avec les premières phases de l’accord mis en place, quelles répercussions aura le dialogue Iran/États-Unis sur l’Iran et sur l’ensemble de la région ?

Par Gareth Smyth, Beyrouth

Hassan Rohani a présenté peu de politiques claires durant l’élection, mais son appel pour une approche internationale de conciliation a fortement contrasté avec les autres candidats

Selon Paul von Maltzahn, secrétaire général du Conseil allemand des relations extérieures, la détente entre l’Iran et les États-Unis a commencé en février dernier, avec des échanges entre le vice-président Joe Biden et le guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Khamenei.

« Biden a envoyé des personnes pour tâter le terrain, et les Iraniens ont réagi favorablement. C’était alors que Mahmoud Ahmadinejad était encore président », nous a déclaré von Maltzahn, ambassadeur d’Allemagne à Téhéran de 2003 à 2006. « Depuis, les Américains ont tout fait pour s’assurer que les Iraniens ne cherchaient pas à changer le régime. C’est important, spécialement pour le guide suprême. »

Il reste que les confusions sur le chemin de l’accord nucléaire « intérimaire » de Genève en novembre dernier étaient nombreuses, illustrant les défis auxquels étaient confrontés les négociateurs et les dirigeants, pour parvenir à un accord substantiel dans les délais établis, de six à douze mois.

Lors d’une conférence sur la sécurité à Munich, Biden a dit que Washington était prête pour des pourparlers directs « quand les dirigeants iraniens, le guide suprême seront sérieux ». L’ayatollah Khamenei a répondu, dans un discours aux commandants de l’armée de l’air que « les négociations avec les États-Unis ne résoudront pas le problème, en raison du fait qu’ils n’ont tenu aucune de leurs promesses au cours des soixante dernières années ». Cela a induit en erreur certains analystes. « Khamenei exclut des pourparlers directs entre l’Iran et les États-Unis », titrait le Financial Times de Londres.

En fait, Khamenei réitérait les conditions préalables iraniennes, et von Maltzahn et d’autres encore présumaient que Biden en avait assez dit au niveau de contacts bilatéraux discrets, initiés avant même l’élection, en juin dernier, de Hassan Rohani à la présidence, peut-être avec la médiation du Sultan Qabous d’Oman.

Intervention. En effet, le progrès réalisé au cours de ces contacts explique une intervention cruciale, durant les élections, d’Ali Akbar Velayati, longtemps conseiller de l’ayatollah Khamenei, et qui a contribué à la victoire de Rohani. Velayati était lui-même candidat, mais étant donné qu’il était peu connu du grand public, et vu ses faibles résultats dans les sondages, certains se demandaient pourquoi il se présentait.

Au cours du troisième débat électoral télévisé, Velayati a soudainement fustigé le supposé grand favori Saïd Jalili, l’apparatchik qui avait géré pendant six ans les pourparlers infructueux sur le nucléaire, fatiguant les puissances mondiales avec sa rhétorique. « Vous n’avez même pas avancé d’un pas, et la pression des sanctions existe toujours », a déclaré Velayati, bouleversant un consensus selon lequel le programme nucléaire n’était pas une question électorale, et catapultant au centre de la scène le rôle des sanctions dans les problèmes économiques de l’Iran.

Hassan Rohani a présenté peu de politiques claires durant l’élection, mais son appel pour une approche internationale de conciliation a fortement contrasté avec les autres candidats – particulièrement Jalili – récitant un mantra de « résistance ». Il semble maintenant que cela ne cadrait pas seulement avec les électeurs, mais avec l’ayatollah Khamenei.

Rohani a donc vaincu en tant que conservateur « qui fait vraiment partie du système. Cela influe sur le fait de savoir jusqu’où il peut aller, mais aussi dans quelle mesure il peut atteindre ses objectifs », observait von Maltzahn, qui se rappelle Rohani depuis les années 2003-2005, quand il menait les pourparlers de l’Iran avec l’Union européenne (UE). « Je le décrirais comme déterminé. »

Von Maltzahn a l’impression qu’un accord nucléaire important entre le P5+1 (les membres permanents du conseil de sécurité plus l’Allemagne) et l’Iran est probable, non seulement parce que les États-Unis ne cherchent plus à changer le régime, mais en raison du fait que Washington et l’UE ont maintenu une approche commune avec la Russie et la Chine. Fait décisif, les États-Unis et l’UE ont abandonné la condition de suspension par l’Iran de tout enrichissement d’uranium, comme demandé par l’UE en 2003-2005, et exigé par les résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptées après 2006.

« Un accord sur le nucléaire pourrait ouvrir la voie à d’autres ententes, a déclaré von Maltzahn. Même de temps d’Ahmadinejad, il était question d’un bureau consulaire américain à Téhéran. Cela aurait été une mission d’un échelon moins élevé [qu’une ambassade], mais je vois la possibilité du rétablissement de certaines relations [formelles]. »

Tout cela rend nerveux, non seulement Israël, mais certains pays arabes, notamment l’Arabie Saoudite. « Ils craignent un changement du côté américain, a précisé von Maltzahn. C’est en rapport avec la question primordiale des tensions chiites-sunnites et des problèmes [des États-Unis] avec l’extrémisme sunnite, qui peut maintenant être davantage ressenti comme un danger par les Américains et les Européens, qu’une menace provenant d’un Iran sans arme nucléaire. Les Américains peuvent desserrer leurs liens avec un pays comme l’Arabie Saoudite, et rechercher une orientation différente dans le Golfe, mais c’est pour plus tard, peut-être dans une dizaine d’années. »

Rivalité sunnites/chiites Certains pensent qu’un accord États-Unis/Iran peut aider à régler la situation au Moyen-Orient, spécialement en Syrie et au Liban, où la rivalité entre sunnites et chiites semble la plus intense. Michael Young, éditorialiste du Daily Star de Beyrouth, affirme qu’un rapprochement États-Unis/Iran pourrait faire du Liban « un point moins chaud dans la rivalité sunnite/chiite, Arabie Saoudite/Iran ».

Young ne voit cependant pas un rapprochement États-Unis/Iran produisant un changement régional « radical ». « Il n’y a pas de grandes chances que cela se produise, nous a déclaré Young. Si Rohani gagne sur le front nucléaire, je m’attends à ce que les éléments plus conservateurs aient une compensation, avec une plus grande influence dans la région. Le système iranien s’est toujours appuyé sur un équilibre entre différents groupes, sous la haute autorité du guide suprême [l’Ayatollah Khamenei].

» Donc, je présume que nous allons observer dans les mois à venir plus de continuité que certains ne le supposent, spécialement du fait que la situation en Syrie tourne à l’avantage du président Bashar al-Assad, démontrant que la stratégie de la ligne dure en Iran était solide. Cela peut les aider à gagner tout débat interne au sujet des futures relations avec l’Occident et les pays arabes. »

Mais l’effet incertain de la détente États-Unis/Iran sur la Syrie a été mis en évidence par Khaled Oweis, correspondant principal de Reuters en Syrie, qui avait dirigé le bureau de Damas. « Je ne suis pas sûr que toute l’opposition syrienne soit si préoccupée par les négociations, nous a déclaré Oweis. La possibilité que l’Iran non plus ne veuille pas que la Syrie devienne une grande bataille chiite-sunnite, envisageant une possibilité de compromis, et persuadant même Bashar de quitter, pourrait également les aider. »

Intérêts. De plus, il y a toujours aux États-Unis d’énormes intérêts opposés à un engagement profond avec l’Iran, a indiqué Marsha Cohen, maître de conférences en relations internationales à la Florida International University. « L’administration Obama comprend un ministère de la Défense ainsi qu’un Département d’État qui ont consenti à la possession par Israël d’armes nucléaires, affirme Cohen. Il y a un Département du Trésor avec une bureaucratie qui compte plusieurs milliers de personnes dont le travail est de trouver, de contrôler et de s’assurer de la conformité avec les sanctions américaines, particulièrement contre l’Iran. Et il y a un Congrès dysfonctionnel qui ne peut accepter aucune loi à part davantage d’aide militaire à Israël et davantage de sanctions contre l’Iran. » Par conséquent, les dirigeants iraniens resteront méfiants.

« Même si Obama et Kerry ne sont pas en train d’essayer de changer le régime iranien, a précisé Cohen. Il y en a d’autres, et ils sont nombreux – le Pentagone, la CIA, le Congrès ainsi que l’élite néoconservatrice de commentateurs et experts politiques sur laquelle le Congrès s’appuie – pour qui un changement de régime serait encore l’issue la plus souhaitable. »

L’Iran ainsi que les États-Unis ont tous deux des « lignes rouges » pour tout accord, qui doivent encore se rejoindre sur des questions comme le réacteur Arak à eau lourde, l’installation fortifiée de Fordo, la quantité d’enrichissement requise par l’Iran pour ses besoins internes, ainsi que l’étendue des inspections de l’ONU. Un échec dans les pourparlers est loin d’être impensable, même pour un optimiste comme Paul von Maltzahn. « Ce sera alors le retour de l’ancien adagio, que “toutes les options sont sur la table”, a-t-il affirmé. Il y aurait immédiatement une nouvelle vague de sanctions, que le Congrès américain souhaite appliquer aujourd’hui. »

Sanctions. Mais l’Iran, bien que déjà accablé par les sanctions, n’est pas sans disposer de ses propres cartes. « S’il n’y a pas de résolution complète, et si le Congrès élargit effectivement les sanctions au lieu de les alléger et les supprimer, nous pourrions alors voir d’autres pays – le Japon, l’Inde, la Chine, la Russie, l’UE et d’autres encore – devenir de plus en plus “dégoûtés” du régime des sanctions, et décider individuellement ou collectivement de ne pas s’y conformer », a déclaré Cohen.

» Si les États-Unis choisissent la guerre froide avec l’Iran, ils pourraient se retrouver avec un faible soutien international réduisant leur influence économique et politique auprès de leurs alliés. Ce que l’Inquisition a fait pour miner les relations commerciales portugaises autour du monde il y a quelques centaines d’années, l’application fanatique des sanctions contre l’Iran pourrait bien le faire contre les États-Unis. »

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