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Alliance des forces Politiques

Editor de Déc 12, 2013 - 17:51 dans International

Alliance des forces politiques

Arabies a rencontré à Paris, Béji Caïd Essebsi, ancien Premier ministre et actuel leader du parti Nidaa Tounès, la plus importante formation tunisienne politique contestataire.

Propos recueillis par Samir SOBH, Paris

dissolution

« Pour le moment, si nous optons pour la dissolution du gouvernement en place, c’est parce qu’il n’est pas capable de gérer les affaires de la Tunisie »

Les négociations pour le choix du Premier ministre qui devait former le nouveau gouvernement ont été vouées à l’échec. Quelles en sont les raisons ?

Nous avons initié ces négociations pour arriver à un consensus national, parce que la Tunisie ne pourra plus continuer à avancer dans une telle situation critique. Mon pays s’achemine vers une catastrophe certaine sur tous les plans, politique, socio-économique et sécuritaire. Mon parti, Nidaa Tounès, et toutes les autres formations politiques démocratiques ont accepté de baisser le plafond de leurs revendications pour encourager le mouvement islamique Ennahda, qui dirige le pouvoir en place, à lever les obstacles qui entravent la réussite de ce consensus.

Nous avons coordonné nos actions dans ce sens avec l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), qui pèse très fort au niveau de la société. Se sont joints à nous l’Ordre des avocats et l’Association tunisienne des droits de l’homme. Nous avons proposé ensemble une feuille de route médiane. Malheureusement, le cours des négociations, pendant plus de deux semaines, a révélé que la troïka au pouvoir a joué un rôle négatif. Elle a manœuvré, posé des conditions inconcevables, demandé des garanties à n’en plus finir, posé des veto, le tout pour torpiller ces pourparlers. Ennahda a même utilisé l’ANC (le Parlement provisoire) pour jouer ce jeu.

Quels sont les risques qui poussent la majorité des composantes
de la société tunisienne à la revendication urgente visant le changement du gouvernement actuel ?

Pour le moment, si nous optons pour la dissolution du gouvernement en place, c’est parce qu’il n’est pas capable de gérer les affaires de la Tunisie. Il est, avec l’Exécutif qui a précédé, responsable de la dégradation de la situation. Le pays souffre à cause de cette mauvaise gestion d’une grave crise dans presque tous les domaines. Une insécurité qui se propage, l’économie et la finance qui sont dans le rouge… Pour preuve, l’évaluation des agences de notation internationale telles que Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch. Ces derniers ne cessent de baisser la cotation de la Tunisie (BB-). De plus, elles menacent de la baisser encore si la situation politique et économique perdure dans les prochains mois.

Je crains, et avec moi les économistes, les analystes financiers aussi bien tunisiens qu’étrangers, que le pays n’arrive à la fin de l’année à un état de cessation de paiement. Une crise sociale s’aggravant au fil des jours, un chômage galopant auquel s’ajoute un constat politique effrayant. Il n’y a donc pas d’autres solutions que le départ de ce gouvernement afin que la Tunisie récupère sa crédibilité et la confiance perdue sur les plans interne et externe.

Autre preuve : la déclaration de Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), mettant la Tunisie en garde face à l’aggravation des problèmes sécuritaires, les incertitudes politiques et le retard de la mise en œuvre des grandes réformes. En effet, le nombre de sans-emploi dépasse les limites. Un pays comme la Tunisie ne pourra pas supporter trop longtemps un taux de chômage des jeunes dépassant les 30 % sans exploser.

Si un nouveau gouvernement voit le jour, quels sont, d’après vous, les principaux défis auxquels il sera confronté ?

Quelle que soit la forme du nouveau gouvernement, d’union nationale ou de technocrates, il devra d’abord répondre aux inquiétudes prioritaires comme le chômage, la pauvreté qui a atteint un taux menaçant pour la majorité de la société tunisienne. Un des défis importants à relever pour préserver la cohésion générale. En d’autres termes, il est nécessaire de contrecarrer le projet d’Ennahda visant à modifier plusieurs articles de la Constitution en tentant d’appliquer la Charia et lever le slogan, adopté par les Frères musulmans : « L’islam est la solution, la femme est le complément de l’homme… » Or, la Tunisie avait défini et réglé tous ces problèmes liés à la Constitution depuis cinquante-huit ans. L’article de la Constitution est clair dans ce sens. La Tunisie est un État souverain, l’arabe est sa langue et l’islam sa religion. Parmi les autres défis, il faut récupérer la crédibilité perdue, attirer de nouveau le volume des Investissements directs étrangers qui ont fui la Tunisie durant ces deux dernières années.

J’espère que le nouveau gouvernement, avec des personnalités indépendantes, sera en parfait accord avec l’ANC, si jamais cette dernière revient à la raison, en renonçant aux décisions prises au moment des négociations. Et qui avaient constitué un coup d’État institutionnel anticipé qui a fait tomber à l’eau toutes les initiatives pour renforcer le dialogue en cours – un acte monté de toutes pièces par Ennahda pour gagner du temps –, et tenter ainsi d’améliorer les conditions dans l’avenir.

Dans une de vos déclarations, il y a environ un an, vous avez dit que le pouvoir actuellement en place n’avait rien à avoir avec la révolution. Y a-t-il eu depuis un changement de position à cet égard ?

J’assume ce que j’ai déclaré dans ce sens, parce que la révolution a été l’œuvre de la jeunesse tunisienne. Cette dernière n’avait jamais été encadrée, n’avait pas de leader, ni de ramifications extérieures. C’est pour cette raison que j’ai dit qu’Ennahda n’avait pas participé à cette révolution, contrairement à ce que répètent ses dirigeants.

Dans ce contexte, force est de noter que 1,5 million de voix étaient pour Ennahda, ce qui lui a assuré 89 sièges seulement, et 1,5 million d’autres voix n’ont apporté aucun siège parce ce qu’ils n’ont pas voté ; et enfin, les voix qui restaient ont été réparties entre les différents partis. Constat : le paysage politique n’a donc pas été équilibré. Ce qu’on attendait, c’était de favoriser un régime démocratique dans un processus évolutif. En réalité, il faut savoir que la démocratie, ce n’est pas uniquement les élections. En fait, tant que le paysage politique n’est pas équilibré, il n’y aura jamais les conditions pour l’alternance. C’est pourquoi nous avons créé Nidaa Tounès que nous avons ouvert à toutes les forces politiques. Et, en même temps, nous avons appelé à une alliance entre ces dernières. Aujourd’hui, le paysage politique est différent. Il y a un pôle qui s’appelle le Front démocratique, constitué de dix-huit partis, un autre de Centre gauche, qui est formé de cinq partis dont Nidaa Tounès, et un troisième pole formé d’Ennahda et des partis à références religieuses.

Nous avons remarqué que, à la veille des négociations pour changer le gouvernement, les salafistes ont eu recours à des actes terroristes que la Tunisie n’avait jamais connus auparavant…

D’abord, il faut reconnaître que ce courant qui s’est développé ne peut être un phénomène spontané, et qu’il a eu depuis deux ans le temps et les facilités pour s’implanter. Aujourd’hui le gouvernement en place, à travers le ministère de l’Intérieur et les interventions consécutives de l’armée – notamment, après l’assassinat des officiers et des soldats –, crée des accrochages aux frontières avec l’Algérie. Les salafistes ont toujours profité d’une couverture indirecte du mouvement Ennahda. Les deux gouvernements successifs de la troïka ont une responsabilité dans la montée de ce courant terroriste, même si, tardivement, ils ont réagi en le combattant et en prenant des mesures appropriées.

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