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Turquie : Le tourisme en pleine crise

Bill Sellars de Nov 14, 2016 - 10:16 dans Economie

Divers facteurs, notamment une forte augmentation des attaques terroristes, ont touché la Turquie, alors que le pays connaît une baisse sensible des arrivées de touristes.

Compromis par l’augmentation de l’activité terroriste sur son sol, ralentissant l’économie dans de nombreux marchés clés, ainsi que par des luttes politiques à l’étranger, le secteur touristique de la Turquie considère 2016 comme une année perdue, avec des baisses importantes en termes de revenus, d’emplois et d’arrivées, touchant le secteur et l’économie dans son ensemble.
Le tourisme est devenu l’un des plus importants secteurs de la Turquie. Jusqu’à une période récente, il contribuait directement et indirectement à quelque 12 % du Produit intérieur brut (PIB) du pays, en l’occurrence plus que le secteur de l’agriculture. Toutefois, au cours de l’année dernière, la place du tourisme en tant que joyau de l’économie turque s’est trouvée quelque peu ternie, ne laissant pas vraiment présager un retour proche de son ancien lustre.
À la suite de la rupture en juillet de l’année dernière du cessez-le-feu de deux ans avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), proséparatiste, ainsi que de l’augmentation des attaques terroristes après le renforcement du soutien à la coalition combattant le groupe radical en Syrie, la Turquie a connu une autre augmentation très importante des activités terroristes, certains incidents prenant pour cible le secteur touristique.
Au cours de l’année passée, plus de 260 personnes, dont des touristes venant d’Allemagne, d’Israël et d’Iran, ont été tuées dans des attentats à la bombe, le dernier en date étant l’attaque au mois de juin contre l’aéroport international Ataturk. Dans les combats entre les forces gouvernementales, le PKK, et l’EIIL, plus de 5 500 personnes ont perdu la vie, faisant de l’année passée l’une des plus sanglantes connues par la Turquie en quarante ans de lutte contre le terrorisme.
L’une des victimes de l’augmentation du terrorisme est le secteur du tourisme, qui a vu son marché en chute. Selon les données communiquées en mai dernier par le ministère turc de la Culture et du Tourisme, la tendance à la baisse dans les arrivées s’accentue, à mesure que se rapproche la saison estivale. D’une chute de 6 % d’année en année dans le trafic d’arrivées, ces dernières ont baissé de 10 et 12 % au cours des deux mois suivants, avant de tomber encore de plus de 28 % en avril.
Revenus en baisse. Au cours d’une période de quatre mois, les arrivées avaient baissé de plus de 16 %, et continuaient, emportant les bénéfices avec elles. Les ­prévisions du secteur indiquent que les revenus pourraient chuter de 15 milliards de dollars cette année, plus de 40 % des 35 milliards de dollars de revenus directs que le tourisme avait générés en 2015.
Les résultats depuis le mois d’avril placent le neuvième mois dans la colonne de chute du tourisme, ce qui coïncide pratiquement avec une reprise du conflit armé avec le PKK. Cela représente l’un des reculs les plus notables dans les arrivées en près de deux décennies.
Le terrorisme n’est pas seul à ébranler le secteur du tourisme de la Turquie. La politique internationale ainsi que la guerre en Syrie conduisent également à l’éloignement des visiteurs.
La tension avec la Russie – le deuxième plus grand marché de tourisme de la Turquie – au niveau de l’engagement de Moscou dans la crise syrienne, s’est encore aggravée en novembre dernier, quand un combattant des Forces de l’Air turques a abattu un bombardier russe qui avait dépassé pendant quelques secondes la frontière syrienne.
Parmi les nombreuses sanctions imposées par Moscou à la suite de l’affaire de l’avion de chasse abattu figurait l’interdiction aux compagnies russes de charters d’organiser des tours vers la Turquie, fermant ainsi véritablement les portes du deuxième plus grand marché touristique du pays.
Les arrivées de touristes russes étaient déjà tombées à la suite de la grave récession provoquée par la plongée des prix de l’énergie, de même que par les sanctions imposées par l’Occident à Moscou à la suite de son annexion de la Crimée, ainsi que de son soutien manifeste aux séparatistes en Ukraine. L’arrêt des vols charters ainsi que des groupes de voyages ont toutefois transformé cette chute en atterrissage forcé.
Relations Moscou-Ankara. Le froid arctique dans les relations Moscou-Ankara a gelé le trafic d’arrivées, le nombre de touristes russes visitant la principale région balnéaire d’Antalya au sud chutant de 96 % durant les cinq premiers mois de l’année, ainsi que de près de 80  % pour l’ensemble du pays.
L’Allemagne, le premier marché du pays en termes de visiteurs, a également vu le tourisme vers la Turquie se fermer partiellement, en raison des préoccupations générales dues à la détérioration de la situation sécuritaire, mise en relief lors d’une attaque terroriste en janvier à Istanbul, qui avait provoqué la mort de 11 touristes allemands. L’attaque suicide commise par un Turc lié à l’EIIL a causé pour le seul mois d’avril une chute de 35 % dans les réservations.
Les espoirs d’un rapide retour des arrivées de touristes ­allemands ont été anéantis au début du mois de juin, quand le Parlement allemand a voté, avec une écrasante majorité, en faveur d’une résolution reconnaissant en tant qu’acte de génocide le massacre, au cours de la Première Guerre mondiale, de centaines de milliers de citoyens arméniens ottomans. Le vote a provoqué des protestations en Turquie, lesquelles furent largement rapportées à l’étranger, et le sentiment anti-allemand qui en découla a nui davantage encore aux perspectives du secteur du tourisme.
Dans le sillage de deux attaques terroristes, au début du mois de juin, à Istanbul ainsi qu’au sud-est dans la ville de Midiyat, provoquant la mort de 16 personnes ainsi que des dizaines de blessés, le président turc rejetait le blâme sur l’Occident.
Accusant une alliance obscure de forces antiturques soutenant les mouvements terroristes qui ciblent son pays, le président Recep Tayyip Erdogan affirmait que l’esprit des Croisés et de ceux qui avaient envahi l’empire Ottoman durant la Première Guerre mondiale perdurait, en utilisant le terrorisme plutôt que les armées pour affaiblir la Turquie des temps modernes.
Critiques d’Ankara. Il y eut même des affirmations dans la presse locale, fortement rejetées par l’Allemagne, alléguant que Berlin était derrière l’attaque à la bombe d’un bus de la police à Istanbul le 7 juin, tuant 11 personnes, en réaction aux critiques d’Ankara à propos de la résolution arménienne.
La dernière série d’attaques terroristes, conjuguée aux querelles politiques entre Ankara et Berlin devrait éroder encore les arrivées de touristes allemands, avec un recul du trafic d’arrivées de 35 % au cours du deuxième trimestre de l’année.
Le gouvernement a pris de nombreuses mesures pour soutenir le secteur, notamment la subvention des coûts du carburant pour les vols charters, permettant ainsi aux agences de voyages d’offrir aux groupes étrangers des forfaits à prix réduit, en intensifiant l’activité promotionnelle et en fournissant aux entreprises touristiques et hôtelières des crédits à des conditions avantageuses. Bien que favorablement accueillies par le secteur, ces mesures seules n’amèneront pas la reprise, l’amélioration de la sécurité étant perçue comme la clé pour relancer la demande.
Alors que la Turquie a connu dans le passé des ralentissements au niveau du tourisme, Ziya Artam, secrétaire général de l’Association des agences de tourisme turques (Tursab) pour la région de Çannakale, sur la côte égéenne de la Turquie, affirme que, cette fois, c’est différent.
« Dans le passé, nous pouvions toujours entrevoir une fin à la crise », a précisé Ziya Artam, propriétaire de Crowded House Tours, qui organise des voyages à Troy ainsi que sur les champs de bataille de la campagne de Gallipoli.
« Durant la dernière guerre du Golfe, le nombre d’arrivées avait fortement chuté, mais quelques mois après la fin de la guerre, les visiteurs ont commencé à revenir sur le marché turc. Puis il y eut une reprise lente mais progressive. Cette fois, c’est différent. C’est la peur. Et il n’y a aucun moyen de dire quand elle cessera et quand le secteur connaîtra une reprise. Même avec un renforcement des mesures de sécurité et une augmentation de l’activité promotionnelle soutenue par l’État, le secteur demeurera dans les années à venir extrêmement sensible à toute perturbation ou nouvelle défavorable. »
Avec les arrivées et les bénéfices toujours en baisse, le plein effet du ralentissement dans le secteur se fera encore ressentir, avertit l’économiste Mustafa Sonmez. « La perte des touristes russes, l’instabilité entourant le pays, la dégradation des relations avec l’Europe et maintenant le projet de loi sur l’Arménie, adopté par l’Allemagne, signifient qu’il n’est pas possible de prévoir l’importance des pertes dans le secteur, ni combien de temps elles dureront et jusqu’à quel point elles s’étendront », a-t-il déclaré.
Comme les arrivées baissent, l’emploi dans le secteur du tourisme baisse aussi, ralentissement qui grossit les rangs du chômage en Turquie qui compte actuellement 10,9 % de main-d’œuvre sans emploi.
Réduction des effectifs. Selon certaines estimations, jusqu’à 300 000 emplois pourraient être perdus cette année dans le secteur du tourisme, soit en raison d’une réduction des effectifs, les travailleurs saisonniers n’étant pas embauchés, soit de façon plus indirecte, au niveau d’une baisse de la demande dans les secteurs de services adjacents, comme la construction, les fournitures de produits alimentaires et de boissons, ainsi que le transport.
En revanche, en Espagne – un des pays qui profite le plus de la crise du tourisme en Turquie – les au-torités gouvernementales annonçaient que, au premier trimestre de l’année, 90 000 emplois étaient créés dans les secteurs des voyages et de l’hôtellerie espagnols.
 L’aspect positif pour les visiteurs souhaitant se rendre en Turquie, aussi bien que pour les touristes locaux, est que les frais de voyage et d’hôtel ont chuté de manière sensible, des escomptes étant systématiquement offerts.
Quoi qu’il en soit, cela ne peut que contenir l’hémorragie, sans guérir les blessures du terrorisme ni gagner la confiance du consommateur. Comme dans le passé, quand les activités terroristes ou les problèmes économiques avaient touché le secteur, le tourisme en Turquie connaîtra une relance, quoique, dans ce cas, la reprise pourrait prendre beaucoup plus de temps, du fait que les blessures semblent plus profondes, en offrant un réconfort relatif aux agences de voyages turques, au cours de leur été de mécontentement.