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TUNISIE Un retour tourmenté

Moncef Mahroug - mai 31, 2017 - 09:25 - Economie

Mohamed Frikha commence à voir le bout du tunnel après l’arrêt de sa compagnie Syphax Airlines. Mais son engagement politique complique sa sortie de l’œil du cyclone…

Mohamed Frikha, un des plus grands spécialistes du développement de logiciels en Tunisie, retrouvera-t-il un jour sa quiétude perdue ? L’homme d’affaires est en effet embourbé depuis près de cinq ans dans de multiples problèmes, d’ordre financier notamment, depuis qu’il s’est improvisé transporteur aérien et a créé Syphax Airlines.
Lancée en 2011, cette compagnie, la troisième régulière du pays, constitue le premier investissement de Mohamed Frikha en dehors de sa zone de spécialité – et de confort –, l’industrie du logiciel, a rapidement fait long feu et cessé toute activité trois ans plus tard, en juillet 2015, laissant son fondateur englué dans de nombreux litiges avec ses fournisseurs, ses clients, le Conseil du marché financier, l’International Air Transport Association (Iata)…
Pour ce « serial entrepreneur », il y a donc un avant et un après Syphax Airlines. Avant, la vie de Mohamed Frikha était un long fleuve tranquille. La success story de Mohamed Frikha commence en 1994. Cette année-là, avec six autres ingénieurs, il fonde Telnet, une société d’ingénierie et de conseil en innovation et hautes technologies, pour surfer sur le boom que l’industrie du développement de logiciels connaît alors dans le monde.
Et cela marche très fort. En une vingtaine d’années, le petit poucet est devenu un groupe de quatorze sociétés employant aujourd’hui plus de 500 ingénieurs, en Tunisie et dans quatre autres pays (Algérie, Émirats arabes unis, France et Allemagne). Une société bien reconnue et sollicitée sur le plan international, notamment par de grands groupes.
L’appétit venant en mangeant, Mohamed Frikha veut devenir plus grand en diversifiant son activité. Au lendemain du 14 janvier 2011, il décide d’investir dans un domaine à plus hauts risques : le transport aérien. Le patron de Telnet Group se lance dans cette aventure malgré la mise en garde que lui aurait adressée, par le biais d’un ami commun, feu Aziz Milad.
Le fondateur de TTS Group, actif principalement dans l’hôtellerie et le tourisme, a voulu dissuader son jeune confrère de se lancer dans l’industrie du transport aérien parce qu’il en connaît un rayon sur les difficultés de créer et de rentabiliser une compagnie aérienne, pour en avoir mis sur pied une avec Lotfi Belhassine, fondateur d’Air Liberté, baptisée Air Liberté Tunisie et rebaptisée par la suite Nouvelair.
Mohamed Frikha passe outre cette mise en garde et se lance dans l’aventure, alors que la Tunisie post-Ben Ali est confrontée à des troubles sociaux, économiques et politiques. La nouvelle compagnie aérienne effectue son premier vol commercial en avril 2012, sept mois après sa création. Mais rien ne se déroule comme prévu et Syphax Airlines ne tarde pas à amorcer un catastrophique atterrissage forcé.

Démarrage raté. Le fondateur et premier président-directeur général de Syphax Airlines impute ce démarrage raté aux misères que lui a fait subir la compagnie nationale Tunisair, sous la pression de son syndicat affilié à l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) guère disposé à faciliter la tâche du deuxième concurrent privé de la compagnie nationale, et à le laisser marcher sur ses plates-bandes.
Mohamed Frikha accuse Tunisair Handling, filiale de la compagnie en charge de l’activité au sol, d’avoir tout fait pour compromettre la bonne marche de Syphax Airlines.
D’abord en bloquant son premier vol au départ de l’aéroport Tunis-Carthage. Ensuite en empêchant des voyageurs transportés par Syphax Airlines de débarquer. Last but not least, en s’opposant à la participation de Syphax Airlines au transport des pèlerins effectuant l’Omra, le petit pèlerinage à La Mecque (qui peut s’effectuer plusieurs fois par an), pour lequel la compagnie alors dirigée par Mohamed Frikha a pourtant eu l’accord du gouvernement.
Enfin, même quand Syphax Airlines a voulu créer sa propre société de handling pour se libérer du joug de Tunisair Handling, c’est cette fois-ci le ministère du Transport qui l’en a empêché. De plus, Syphax Airlines a été, comme ses concurrents, confrontée à la crise que connaît le transport aérien depuis que les attentats du Bardo (18 mars 2015) et, trois mois plus tard, de Sousse (26 juin 2015) ont porté un coup très dur à l’industrie touristique dont il dépend énormément.
En juillet 2015, Syphax Airlines doit cesser toute activité. Comme un malheur n’arrive pas seul, Telnet Group a été entraîné dans la tempête qui s’est abattue sur Syphax Airlines dont il est, avec le fondateur, le principal actionnaire. Pour aider la jeune compagnie aérienne à faire face à ses difficultés financières, Telnet Holding lui a accordé des avances pour un total de 22,28 millions de dinars et contracté après d’Attijari Bank un prêt de 6 millions de dinars pour souscrire à des billets de trésorerie de Syphax Airlines.
« Tu en viendras à vendre ta chemise », l’aurait averti feu Aziz Milad. Ce dernier n’en est pas arrivé à cet extrême, mais il a dû consentir un gros sacrifice. En effet, l’homme d’affaires a conclu en août 2015 un accord de portage conformément auquel il a cédé au Consortium tuniso-koweïtien de développement (CTKD) 2 461 538 actions (représentant 22,32 % du capital) pour 5 millions d’euros.

Bonnes nouvelles. Heureusement pour lui, le businessman commence peut-être à voir le bout du tunnel. Pour la première fois depuis quatre ans, il engrange les bonnes nouvelles. Il reprend espoir d’abord parce que la justice a, selon une source au ministère du Transport, accepté le plan de redressement judiciaire de Syphax Airlines, élaboré par la direction de cette société avec l’administrateur judiciaire Nizar Barkia.
Syphax Airlines avait indiqué, à la fin de 2015, que le plan de redressement sera élaboré « sur la base des protocoles d’accords engagés avec un partenaire et des tours opérateurs » pour les soumettre à l’administration judiciaire et par la suite au juge de l’entreprise. Ces partenaires pourraient être américains et européens.
D’après Mohamed Frikha, qui avait déjà annoncé un come-back pour octobre 2016, la compagnie aérienne devrait reprendre son activité avant l’été 2017. Toutefois, au début de février 2017, le contenu du plan de redressement n’avait pas encore été dévoilé.
Ensuite, deuxième bonne nouvelle, le fondateur de Telnet et de Syphax Airlines – qui a fini par admettre, à la fin de 2015, avoir commis une erreur en investissant dans le transport aérien, « une secteur en grande difficulté » –, semble, malgré cet échec, reprend sa marche de « serial entrepreneur » entamée il y a plus de vingt ans. D’abord, pour consolider son cœur de métier, le développement de logiciels, – en créant la société AudioSense –, et, ensuite, pour étendre l’activité de Telnet Group à un nouveau secteur d’activité qu’il sera le premier à investir en Tunisie, en Afrique et dans le monde arabe : la fabrication de satellites.
Lors de la conférence internationale sur l’investissement Tunisia 2020, Telnet Holding a en effet conclu avec Airbus Safran Lauchers, leader de l’industrie spatiale européenne, un accord portant sur le développement en Tunisie d’une filière spatiale pour l’assemblage de microsatellites. Ce partenariat public-privé nécessitant un investissement de près de 50 millions d’euros devrait, selon Mohamed Frikha, créer 5 000 emplois sur cinq ans.

Entrée en politique. Malheureusement, sa deuxième casquette – politique – est en train de faire du tort à la première. La politique, Mohamed Frikha y est arrivé sur le tard, à plus de 50 ans. Il y est entré en 2014 à l’occasion des élections législatives. Son geste étonne alors certains et en choque d’autres, car il se présente lors de ce scrutin en tant que tête de liste dans la deuxième circonscription de Sfax, sa ville d’origine, sous les couleurs d’Ennahdha.
Cette formation islamiste est certes la mieux structurée et la plus importante du pays, mais elle est également la plus haïe par de nombreux Tunisiens. Par la force des choses, Mohamed Frikha devient une cible par ricochet. D’autant que, en cette période de grande effervescence et concurrence politique post-Ben Ali, tous les coups sont permis.
Ainsi, alors que l’homme d’affaires explique son engagement politique par « mon désir de servir mon pays », ses détracteurs l’accusent d’abord plutôt de vouloir se mettre à l’abri, à un moment où il est confronté à d’énormes difficultés. Ensuite, ils lui reprochent aujourd’hui d’avoir transporté des candidats djihadistes en Turquie.
Bien sûr, l’homme d’affaires dément l’accusation d’avoir été le transporteur de futurs terroristes. Mais le mal est fait. Car, comme dit le dicton : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » Ce qui probablement a contraint Ennahdha à prendre la défense de son député.
Montant au créneau, le parti islamiste a pris la défense de Mohamed Frikha dans un communiqué signé par son président Rached Ghannouchi. Ce dernier y dénonce « cette méthode basse de calomnie et de mensonge à laquelle recourent certains de ses adversaires politiques (…) », et « apporte un soutien absolu au député Mohamed Frikha » et déclare son « intention de porter plainte contre ceux qui calomnient le mouvement et le député ».
Mohamed Frikha est en effet face à l’énorme défi de réussir le redressement de Telnet Group, dont les résultats se sont un peu dégradés au cours des dernières années, et surtout de Syphax Airlines, qui a flirté avec la faillite, pour ne pas perdre le contrôle des deux, et en particulier le plus important des deux, en l’occurrence le groupe qu’il a mis plus de vingt ans à bâtir.
En effet, le contrat de portage conclu avec le CTKD l’oblige à racheter 27,67 % du capital – car l’acquéreur détenait déjà près de 5 %, avant d’acheter 22,32 % à Mohamed Frikha – au bout de trois ans.
Il aura six mois après l’écoulement de ce délai pour réunir près de dix millions d’euros. À défaut, il perdra près des deux tiers de son paquet d’actions, car le CTKD pourra alors vendre le sien sur la bourse de Tunis.