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Tunisie Télécom en perte de Vitesse

Editor de Fév 16, 2014 - 18:37 dans Economie

Tunisie Télécom en perte de vitesse

Dépassé, pour la téléphonie mobile, par Tunisiana, l’opérateur historique des télécommunications est rattrapé par le second, Orange Tunisie, entré en service en mai 2010.

Par Moncef mahroug, Tunis

Jusqu’en 2002, tout allait pourtant pour le mieux pour l’opérateur historique, grâce à une stratégie mise en œuvre surtout à partir de 1997

Souffrir en silence. Mokhtar Mnakri ne s’y attendait probablement pas, mais c’est bien ce que cet ingénieur des télécommunications a dû apprendre à faire depuis qu’il a pris les commandes de Tunisie Télécom en août 2012. Car ce diplômé de l’École nationale de l’aviation civile (Toulouse) et de l’École nationale supérieure des télécoms (Paris), qui a fait la plus grande partie de sa carrière au sein du groupe Alcatel, n’a pratiquement rien pu faire en dix-huit mois. Passant le plus clair de son temps à guerroyer avec le syndicat de l’entreprise.

Pourtant, en moins de trois ans, le quatrième p-dg de Tunisie Télécom a, d’après ceux qui le connaissent, toutes les qualités et les compétences requises pour redresser ce mastodonte de plus de 8 500 employés. Mokhtar Mnakri a eu la malchance de prendre la direction de cette entreprise au pire moment de son histoire. Soit près de dix ans après l’entrée progressive de Tunisie Télécom dans une zone de turbulences – devenues bien plus fortes après le 14 janvier 2011 – provoquées par des erreurs stratégiques et la mauvaise gestion des années Ben Ali.

Jusqu’en 2002 tout allait pourtant pour le mieux pour l’opérateur historique, grâce à une stratégie mise en œuvre surtout à partir de 1997. En cette année-là, Ben Ali décide de confier les clefs du ministère des Communications à un homme qui va faire faire un important saut quantitatif et qualitatif aux télécommunications : Ahmed Friaa. Cet ingénieur doublé d’un mathématicien à une renommée internationale : il a notamment contribué à formuler la loi de comportement viscoplastique de Norton-Hoff, aujourd’hui connue sous le nom de méthode de Norton-Hoff-Friaa, ce qui lui a valu d’obtenir en mars 2012 le Prix international de l’excellence scientifique, Scientific Excellence Shield, décerné par l’Association cartographique internationale.

Nouvelles exigences. Sitôt installé dans le fauteuil de ministre des Communications, il constate, comme il l’a écrit dans un rapport, que « malgré les grandes améliorations introduites et la croissance relativement satisfaisante du secteur (des télécommunications) pendant la période écoulée, des faiblesses structurelles persistent encore et limitent sa capacité […] à répondre aux nouvelles exigences de la prochaine étape de développement économique et social de la Tunisie ».

Ahmed Friaa relève des lacunes quantitatives et qualitatives : densité téléphonique de 6,5 lignes/100 habitants, contre 50 lignes dans les pays développés ; délais d’attente de raccordement téléphonique dépassant en moyenne deux ans pour les abonnés ordinaires, contre quelques jours dans les pays avancés ; pannes de 0,7 dérangement par abonné/an, alors qu’on en compte une tous les douze ans dans les pays développés ; et tarifs élevés. Il élabore une stratégie de développement tenant en une dizaine de réformes et mesures (création d’un établissement public chargé de la gestion et du contrôle du spectre des fréquences, élaboration d’un cahier des charges définissant les obligations de Tunisie Télécom en matière de qualité de services et de relations avec les usagers, réforme du centre de renseignement téléphonique, création d’un parc technologique des communications…) visant à moderniser et à améliorer les prestations du secteur dans son ensemble et de l’opérateur historique en particulier.

Concernant Tunisie Télécom en particulier, Ahmed Friaa se rappelle avoir découvert avec étonnement que le modèle économique de l’opérateur historique reposait – du moins en ce qui concerne la téléphonie mobile – sur un abonnement très cher que ne pouvait s’offrir qu’une petite minorité de Tunisiens. Le ministre des Communications décide d’inverser l’approche en baissant fortement le prix de l’abonnement pour le mettre à la portée du plus grand nombre. « Au début, cette mesure a fait baisser les revenus de Tunisie Télécom, parce que les consommateurs n’étaient pas au courant de la baisse. Puis dès qu’ils l’ont su, cela a été la ruée et le jackpot. En quatre ans, nous avons multiplié les revenus de Tunisie Télécom par quatre à près de 500 millions d’euros », se félicite l’ancien ministre.

Mais par la suite, le temps va rapidement se gâter pour l’opérateur national. D’abord, cette entreprise publique parmi les plus importantes du pays va finir par se trouver dans le collimateur de l’entourage de Ben Ali qui, dès le début des années 1990, a entamé sa chasse à la fortune. La première attaque vient de l’une des filles de l’ancien président, Cyrine en l’occurrence, qui réclame pour son entreprise – le Fournisseur de Services Internet (FSI) Planet – une ristourne de 30 % au motif que son trafic fait travailler l’opérateur historique.

Ahmed Friaa y oppose un « non » un peu camouflé : il se dit prêt à satisfaire la demande à condition que Tunisie Télécom soit autorisée à concurrencer Planet dans la fourniture d’accès à Internet. Ben Ali s’en étonne et contourne le veto de son ministre en chargeant le directeur général de Tunisie Télécom de l’époque, Ahmed Mahjoub, de satisfaire la requête de sa fille. Peu de temps après, cette affaire coûtera à Friaa son fauteuil de ministre.

La belle famille de Ben Ali va vouloir elle aussi avoir sa part du gâteau de Tunisie Télécom. En particulier, son beau-frère Belhassen Trabelsi va s’arranger pour se faire attribuer une bonne partie des marchés de l’opérateur public des télécommunications – notamment en matière de déploiement de réseaux – à travers une société créée à cet effet.

Concurrence. Ensuite, Tunisie Télécom va rater son entrée dans l’inévitable ère de la concurrence. Laquelle débute en 2002 avec l’arrivée sur le marché d’un premier concurrent, en l’occurrence l’égyptien Orascom Telecom qui décroche cette année-là la deuxième licence de téléphonie mobile pour 454 millions de dollars et donne naissance au premier concurrent privé de Tunisie Télécom, Tunisiana.

Ce premier changement radical de la configuration du marché local des télécommunications ne sera pas sans effet sur l’opérateur historique, puisque le nouvel arrivant va réussir rapidement à s’imposer et de fort belle manière, donc à tailler des croupières à Tunisie Télécom.

En effet, Tunisiana ne met pas longtemps pour rattraper et ensuite distancer Tunisie Télécom en termes d’abonnés GSM. Déjà en 2009, trois ans après l’entrée de la filiale d’Orascom Telecom sur le marché tunisien, les deux étaient au coude-à-coude, chacun proclamant être le leader. Depuis, Tunisiana a creusé l’écart et porté sa part en décembre 2012 – selon les statistiques de l’Instance nationale des Télécommunications (INT) – à 52,6 % pour Tunisiana, contre 35,5 % pour Tunisie Télécom et 11,9 % pour Orange Tunisie lancé en mai 2010.

En 2006 survient un autre événement qui va chambarder la vie de Tunisie Télécom et la mettre à mal, au moins autant que l’arrivée de ces deux concurrents : l’entrée dans son capital d’un investisseur privé, Emirates International Telecommunications (EIT), qui s’est adjugé 35 % du capital en 2006 pour près de 2 milliards de dollars. Cette opération a eu lieu à l’instigation – en partie du moins – des bailleurs de fonds multilatéraux, dont la Banque mondiale, qui dans les années 1990 prêchaient la privatisation totale des opérateurs publics de télécommunications parce qu’il n’est pas, selon eux, du ressort de l’État d’être acteur des télécommunications.

Privatisation. Convaincu de l’importance de maintenir un opérateur public dans ce secteur, Ahmed Friaa refuse de se plier aux recommandations de la Banque mondiale et propose, à la place d’une cession de Tunisie Télécom au secteur privé, de vendre de nouvelles licences à ce dernier. Ecartée sous Friaa, la privatisation – dans un premier temps partielle – de l’opérateur historique est remise sur le tapis et concrétisée quatre ans après le départ de ce dernier du ministère des Communications.

Pourtant, cette option a été critiquée tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de Tunisie Télécom. On a notamment reproché aux pouvoirs publics d’avoir ouvert le capital de l’opérateur public à un investisseur financier qui n’a aucun savoir-faire technique, financier ou commercial pouvant faire faire un bond en avant à Tunisie Télécom. Un reproche qui n’est pas tout à fait infondé et auquel l’actionnaire émirien va s’efforcer d’apporter une réponse adéquate.

En effet, EIT recrute une dizaine de hauts profils – pour une partie des Tunisiens – débauchés auprès d’opérateurs internationaux et les dissémine dans les différents départements de Tunisie Télécom pour les tirer vers le haut. De fait, « cette greffe a permis d’améliorer l’organisation, le fonctionnement et, partant, l’efficience de l’entreprise », reconnaît-on au sein de l’opérateur historique. Pourtant, cette opération suscitera un grand malaise au sein du personnel qui n’apprécie guère que ces contractuels venus d’ailleurs soient royalement rémunérés – huit, voire dix, fois plus que les employés statutaires.

Restée latente pendant près de cinq ans, la colère explose après le 14 janvier 2011. Devenue plus combative après la chute du régime Ben Ali, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) profite de l’affaiblissement de l’État pour exiger et obtenir – après une grève de 56 jours, au début de 2011 – le licenciement immédiat d’une partie des cadres dirigeants contractuels et l’engagement de la direction générale de ne pas renouveler les contrats des autres.

Une mesure – le syndicat ne semble pas en être conscient – qui ménage les ego de ses adhérents, mais qui est particulièrement malvenue pour l’entreprise à un moment où la compétition avec les deux concurrents devient de plus en plus dure. D’ailleurs, certains des contractuels remerciés, parfois renvoyés sans ménagement, n’hésitent pas à passer à l’ennemi. C’est ce qu’a fait par exemple en septembre dernier Mousser Jerbi, le patron de la Direction centrale des marchés d’entreprises, aussitôt accueilli à bras ouverts par Tunisiana. Réponse du syndicat à la direction générale lorsqu’elle attire son attention sur ce que Tunisie Télécom perd avec le départ des hauts profils recrutés par l’actionnaire émirien : « il faut compter sur les cadres statutaires ».

« Le recours à des compétences externes ne veut pas dire que Tunisie Télécom n’en a pas, mais tout simplement qu’à l’instar de ses concurrents l’entreprise a besoin de se renforcer en permanence », rétorque un responsable. En raison de ces désaccords persistants, la plupart des postes jadis occupés par les contractuels sont restés à ce jour vacants.

De surcroît, si elle comprend l’implication du syndicat dans tout ce qui touche aux conditions de travail, la direction générale se désole de son ingérence dans des dossiers « qui ne le concernent pas » et davantage de sa propension, depuis trois ans, à bloquer systématiquement la prise de toute décision. Pourtant, certaines s’imposent légalement à Tunisie Télécom, comme l’ouverture de la boucle locale « demandée par nos concurrents et constituant une obligation pour tout opérateur dans la position de Tunisie Télécom », souligne un cadre.

Et d’autres sont importantes, voire essentielles, pour l’entreprise elle-même, à l’instar du projet de vente de la participation de Tunisie Télécom dans Matel (Mauritanie), des nouveaux organigramme et statut, ainsi que du programme d’encouragement des départs à la retraite, conçu sous le dernier p-dg de l’ère Ben Ali, Montassar Ouaili, pour dégraisser le mammouth TT de manière soft, et abandonné après le 14 janvier 2011, encore une fois sous la pression du syndicat.

Pourtant, Tunisie Télécom – qui compte cinq fois plus d’employés que Tunisiana (1 600) et sept fois plus qu’Orange Tunisie (1 200) – a grandement besoin de redimensionner la masse de son personnel. D’ailleurs « beaucoup d’employés ont manifesté de l’intérêt pour le programme de départs à la retraite », assure un de nos interlocuteurs.

Impasse. En raison de cette impasse et des conditions difficiles dans lesquelles elle évolue, Tunisie Télécom se porte de plus en plus mal. Avant le 14 janvier, les pouvoirs publics se disent qu’il faut, pour sortir de cette situation, mener à son terme le processus de privatisation. Et décident de faire entrer Tunisie Télécom en bourse, à Tunis et Paris, en mettant 10 % supplémentaires dans le public. En attendant, assure une source proche de l’ancien président-directeur général Montassar Ouaili – qui avait préparé cette opération –, de pouvoir céder plus tard au secteur privé une autre portion du capital lui permettant de devenir majoritaire.

Malheureusement ou heureusement, selon le point de vue, la révolution tunisienne survenue entre-temps, le projet d’introduction de Tunisie Télécom en bourse tombe à l’eau. Et ce n’est pas plus mal, estime un expert des télécommunications, jadis cadre dirigeant chez l’un des concurrents de Tunisie Télécom. Car, selon lui, la privatisation totale d’un opérateur national des télécommunications est le pire qui puisse arriver à un pays.

Il n’en veut pour preuve que la mésaventure qu’a vécue le Sénégal. Après avoir, à l’instigation de la Banque mondiale, privatisé la Sonatel, l’État sénégalais « est en train de réfléchir à la création d’un nouvel opérateur public de télécommunications. Car la privatisation a fait flamber les factures, notamment celles des organismes et administrations publics », révèle cet ancien cadre dirigeant. Qui ne voit l’avenir de la Tunisie qu’avec une Tunisie Télécom solidement arrimée au secteur public, car « l’opérateur public est incontournable pour toute politique de développement » que l’État voudrait mettre en œuvre.

Sur la manière d’y arriver, notre interlocuteur a les idées bien claires. Il verrait bien l’État racheter le paquet des 35 % du capital de l’opérateur historique que l’émirien EIT veut céder – d’autant qu’il a perdu près des deux tiers de sa valeur en sept ans – pour ensuite positionner Tunisie Télécom comme « opérateur stratégique » mettant en location ses propres infrastructures et celles d’autres entreprises publiques – comme la Steg et la SNCFT qui disposent de près de 5 000 km de fibre optique, via des licences de services.

Partenaire. Pourtant, le gouvernement d’Ali Laarayedh – qui a autorisé l’actionnaire émirien à céder les 35 % du capital de Tunisie Télécom qu’il détient – ne voit pas les choses de cette façon. Elyès Fakhfakh, ministre des Finances, a annoncé récemment que ce paquet allait être vendu à un partenaire « stratégique » capable d’apporter du savoir-faire à Tunisie Télécom.

Ce serait une erreur, estime notre ancien cadre. Car le savoir-faire ne se trouve plus au sein des multinationales du secteur des télécommunications, mais dans les cabinets de conseils spécialisés que « Tunisie Télécom peut engager pour des missions limitées dans le temps ». Et même quand elles l’ont, les multinationales ne le donnent pas gratuitement.

Notre interlocuteur nous révèle ainsi que France Télécom n’a rien donné gratis à Orange Tunisie dont elle détient pourtant près de la moitié du capital. « Lorsque nous leur avons parlé de transfert de know-how, les responsables de France Télécom nous ont dit : « Le nôtre est centralisé chez Sofrecom, il faut aller l’acheter chez eux. Mais comme vous êtes dans le groupe, on va vous faire une faveur au niveau du prix », raconte un ancien cadre d’Orange Tunisie.

Une leçon à méditer par le prochain gouvernement tunisien – dont le chef, Mehdi Jomaa, a été nommé à la mi-décembre 2013 – avant toute décision engageant l’avenir de Tunisie Télécom.

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collimateur

Cette entreprise publique parmi les plus importantes du pays va finir par se trouver dans le collimateur de l’entourage de Ben Ali qui, dès le début des années 1990, a entamé sa chasse à la fortune

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En 2006,

un événement va chambarder la vie de Tunisie Telecom et la mettre à mal: l’entrée dans son capital d’un investisseur privé, Emirates International Télécommunications

Licences

Ahmed Friaa refuse de se plier aux recommandations de la Banque mondiale et propose, à la place d’une cession de Tunisie Telecom au secteur privé, de vendre de nouvelles licences à ce dernier

ugtt

L’Union générale tunisienne du travail profite de l’affaiblissement de l’État pour exiger et obtenir le licenciement d’une partie des cadres dirigeants contractuels et l’engagement de la direction générale de ne pas renouveler les contrats des autres