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Tunisie : Statistiques manipulées ?

Editor de Sep 5, 2012 - 15:29 dans Economie
Les chiffres publiés par le gouvernement ont suscité des critiques de la part d’économistes tunisiens et d’experts d’institutions financières et de banques d’affaires internationales…

Par Samir SOBH, Paris

Initiative.

Les analystes financiers de la place n’excluent pas le recours du gouvernement à la planche à billets pour trouver la liquidité qui manque sur le marché

A la surprise des observateurs, l’économie tunisienne – qui peine à sortir de l’ornière et tente de faire face aux maux qui entravent son redécollage – effectue un bond spectaculaire en annonçant que son taux de croissance en « glissement annuel » atteint subitement 4,8 %. Cela après que les prévisions des institutions nationales ont évoqué un chiffre ne dépassant 1 % en 2012. Cette annonce surprise est intervenue à la suite de l’écartement de la bête noire de la troïka au pouvoir, le gouverneur de la Banque centrale tunisienne (BCT), Mustapha Nabli. Ce dernier qui n’a eu de cesse, depuis le début de l’année, de tirer la sonnette d’alarme quant à la dégradation continue de la situation économique et financière du pays.

La publication de ce résultat de croissance a aussi coïncidé avec la démission du ministre des Finances, Houcine Dimassi. Lequel – sans accuser le gouvernement d’utiliser des statistiques manipulées pour redorer son image vis-à-vis de l’étranger – n’a cependant pas mâché ses mots. Son départ à grand fracas confirme l’existence des manipulations des statistiques. Dans sa lettre de démission, Dimassi épingle sévèrement la folle politique dépensière d’une coalition qui, selon lui, « privilégie la prochaine échéance législative de 2013 plutôt que les intérêts de la patrie ». Ce qui explique l’accumulation des faux-pas de la troïka en place, dont le parti Ennahda est le chef d’orchestre.

Pour certains observateurs, le pouvoir en place cherche à assurer son retour aux commandes, même au prix de manipulations des chiffres, de tentatives de main-mise sur les différentes institutions publiques, en commençant par les médias, la justice et le secteur bancaire. Le cas échéant, les analystes financiers de la place n’excluent pas le recours du gouvernement à la planche à billets pour trouver la liquidité qui manque sur le marché. Et cela malgré les effets négatifs d’une telle initiative pour l’économie du pays.

Hausse du chômage. Ce taux de croissance est irréaliste vu le recul persistant des différents indices macroéconomiques du pays. La hausse du taux de chômage à 1 200 000 selon les institutions financières internationales, et moins de 700 000 d’après les statistiques officielles, l’augmentation des IDE au premier semestre de 2012 alors que les investisseurs fuient le pays depuis la révolution (plus de 122 entreprises étrangères ont quitté le pays).

Quant au tourisme, les chiffres publiés par l’Office national du tourisme (ONTT), sont démentis par les tours-opérateurs européens et les professionnels locaux du tourisme. Les déclarations des membres du gouvernement, quant à elles, affirment que tout va très bien !

Le sujet que le gouvernement évite d’évoquer, ce sont les aides et les prêts accordés par les institutions financières internationales et arabes. Sauf concernant le Qatar, qui a accordé 500 millions de dollars avec intérêts, à un taux préférentiel aux amis islamiques qui dirigent l’Exécutif ; et la garantie octroyée par les États-Unis à la Tunisie pour pouvoir emprunter sur les marchés financiers internationaux. Ce soutien s’est concrétisé par un prêt de 485 millions de dollars ! Mais ces montants ne compenseraient pas les échéances des dettes que le gouvernement tient impérativement à cacher. Après tout, on persiste à souligner que le taux de croissance en 2012 est de 4,8 % et qu’il sera un peu moins élevé en 2013.

Dans la foulée, les ministres démissionnent, les uns après les autres. Quatre d’entre eux ont jusqu’à ce jour « tiré leur révérence ». Ces derniers indiquent qu’ils ne veulent pas cautionner des chiffres et statistiques manipulés pour servir les intérêts d’un parti (allusion faite à Ennahda). Une situation suivie de près par les agences de notations internationales.

Standard & Poor’s a récemment menacé de baisser la note de ce pays dont l’économie et la finance se dégradent en permanence. D’autant que ces institutions ne sont pas du tout convaincues par les statistiques publiées, lesquelles, selon les experts, ne sont pas conformes aux réalités sur le terrain. C’est également le cas pour Moody’s.

Défis urgents. Autre témoignage en ce sens, celui du Fonds monétaire international (FMI). Le 3 août dernier, cette institution a estimé que la Tunisie se retrouve confrontée à des défis économiques et sociaux « urgents ». Ce qui implique une transformation de son économie. Une tâche très difficile pour un gouvernement qui « boite » alors que la majorité des indices macroéconomiques sont dans le rouge, malgré cette annonce de croissance de 4,8 % pour 2012. Une moyenne inconcevable, vu le recul grandissant des constituantes de l’économie tunisienne.

Le FMI parle d’un taux de chômage élevé et de disparités régionales s’aggravant au fil des jours. De plus, l’institution estime que la reprise de l’activité dans le pays reste sous la menace de « l’instabilité de la situation économique et de la faiblesse de l’environnement mondial ». Si le FMI appelle les autorités monétaires tunisiennes à contenir l’inflation et salue « l’expansion ciblée des investissements publics, planifiée par le gouvernement », l’institution de Washington encourage également Tunis à remédier aux vulnérabilités du secteur bancaire.

Le manque de liquidités auprès de ces banques (notamment publiques) et le retard de la fusion – indispensable pour sauver le secteur criblé de dettes de toutes parts – ne font qu’accentuer la perte de confiance des investisseurs. D’où une clientèle locale qui tente de placer ses avoirs à l’étranger. De plus, le FMI juge indispensable une réforme du marché du travail, de plus en plus perturbé, pour mettre fin aux grèves permanentes qui touchent la majorité des secteurs.

Les démentis du gouvernement concernant les rumeurs de manipulations des statistiques diffusées par les « ennemis du pays et l’opposition non patriote » n’ont réussi à convaincre ni les économistes tunisiens, ni les milieux d’affaires, ni les institutions financières internationales. La visite du Premier ministre, Hamadi Jebali, en juillet dernier à Paris, et celle du président de la république, Moncef Marzouki, avec des résultats décevants, montrent que la confiance des partenaires européens est loin d’être acquise de nouveau. Les rumeurs de manipulations des statistiques viennent compliquer les choses, malgré le soutien financier modeste indirect de Washington et son appui sur le plan sécuritaire.

Chiffres.

Les données publiées par l’Office national du tourisme (ONTT), sont démentis par les tours-opérateurs européens et les professionnels locaux du tourisme.