Recherche
/ Economie / MONDE Le leadership est la clef

MONDE Le leadership est la clef

Gérard AL-FIL on January 5, 2017 - 11:01 in Economie

Pour Masood Ahmed, directeur du département Moyen-Orient et Asie Centrale du Fonds monétaire international, les dirigeants du monde doivent accepter de prendre des risques.

Vous avez récemment communiqué des prévisions de croissance très sombres, et annoncé pour les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) une croissance inférieure à 2%. En regardant vers l’avenir, pensez-vous que cela devrait être plus ciblé, du fait de la Quatrième Révolution industrielle ?
Je pense sincèrement que le livre Fourth Industrial Revolution du professeur Klaus Schwab est très important. Quand je l’ai lu, il a eu sur moi un grand impact. J’ai contacté Klaus, et je lui ai envoyé le lendemain une lettre proposant que la Fourth Industrial Revolution constitue le principe directeur du Forum économique mondial qui se prépare. Je lui ai dit que je pense qu’il pourrait transformer la façon dont nous travaillons, dont nous vivons, dont nous nous représentons et la façon dont nous considérons le sens de nos relations avec les autres… Il existe là un énorme potentiel.
Pour moi, le Forum économique mondial est, de plusieurs manières, en mesure de réfléchir sur la gouvernance visant à faire des nouvelles technologies un élément dont nous pouvons profiter, tout en réduisant et en gérant les risques qui les accompagnent.
Quant à ce que cela représente pour nos prévisions, je crois que les pays du CCG vont descendre cette année à 2 %. Cela ne me surprend pas qu’ils opèrent des coupes dans les dépenses gouvernementales, comme ils ont dû et seront appelés à le faire – et devront continuer au cours des cinq prochaines années.
L’une des conséquences sera donc que, au sein de ces économies, qui dépendent en grande partie des dépenses gouvernementales, il y aura un ralentissement dans le secteur pétrolier. Vous pouvez le constater actuellement, en Arabie Saoudite, où le secteur pétrolier connaît une croissance limitée. 

À Dubaï, par ailleurs, du fait que c’est déjà une économie diversifiée et que les coupes ne sont pas les mêmes, vous observez un léger ralentissement, probablement de 3,5 à peut-être 3,3 % pour cette année, avec un retour à 3,6 % l’an prochain. Par ailleurs, à Abou Dhabi, où les dépenses gouvernementales sont un grand moteur de l’activité économique, vous pouvez constater une réduction de l’économie non pétrolière, de 4 % de croissance l’année dernière à 1 % seulement cette année. C’est donc beaucoup plus visible dans ce cas.
Je pense qu’il serait encore plus intéressant de se pencher sur les cinq prochaines années. Ne prenons pas en compte 2017, mais plutôt les cinq années suivantes : toutes les projections ont montré que les taux de croissance de l’économie non pétrolière, sur ces cinq ans, seront supérieurs à cette année, mais ils constitueront à peine la moitié de ce qu’ils étaient de 2008 à 2014.
Les économies connaîtront une croissance similaire. Toutefois, la question que nous devons poser est la suivante : quelle sera la nature de cette croissance, de ces économies ? Le modèle appliqué par plusieurs pays du CCG repose essentiellement sur l’apport d’une énergie bon marché, mais aussi sur l’apport d’une main-d’œuvre expatriée, dont une partie n’est pas très productive.
Le schéma consiste donc à fonctionner avec des emplois à faible productivité, ce qui est réalisable en s’appuyant sur une main-d’œuvre expatriée. Il faudrait orienter les ressortissants du pays, ayant principalement été employés dans le secteur public du CCG, vers le privé, du fait que, à l’avenir, le premier n’aura pas les moyens d’offrir des emplois aux ressortissants du pays.
Au cours des cinq prochaines années, 2 250 000 ressortissants du CCG arriveront sur le marché du travail. Un grand nombre d’entre eux devront se diriger vers le secteur privé. Si ce dernier engage les ressortissants, il devra penser au moyen de créer des emplois à haute productivité, de leur assurer le niveau de rémunération dont ils avaient habitude dans le public, et dont ils ont besoin pour maintenir le niveau de vie espéré.
Les pays du CCG ne peuvent donc pas remplacer les expatriés à faible productivité et à salaire limité par leurs propres ressortissants, à moins de hausser leur productivité.

Quelle est donc la solution ? Réduire leurs salaires ?
Vous pouvez baisser les salaires de 20 %, mais les ressortissants du CCG ne seront pas contents d’entrer dans le privé et de travailler avec de faibles salaires. Il faut donc réellement transformer le modèle économique, de faible productivité et de salaires bas d’expatriés, vers une haute productivité, avec les ressortissants du pays ayant des salaires élevés. Comment y parvenir ? La réponse repose sur une façon de penser créative sur le potentiel des technologies qui se trouvent dans Fourth Industrial Revolution. Pour moi, cet ouvrage est au cœur de la manière dont nous allons opérer cette transformation.
La diversification des économies – et les efforts pour trouver des emplois aux ressortissants du pays – ne se produira pas en recréant les entreprises du passé, mais en concevant les types d’entreprises de l’avenir qui génèreront ce produit. C’est indispensable pour notre région.
Dubaï fait de grands progrès aux Émirats arabes unis [EAU] en passant à un gouvernement électronique, en mettant en place des plans pour la Smart City, et en misant sur l’innovation. Le reste du CCG peut apprendre d’eux, de la manière de rendre les gouvernements plus « intelligents ».
Il est aussi nécessaire de prendre des mesures en termes d’éducation. Il faut, dans de nombreux cas, remplacer les programmes existants par d’autres qui mettent l’accent sur l’avenir. Il faut, dès le départ, amener les jeunes à s’impliquer dans la technologie de demain.
Le dernier point que je veux souligner concerne le risque que nous constatons dans cette région. Comme je l’ai dit, nous allons avoir deux millions de jeunes déferlant dans le CCG, cinq fois plus que ceux qui arriveront chez les exportateurs de pétrole dans l’ensemble de la zone, et deux fois plus que ceux qui vont encore déferler dans la région, prise dans son ensemble. Ces jeunes peuvent soit représenter les agents devant transformer notre région en une partie du monde à fort impact, haute technologie, productivité élevée, et fort potentiel, ou alors devenir une source de frustration, s’ils sentent que les mêmes technologies les laissent en fait en arrière.

L’un des problèmes que l’utilisation de la technologie est en passe de créer concerne la perte d’emplois à court terme, avec l’automatisation, l’intelligence artificielle et les algorithmes, faisant leur apparition tous ensemble. Voyez-vous une augmentation dans l’ouverture du marché en termes de compétitivité ? Comment la région sera-t-elle en mesure d’obtenir et de créer tant d’emplois ?
Nous ne pouvons pas créer d’emplois en nous appuyant sur les modèles du passé, c’est la raison pour laquelle nous avons 25 à 30 % de jeunes chômeurs dans l’ensemble de la région, et la raison pour laquelle nous avons aujourd’hui du chômage dans le CCG, même parmi la population du CCG.

À quel point la situation est-elle mauvaise ?
Nous savons que dans certains pays – le Bahreïn et l’Arabie Saoudite, par exemple – les salaires comptent pour une part importante dans les dépenses publiques, pas autant cependant dans les EAU, où ils représentent moins de 10 %. Mais pour ces deux pays, 40 ou 45 % des dépenses publiques sont constitués de la masse salariale. Vous ne pouvez donc pas vraiment ajouter d’emplois dans le secteur public.
Il n’est pas possible non plus d’en ajouter dans les grandes compagnies, parce qu’elles ne peuvent pas être la meilleure source. Ainsi, il faut donc ajouter des emplois dans les petites entreprises, du fait que le modèle de la petite entreprise est, pour nous, un modèle de faible productivité. Je crois que les emplois doivent se trouver dans ce secteur. Nous devons nous demander si les structures d’incitation qui existent pour le secteur privé sont en fait favorables à cette croissance.
On peut envisager de nombreuses choses dans différents pays. Nous avons parlé de l’accès au crédit, des problèmes relatifs aux lois sur la faillite – actuellement, les EAU ont voté une loi sur la faillite… Mais il leur a fallu attendre jusqu’à 2016 ! Nous avons également parlé des problèmes en rapport avec la façon dont les petites entreprises peuvent avoir directement accès aux marchés des capitaux, au lieu de passer par le système bancaire… Nous regardons du côté de certaines réformes du marché du travail, qui tentent de rapprocher davantage les salaires des expatriés de ceux des ressortissants du pays.
Dans chaque pays, nous pouvons commencer à déterminer quel est l’ensemble de mesures ayant le plus fort impact, et qui aideront à libérer une partie du potentiel du secteur privé. Mon message aujourd’hui au secteur privé dans la région du CCG est que c’est le moment pour eux de s’avancer et de définir ce dont ils ont besoin pour devenir compétitifs. Ils doivent cesser de se concentrer autant sur le gouvernement en tant que client et se concentrer sur les secteurs non commercialisables.

Estimez-vous qu’il y a un risque que les entreprises internationales prennent le contrôle de l’économie régionale ? Existe-t-il à votre avis une nécessité pour la région de s’adapter à cette transformation pour mettre en place – même pour une courte période – certaines barrières, taxes… pour les entreprises internationales, de façon à protéger l’émergence des marchés locaux dans différents secteurs, avant leur ouverture?
Je ne le pense pas, car dans ces entreprises, nous devons être compétitifs, au plan international. Je ne crois pas que, dans la plupart de ces entreprises, les acteurs internationaux viendront pour opérer seuls. Ils le feront souvent en partenariat avec les entreprises du pays.
J’estime que le leadership sera la clef, comme partout. Qu’est-ce qui fait que nous avons pris tant d’initiatives ici à Dubaï ainsi que dans les EAU ? Cela vient d’un leadership qui non seulement a une vision propre, mais qui a aussi la volonté de prendre des risques, de responsabiliser les gens et de tirer des leçons. On m’a récemment demandé si nous nous dirigions de nouveau vers les mêmes problèmes qu’en 2009. Je ne pense pas parce la situation est différente et, plus important encore, nous avons tiré certaines des leçons de 2009.
Les Government-Related Entities ou GRE (Entités contrôlées par l’État) ont actuellement une meilleure gouvernance d’entreprise, accompagnée d’une meilleure connaissance des dettes contractées, de l’état de leurs passifs et de leurs actifs. Les banques sont en meilleure position, et il existe désormais des règles plus restrictives par rapport aux limites des prêts accordés par les banques, ainsi que des réglementations de la part de la banque centrale…

Dubaï a toujours été à la pointe des tendances quant à l’innovation et l’adoption de la technologie numérique, alors qu’il a fallu plus de temps aux autres pays du CCG. Chacun semble toutefois essayer actuellement de l’adopter. Pensez-vous que ce soit en rapport avec la chute des prix du pétrole ? Dans ce cas, existe-t-il une possibilité que les choses changent en cas de remontée des prix du pétrole ?
Tout d’abord, je ne compterais pas sur les prix du pétrole pour venir au secours de quiconque. Je crois qu’ils monteront de 5 dollars, descendront de 2, puis remonteront de 4… Mais la tendance à moyen terme est claire. Les prix du pétrole se situent entre 50 et 60 dollars, et ce n’est pas seulement ce que disent les marchés – vous pouvez en comprendre la raison.
J’estime que le moment est venu, et si vous parlez aux autorités en Arabie Saoudite, ainsi qu’au vice-prince héritier Mohammed ben Salman, si vous écoutez ce qu’il a à dire, il est très clair sur le fait qu’ils sont vraiment déterminés à essayer de se libérer de certaines des contraintes ayant pesé dans le passé sur l’économie, et à se diriger vers un modèle plus dynamique et plus diversifié. Toutefois, cela ne sera pas facile, en raison de la différence d’échelle – et c’est pourquoi je n’aime pas extrapoler de Dubaï vers le reste de la région.
En clair, les choses sont plus faciles à accomplir à une certaine échelle, mais deviennent bien plus difficiles quand vous les faites à échelle beaucoup plus grande et plus diversifiée.
Cette année, en Arabie Saoudite, nous faisons toujours face à un déficit budgétaire de près de 13 % – ce qui représente plus de 80 milliards de dollars. Et si vous regardez vers les cinq prochaines années, au niveau de la politique actuelle, l’Arabie Saoudite aura un déficit budgétaire cumulatif de 370 milliards de dollars environ. Cela doit être réduit progressivement. Ils ont la capacité de le faire graduellement, et ils doivent le faire ! Tel est le message pour nous tous.

Il n’existe donc aucune autre issue ? La région doit opérer des transformations ?
Je pense que la région va se transformer, ou alors nous deviendrons progressivement un peu plus pauvres, un peu moins connectés au monde, moins dynamiques. Je ne pense pas que quelqu’un veuille de cette vision, en particulier lorsque vous avez deux millions de jeunes arrivant sur le marché.

Qu’en est-il de l’Afrique du Nord ?
L’Afrique du Nord bénéficie un peu de la légère amélioration en Europe, qui est pour elle un grand partenaire commercial. Elle profite aussi particulièrement de la politique qui a été menée au cours des trois dernières années. Les macro-indicateurs dans de nombreux pays se sont un peu améliorés. Les taux de croissance connaissent une reprise dans certains pays, mais pas dans tous.
Le Liban et la Tunisie n’ont pas de bons résultats, le Maroc ne va pas bien cette année en raison de mauvaises récoltes dans l’agriculture. Je m’attends toutefois à ce que les résultats soient meilleurs l’année prochaine. Par conséquent, à un certain niveau, ils se sont tous stabilisés, mais je pense que la question pour l’Afrique du Nord est la suivante : nous parlons de deux millions de personnes dans le CCG, mais il y en a beaucoup plus dans ces pays. Comment vont-ils créer des emplois pour tous ? Deux choses doivent être faites pour créer des emplois. En premier lieu, il faut investir davantage dans l’infrastructure.
Comparativement au reste du monde, nous n’investissons pas assez dans l’infrastructure. C’est dû en partie au fait qu’au lieu d’investir dans ce domaine, nous payons les salaires du secteur public. La facture salariale des pays de la région est supérieure à celle de la moyenne dans le reste du monde.
À titre d’exemple, en Tunisie, la facture salariale représente 14 % du PIB, se situant ainsi parmi les plus élevées de la région – et la facture de la région est déjà élevée comparée au reste du monde. En conséquence, si vous dépensez tout votre argent en fournissant des salaires et des virements, il ne vous en restera pas assez pour les investissements. Et il vous faut investir davantage.
La deuxième chose que nous devons faire est de hausser la productivité, et pour cela, vous devez également prendre des mesures au niveau du système de l’éducation dont nous avons parlé. Il est aussi nécessaire de se pencher sur l’environnement des affaires. Si vous observez l’environnement des affaires dans les pays importateurs de pétrole de la région, vous trouverez que la plupart d’entre eux se sont légèrement améliorés au cours des huit dernières années – comparés avec ce qu’ils étaient il y a huit ans, on peut constater un léger mieux.

Quels sont, selon vous, les plus grands risques auxquels nous ferons face lorsque nous adopterons la Quatrième Révolution industrielle?
Le plus grand risque, c’est que nous avons tendance à nous tenir à distance de la technologie et y voir une menace plutôt que l’espoir qu’elle apporte, ainsi que de gérer les risques de manière dynamique.
Selon moi, c’est vraiment important – et je ne crois pas que ce risque soit limité à cette région. C’est plutôt un risque mondial. Nous avons tendance à considérer le coût à court terme de la nouvelle technologie, et nous essayons de dire que, d’une certaine façon, nous devons la retarder et que nous ne pouvons pas l’utiliser. J’ai bien peur que ce changement ne se produise déjà. Nous ne pouvons pas l’enrayer.
Cette révolution est beaucoup plus dure que les trois précédentes, pour la simple raison qu’il ne s’agit pas seulement de la manière dont nous travaillons. Il est ici question de notre façon de vivre et de notre façon d’être. C’est le fait de savoir comment nous nous identifions. Et c’est également une révolution qui a lieu à une plus grande vitesse.
Il a fallu aux deux révolutions passées deux générations pour se frayer leur chemin, et nous avons ainsi aujourd’hui des gens dont les enfants devaient envisager un emploi différent. Dans cette révolution, nous allons demander aux populations de changer leurs compétences, ce qui est difficile à faire, cela va sans dire…

0 POST COMMENT