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MONDE La finance islamique, phénomène mondial

Gérard AL-FIL de Oct 10, 2017 - 05:33 dans Economie

Le succès de la bourse de Dubaï confirme la volonté, exprimée par Cheikh Mohammed ben Rashid al-Maktoum, de transformer l’émirat en capitale de l’économie mondiale islamique.

C’est dans l’émirat de Dubaï, dans le Golfe, que se trouvent la tour la plus haute au monde, le plus grand port de conteneurs que l’homme ait créé, la plus grande salle d’exposition de Lamborghini qui existe sur terre, ainsi que le plus important marché pour les obligations islamiques, connues sous le nom de sukuk (pluriel de « Sak », le mot arabe pour « titre »).
En avril, la valeur globale des sukuk cotés à la Bourse internationale de l’émirat, Nasdaq Dubai, atteignait 53,31 milliards de dollars, dépassant les places concurrentes, à Kuala Lumpur, au Luxembourg et à Londres.
Marché agréé de la plus grande zone franche financière du Moyen-Orient, le Centre international financier de Dubaï – Dubai International Financial Center (DIFC), Nasdaq Dubai annonçait au début de mai dernier qu’en coopération avec le gouvernement tunisien et la Bourse de Tunis, il avait mis en place un groupe de travail visant à ouvrir les portes à la toute première émission de sukuk jamais effectuée par la Tunisie.
Bilel Sahnoun, P-DG de la Bourse de Tunis, affirmait que l’entrée du pays d’Afrique du Nord dans le secteur des sukuk « accroîtrait les investissements internationaux et locaux, de même que la confiance dans notre économie, contribuant ainsi à financer notre développement et notre croissance nationale ».
Hamed Ali, directeur général de Nasdaq Dubai, relevait : « L’engagement de la Tunisie pour l’émission de sukuk jouera un rôle important dans le développement mondial continu du secteur, du fait que de plus en plus de pays et d’investisseurs utilisent ses bénéfices en tant qu’important outil de marchés de capitaux conforme à la Charia. »
Le succès de Nasdaq Dubai va dans le sens de la volonté de transformer Dubaï en capitale de l’économie mondiale islamique, exprimée par le vice-président des Emirats arabes unis (EAU), Premier ministre et dirigeant de Dubaï, Cheikh Mohammed ben Rashid al-Maktoum. Selon l’International Financial Service Board (IFSB), les actifs mondiaux de l’assurance et du secteur bancaire islamiques ont atteint 1,8 billion de dollars en 2015. L’IFSB prévoit qu’ils atteindront 6,5 billions de dollars en 2020.
La valorisation des sukuk, considérée comme critère déterminant pour la finance islamique, est apparue au début du nouveau millénaire pour devenir un phénomène mondial.
En début d’année, l’agence de notation Standard and Poor’s (S&P) déclarait que les émissions de sukuk dans les « marchés-clés », comme les EAU ou la Malaisie, avaient connu une augmentation annuelle de 26 % en 2016, faisant suite à une année 2015 plutôt terne, lorsque la chute des prix du pétrole avait inspiré un sentiment de crainte dans la région du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Au niveau mondial, les sukuk ont chuté de 50 % l’année dernière.
Selon S&P, la fin du supercycle des matières premières a provoqué une baisse dans la croissance et les perspectives économiques de la région du CCG « entraînant pour son secteur bancaire conventionnel et islamique un recul dans les opportunités de croissance, de même qu’un affaiblissement dans les liquidités ».
La banque Emirates Islamic basée à Dubaï a supprimé plus de 100 emplois en 2016. Cependant, son directeur général adjoint pour les Services bancaires et la Gestion du patrimoine, Wasim Saifi, déclarait aux médias au cours d’une table ronde tenue récemment : « Le pire est passé. »
Comme le flux de liquidités provenant des revenus pétroliers demeure limité, l’Arabie Saoudite a émis en avril des sukuk d’une valeur de 9 milliards de dollars, à travers deux cotations en bourse, sur l’Irish Stock Exchange (Bourse irlandaise). Ce qui représentait les plus importantes obligations islamiques jamais lancées au niveau mondial, après le placement par le royaume en octobre de l’année dernière de 17,5 milliards de dollars (conventionnel) d’obligations souveraines, constituant ainsi la plus importante vente d’obligations jamais lancée par un marché émergent.
Nous avons demandé au docteur Jihad Azour, le nouveau directeur du Fonds monétaire international (FMI) pour le département Moyen-Orient et Asie centrale, si cela faisait une différence pour le royaume de lancer des obligations conventionnelles ou des obligations islamiques. Il nous a répondu : « Le marché des sukuk est toujours moins liquide que le marché conventionnel. » Jihad Azour, qui est aussi ancien ministre libanais des Finances, a ajouté : « Les sukuk peuvent aider à diversifier les sources de financement. »

Un outil local. Et selon Standard and Poor’s : « Les sukuk sont toujours un outil local plutôt qu’un instrument mondial de financement du marché des capitaux. »
Deuxième institution de créance d’Arabie Saoudite, Al-Rajhi Bank est un organisme financier orienté vers la conformité à la Charia, alors que NCB, la première banque du royaume, annonçait que, d’ici à 2018, 90 % de ses opérations seraient gérées en conformité avec le Saint Coran, dans l’objectif de devenir une banque islamique d’ici à 2020.
Cela a conduit les observateurs à soutenir que la NCB est devenue « la première banque islamique avec une fenêtre conventionnelle », en référence aux départements ou fenêtres de la banque islamique (également appelée banque de participation), que les banques conventionnelles mettent ordinairement en place en vue de consacrer une partie de leurs opérations aux clients désireux de faire confiance à la finance.
Les sukuk sont l’instrument halal du financement basé sur la distribution périodique du profit d’immobilisations corporelles sous-jacentes comme les marchandises ou l’immobilier. Un sukuk Al-Ijara, par exemple, est une obligation islamique qui distribue les profits qu’un projet immobilier de location génère sur une certaine période.
Les sukuk ne peuvent jamais être basés sur de pures liquidités, parce que conformément à la Charia : « l’argent n’a pas de valeur », selon le spécialiste renommé de la Charia, le docteur Mohd Daud Bakar, de nationalité malaysienne, fondateur et président d’Amanie Advisors.

Les investissements prohibés. « L’islam rejette l’idée de transformer chaque dollar en un nouveau dollar », selon le spécialiste pakistanais de la Charia, le docteur Muhammed Taqi Usmani. Les investissements dans des sociétés produisant de l’alcool, du tabac, du porc, des moyens de divertissement ou des armes sont de même prohibés, comme le sont les organismes accumulant les liquidités ainsi que les sociétés fortement endettées.
Entre-temps, l’argent tel que nous le connaissons est appelé à disparaître, c’est ce qu’affirment les experts du secteur de la FinTech (technologie financière) à la croissance rapide. Les paiements seront bientôt effectués au moyen de montres-bracelets ou encore grâce à une paire de lunettes numériques, juste en regardant une facture électronique, que l’on présentera au client sur une tablette informatique.
Dans l’avenir, des drones pourraient nous livrer à domicile des cartes de crédit nouvellement émises (si l’argent en plastique survit), alors que des robots, comme Pepper d’Emirates NBD – robot d’intelligence artificielle –, pourraient remplacer les employés de banque.
La vente au détail va également disparaître, du fait que la génération Y effectue la majorité de ses achats en ligne. Les EAU sont déjà en passe de transformer leurs ministères en institutions informatisées.
La monnaie électronique, et non la monnaie halal, est actuellement en vogue. Quand le magnat des entreprises et milliardaire Abdelaziz al-Ghurair, fondateur et président-directeur général de Mashreq Bank, a fait le point pour les médias, à l’occasion du 50e anniversaire de la banque de Dubaï, le doyen de la banque dans les Émirats arabes unis a parlé de l’image de la banque de l’avenir, mais pas une minute la banque islamique. « Nous lancerons bientôt une nouvelle Mashreq Bank numérique, elle n’aura pas de limites », nous a-t-il déclaré.
Abdelaziz al-Ghurair nous a expliqué qu’il n’avait jamais pensé transformer Mashreq en une véritable banque islamique. « Nous avons créé notre fenêtre islamique sous le nom de Mashreq al-Islami, afin de donner à nos clients le choix d’effectuer ou non leurs opérations bancaires en ligne avec la Charia », a-t-il précisé.
Une semaine plus tard, la seule institution de créance des Émirats arabes unis à être cotée en bourse, dans laquelle le gouvernement ne détient aucune action, dévoilait en présence de Cheikh Mohammed al-Maktoum son dernier projet : « Mashreq Neo ». Il s’agit d’une banque sans agence, destinée à la génération Y, qu’Abdelaziz al-Ghurair espère voir perturber les canaux traditionnels de distribution comme les agences bancaires de détail ou les centres d’appel, que les plus jeunes boudent de plus en plus.
Il y a une décennie, les affaires autour du Coran Sacré et du capital étaient sur toutes les lèvres dans le CCG. De la « Mecca credit card » (lancée par Visa) aux fonds spéculatifs conformes à la Charia (un oxymore régulièrement entendu lors de la conférence de la finance islamique), rien ne semblait pouvoir arrêter le système bancaire religieux basé sur la Sourate 2 (Al-Baqara) du Coran Sacré : « Dieu a permis le commerce et interdit les intérêts. »
La grande récession a interrompu les profits astronomiques parmi les banques islamiques, et plusieurs organismes conformes à la Charia, comme la Dubai Bank (qui avait dernièrement fusionné avec Emirates Islamic) ont disparu de la scène. Des fonds d’investissement islamiques, comme les séries qui avaient été lancées par la Deutsche Bank, ont été stoppés en raison d’un manque de liquidités.
Aujourd’hui, l’engouement se porte sur des services financiers intelligents générés par la FinTech. Les institutions financières islamiques sont-elles en train de passer à côté de la quatrième révolution industrielle ? Ou bien la combinaison de la banque religieuse et de la banque en ligne est-elle la synthèse du futur ? « Vous aurez bientôt davantage de nouvelles d’Emirates Islamic, en rapport avec le service clientèle numérique », a déclaré Wasim Saifi.
Mais une récente observation de S&P relève le fait que le faible contexte économique continuera de freiner les performances financières des banques islamiques dans les pays du Conseil de coopération du Golfe en 2017 et 2018.
« Nous prévoyons d’autres baisses dans les indicateurs de qualité et de profitabilité des actifs des banques du CCG en 2017-2018, a déclaré le docteur Mohamed Damak, en charge de la finance islamique, chez S&P’s Global Ratings. Néanmoins, nous pensons que les banques ont établi les protections adéquates, afin que l’ensemble de l’impact global sur leurs profils financiers soit gérable. »
Avec la FinTech qui menace les marges de la banque traditionnelle, les institutions financières islamiques pourraient bientôt se retrouver coincées entre le marteau économique et l’enclume numérique. Ce scénario a conduit la direction du DIFC à lancer un incubateur FinTech afin de dynamiser la croissance au niveau de la banque numérique, tant pour les banques conventionnelles que pour les banques islamiques, au sein de la zone financière de 60 hectares, entre le Dubai World Trade Center et Burj Khalifa.

Takaful. Les affaires autour de l’assurance islamique ou « takaful » ont également souffert de la chute des prix du pétrole. Selon le cabinet-conseil américain Milliman, la croissance mondiale en primes brutes takaful émises en 2015 a atteint 14 %, ce qui est la plus basse augmentation depuis des années. Les takaful familiales (assurances vie islamiques) ont diminué la même année de 1 %.
Le docteur Fareed Lutfi, secrétaire général d’Emirates Insurance Association (EIA) nous a confié, lors du World takaful Forum annuel, que les branches moyen-orientales des compagnies étrangères d’assurance conventionnelles avaient un avantage financier et technologique, et que « l’époque des profits immédiats est terminée » pour les exploitants de takaful. De nombreuses compagnies d’assurance locales, a-t-il ajouté, sont également moins avancées dans le domaine du service clientèle numérique.
En conséquence, Lutfi a ajouté : « Je m’attends à des fusions et acquisitions à partir de 2017 dans le secteur des takaful, ainsi que dans le secteur conventionnel. » Selon lui : « La récente hausse dans les prix des actions du secteur des assurances des EAU pourrait déjà représenter un premier indice pour les acteurs du marché sur le fait que les fusions auront bientôt lieu. »
En fait, les actions de takaful Emarat ont connu une hausse de 30 % au cours des douze derniers mois. Dubai Islamic Insurance ou Aman ont gagné 25 % depuis le début de l’année. Avec 34 compagnies d’assurance locales et 27 compagnies étrangères, une consolidation dans les EAU serait inévitable, en dépit du fait que l’émirat de Dubaï a introduit en 2016 un plan d’assurance santé obligatoire, après Abou Dhabi, qui l’avait institué plusieurs années auparavant.

Nouveaux horizons. Au plan mondial : « La Malaisie et les Émirats arabes unis sont toujours attrayants pour la croissance des takaful, tandis qu’en Indonésie, le plus grand pays musulman en termes de population, l’élan n’a jusqu’à présent pas eu lieu », affirmait Saifi d’Emirates Islamic. Ce dernier a, pendant plusieurs années, dirigé le service de la banque islamique pour l’Asie du Sud-Est, au sein de la banque britannique Standard Chartered, à Kuala Lumpur.
En ce qui concerne le rôle de Londres en tant que tête de pont de la finance islamique en Europe, les analystes sont d’accord sur le fait que la capitale britannique conservera ce rôle, en dépit du Brexit.
De nouveaux marchés pour le secteur apparaissent en Afrique, où les législateurs, au Maroc, au Kenya et ailleurs, ont pris des mesures pour encourager le secteur naissant de la finance islamique.
Entre-temps, les banques islamiques du Golfe sont arrivées en Chine. Au mois de mai de l’année dernière, Beijing a accueilli la première conférence Chine-Émirats arabes unis sur la banque et la finance islamiques.
Selon un porte-parole de Nasdaq Dubai, une réunion récente du groupe de travail commun entre la Bourse de Dubaï et la Bourse de Tunis a porté sur les questions légales et réglementaires, aussi bien que sur les défis auxquels feront face les premiers émetteurs de sukuk, ainsi que la façon dont ils pourront être surmontés. Parmi les participants à la réunion figurent le cabinet juridique Norton Rose Fulbright, Emirates NBD Capital, la banque d’investissement d’Emirates NBD, ainsi que Menacorp, l’un des plus grands courtiers en assurances des EAU.
En rapport avec la banque numérique islamique, Arab News, basé à Djeddah, déclarait dans un article intitulé « The dawn of financial technology in Islamic finance » (L’aube de la technologie financière dans la finance islamique) que l’adoption de la technologie financière n’était pas une option, mais une condition essentielle pour les banques islamiques afin de gagner une plus grande part de marché, faisant ainsi référence à une étude de EY.