/ Economie / MONDE ARABE Appeler au changement

MONDE ARABE Appeler au changement

Lila Schoepf de Mai 22, 2017 - 08:42 dans Economie

La consolidation est le nouveau mot d’ordre en 2017, en vue d’assurer la viabilité à long terme du secteur des télécommunications dans la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord.

En termes de chiffres, 2016 a été une année difficile pour les opérateurs de télécommunications, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord – zone Mena (Middle East and North Africa) –, du fait que le secteur a connu la triple menace de la fluctuation des prix du pétrole, de la perte d’abonnés, et de la diminution de la confiance des investisseurs.
La concurrence accrue, tout comme la guerre des prix, a conduit de nombreuses compagnies à adopter des mesures drastiques, notamment une frénésie de fusions, de même que des initiatives visant à atteindre une plus grande flexibilité, valoriser les portefeuilles, améliorer la qualité des réseaux, et introduire
de nouvelles marques sur le marché.
Dans l’un des derniers développements, en janvier 2017, Emirates Integrated Telecommunications Company (EITC), opérateur de télécommunications dans les Émirats arabes unis (EAU), pleinement agréé, annonçait l’introduction de sa seconde marque, Virgin Mobile (sa première marque, Du, avait été lancée en 2007).
Ce fut, selon la compagnie, une décision stratégique visant à renforcer ses offres de télécommunications dans le pays.
La nouvelle provoqua la surprise, du fait que les EAU avaient longtemps connu ce que l’on qualifiait de « duopole » d’Etisalat et Du. Toutefois, avec l’entrée de Virgin, les observateurs estiment que le marché longtemps stagnant sera de nouveau ouvert à la concurrence et au changement.
EITC cherche à tirer profit de la valeur ajoutée de Virgin Mobile qui cible les jeunes utilisateurs et les marchés de niche. Largement considéré comme une tentative d’accroître les profits et d’introduire dans les offres d’EITC davantage d’innovations et d’avancées technologiques, cet accord représente également une partie importante de l’ambitieux modèle de restructuration de l’opérateur, conçu à la suite de la croissance mitigée des moyens conventionnels, et de l’augmentation des paiements de redevances au gouvernement fédéral.

Osman Sultan, P-DG d’EITC, déclarait : « Notre objectif est d’établir le leadership des EAU en tant que centre du pouvoir dans la région pour les télécommunications, en introduisant des marques innovantes qui conduiront le programme de connectivité dans des directions nouvelles et inexplorées. »

Karim Benkirane, ancien P-DG de Virgin Mobile en Arabie Saoudite, sera à la tête de la marque dans les EAU. Cependant, EITC n’a pas annoncé la date à laquelle les services de la marque Virgin Mobile seront introduits sur le marché.
International Data Corporation (IDC), compagnie américaine d’étude de marchés, d’analyse et de conseil, estime que cette démarche représente un développement positif pour les
consommateurs dans les EAU. « L’annonce inattendue d’EITC d’introduire Virgin Mobile comme marque additionnelle aux côté de Du a provoqué d’importantes spéculations sur ses possibles implications – non seulement pour Du, mais également pour le marché dans son ensemble », nous déclarait Paul Black, directeur des télécommunications, des médias et de l’IdO d’IDC Moyen-Orient, Afrique et Turquie.

Virgin Mobile. Un grand nombre de ces spéculations se sont concentrées sur la forme exacte que revêtira ce nouveau pacte, ainsi que pour savoir si Virgin Mobile sera principalement présent sur le marché en tant qu’opérateur de réseau mobile virtuel (MVNO), comme il le fait dans tous les autres pays dans lesquels il a une présence. Sous le modèle MVNO, une compagnie offre ses services de téléphonie mobile en utilisant l’infrastructure du réseau d’un autre opérateur déjà existant. Cela demande une licence de la part des autorités de réglementation des télécoms. Cependant, le communiqué d’EITC a insisté sur le fait que Virgin Mobile opérera uniquement en tant que marque.

« Le lancement inattendu d’une nouvelle marque peut être véritablement remis en question par d’autres opérateurs de télécommunications, comme ce fut le cas au Qatar en 2010 quand Vodafone s’était opposé à l’introduction de Virgin Mobile sous le nom de Qtel (actuellement Ooredoo) et avait, avec succès, exercé des pressions pour la fermeture du nouveau service. »

Wael el-Kabbany, vice-président pour la zone Mena de BT, l’une des plus importantes compagnies de services de télécommunications, nous déclarait : « L’entrée de Virgin Mobile comme troisième acteur sur le marché des télécommunications des EAU est un ajout appréciable dans le paysage des TIC du pays. Nous croyons vraiment que c’est là une partie de l’impressionnante stratégie de diversification en cours suivie par les EAU, où la priorité est donnée au renforcement de nombreux secteurs non pétroliers, comme les TIC. Dans cette optique, nous attendons avec intérêt l’ouverture des nouvelles opportunités que ce changement dans le secteur offrira aux entreprises de technologie. »


Numérisation. Les experts du secteur affirment que c’est là une partie de l’orientation vers la numérisation et vers une économie de la téléphonie mobile connectée, tout en signalant que ce phénomène se produit non seulement dans la région mais également au niveau mondial.
« La concurrence est en hausse, et pour la plupart des compagnies de télécoms, les chiffres d’affaires ont baissé au cours de ces derniers mois. Les abonnés n’utilisent pas tant les téléphones comme tels qu’ils ne les utilisent pour les messages et l’utilisation de données. Il n’y a pas beaucoup de revenus au niveau des appels vocaux, de sorte que les services de télécoms se doivent d’envisager les domaines dans lesquels ils peuvent réellement faire de l’argent », souligne Paul Black.

Les compagnies de télécommunications régionales travaillent à l’élaboration de stratégies plus adaptées, afin de survivre dans cet environnement complexe. À titre d’exemple, aux prises avec l’incertitude sur l’avenir des redevances, Du se penche sur la préparation d’une solide structure des coûts. En février dernier, il a annoncé une chute de 20 % dans le profit net du quatrième trimestre de 2016 – le huitième trimestre successif de baisse pour la compagnie.
Alors qu’il poursuit son chemin dans la consolidation, Du cherche à optimiser les coûts, de plus de 1 milliard de dirhams des Émirats arabes unis (AED) d’ici à la fin de 2019, à travers sa nouvelle structure de coûts. Sultan affirme que l’idée est de générer les bonnes opportunités de création de valeur. 
Du n’est pas la seule importante compagnie à souffrir de pertes : l’opérateur qatari Ooredoo a également annoncé une réduction de 51 % du profit net du troisième trimestre 2016, dont une grande partie est due à la perte de la base d’abonnés.
Les opérateurs de téléphonie mobile de Bahreïn ont aussi été secoués, sous une pression intense, en connaissant en 2016 une forte chute dans le revenu moyen par utilisateur (ARPU), qui a chuté à près de la moitié des chiffres de 2008. La cause principale en était la diminution des activités économiques, à la suite de drastiques mesures d’austérité du gouvernement.
Au milieu de ces temps difficiles, la mise en place de partenariats intelligents, l’intégration de marques et le changement d’orientation vers la technologie sont des solutions qui offrent un rayon d’espoir aux compagnies de télécommunications régionales qui espèrent survivre.

Enthousiasmé par le parcours remarquable de son associé Maroc Telecom, Etisalat a enregistré une hausse de revenus de 2 % pour l’ensemble du groupe, atteignant 52,36 milliards d’AED en 2016, alors qu’ils étaient de 51,32 milliards en 2015, ses forfaits de données innovants ayant attiré un plus grand nombre de jeunes souscripteurs. La compagnie de télécommunications saoudienne Mobily (Etihad Etisalat) ainsi qu’Etisalat, dont le siège social se trouve aux EAU, entreprennent également une refonte en vue de battre la concurrence.
« Etisalat Group et Mobily travaillent actuellement au développement d’un accord de services et d’assistance technique, qui prendra en considération les
exigences de Mobily pour la période à venir, compte tenu de l’étendue de ses activités et de la base de sa clientèle », a annoncé le groupe Etisalat lors d’une récente déclaration faite à la Bourse d’Abou Dhabi.


Technologies. En mettant l’accent sur le besoin de réinventer, Paul Black, d’IDC, déclare : « Il est grand temps de sortir des sentiers battus, loin des moyens conventionnels de revenus. Il est demandé aux compagnies de télécommunications de consolider leurs revenus des services numériques pour les clients corporatifs et de faire une utilisation optimale des technologies, comme le nuage informatique, l’IdO, les grandes données et les applications mobiles. »

L’Arabie Saoudite est également dans le processus d’optimisation de ses opérations de télécommunications, avec l’introduction d’un nouveau système de licences. Ce dernier étend pour une durée de quinze ans les licences de tous les opérateurs, et impose des frais de 5 % sur leurs revenus annuels nets.
Tous les principaux opérateurs du Royaume, notamment Zain KSA, EtihadAtheeb Telecom et Mobily, ont bien accueilli cette initiative, y voyant une tentative de réduire les coûts annuels des opérateurs.
Khaled Hussain Biyari, P-DG de Saudi Telecom Company, déclarait : « En plus d’investir dans notre infrastructure traditionnelle, il est important d’investir dans les centres de données, les clouds et l’IdO – cela aidera à la numérisation de diverses verticales, alors que s’ouvriront de nouveaux courants d’affaires. »
La nécessité d’opérer des changements ne se limite pas aux compagnies moyen-orientales : les opérateurs africains ouvrent également leurs portes. Les réformes structurelles des gouvernements algérien et tunisien invitent actuellement les investisseurs à regarder de plus près le secteur des télécommunications de ces pays, de nombreuses zones qui sont restées longtemps desservies ayant vu s’établir un large éventail de lignes fixes ou d’opérateurs de téléphonie mobile.


Une expansion remarquable. Le secteur de la téléphonie mobile de la Tunisie a connu une expansion remarquable depuis l’introduction d’un second réseau GSM en 2002. Ce nouveau réseau était initialement exploité par la compagnie égyptienne Orascom sous le nom de Tunisiana. Il est actuellement exploité par Qatar Telecom, qui en a changé le nom en Ooredoo.
À la suite de cet événement, Orange Group est entré sur le marché comme troisième opérateur, en lançant en 2010 les premiers services commerciaux de mobiles 3G du pays. Toutefois, les utilisateurs tunisiens d’appareils mobiles paient au secteur des frais de 5  % sur les services, ce qui pourrait freiner une croissance future.
Un rapport de Deloitte – L’inclusion numérique et les taxes sur le secteur de la téléphonie mobile en Tunisie –, établi en avril 2016, soutient que l’élimination des frais de ce secteur pourrait ajouter 421 000 connexions d’appareils mobiles dans le pays entre 2016 et 2020.
L’Algérie assiste également à une révolution des télécommunications, avec une hausse de la concurrence entre les opérateurs, ainsi qu’une base croissante de jeunes utilisateurs.
Les plus importants opérateurs de réseau mobile (ORM) algériens, tels que Mobilis d’Algérie Telecom, Djezzy d’Orascom, et Ooredoo de Wataniya présentent des contrats adaptés, ciblant les jeunes à travers des forfaits attrayants, en se concentrant sur les revenus moyens par abonné.
La prochaine étape pour le secteur des télécommunications de la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord sera la 5G, les EAU ambitionnant d’être les premiers dans la région à accéder à la 5G d’ici à 2020. « La numérisation apparaît désormais comme une force de transformation pour la croissance au Moyen-Orient. Avec le besoin d’une diversification
économique, nous pouvons déjà constater une évolution solide et encourageante dans le secteur des télécommunications de la région, vers un état d’esprit numérique », précisait Wael el-Kabbany, vice-président pour la zone Mena de BT.

Le secteur des télécommunications de la zone Mena est manifestement à la veille d’une explosion de demandes de données, grâce au nombre croissant de jeunes utilisateurs. Il est temps, par conséquent, pour les compagnies de télécommunications de former le bon numéro : entreprendre une refonte intelligente dans ce paysage diversifié du marché et se concentrer sur une flexibilité croissante ainsi qu’un état d’esprit commun.