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Le retour des investisseurs

Editor de Oct 13, 2015 - 04:21 dans Economie

Le monde des affaires est impatient d’accéder au marché iranien. Toutefois, alors que certains souhaitent être les premiers à Téhéran, d’autres adoptent une attitude attentiste.

L ’aéroport international Imam Khomeiny de Téhéran se prépare à grandir. Il gère aujourd’hui un nombre limité de vols effectués par des compagnies aériennes européennes. Mais le volume du trafic à partir des capitales occidentales devrait augmenter de façon substantielle au cours des prochains mois, du fait de l’augmentation des chances de la levée des sanctions internationales, ainsi que des opportunités d’échanges commerciaux et d’investissements étrangers. Il existe même une possibilité que des transporteurs américains finissent par inclure à nouveau Téhéran dans leur programme moyen-oriental. Événement qui ne s’était pas produit depuis la chute du shah, en 1979, et depuis l’attaque de l’ambassade des États-Unis et de son personnel.

Alors que les gouvernements occidentaux étudient de façon optimiste les opportunités d’affaires dans un Iran post-sanctions, certaines voix mettent en garde sur le fait que le chemin vers des relations politiques et diplomatiques normales pourrait être plus difficile. Cela, estime Lord Lamont, pré- sident de la chambre de commerce anglo-iranienne, signifierait que certaines compagnies « pourraient être, pendant un certain temps, assez prudentes ».

Les sanctions avaient eu un effet négatif sur presque tous les secteurs de l’économie iranienne. De ce fait, la récompense pour les investisseurs potentiels occidentaux en Iran est en principe énorme. Le pays a l’une des économies les plus importantes du Moyen-Orient, avec une solide infrastructure industrielle nationale, qui est mûre pour l’expansion et la modernisation. La population iranienne, (près de 80 millions de personnes), comprend une importante classe moyenne de consommateurs, et qu’une grande proportion de travailleurs bien formés et qualifiés.

La liste des domaines de l’investissement potentiel est longue, comprenant les transports – notamment les compagnies aériennes commerciales, pour remplacer les flottes iraniennes vieillissantes – de même que l’industrie manufacturière lourde ou légère, l’agriculture, le bâtiment ainsi que les services en tout genre. Opportunités et évaluations. Les entreprises du secteur privé ainsi que les gouvernements occidentaux se rendent déjà à Téhéran afin d’étudier les opportunités qui se présentent, et faire une évaluation des produits et services qu’ils pourraient vendre à l’Iran. La France avait ouvert la voie, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius devenant ainsi le premier Français à ce poste à se rendre à Téhéran depuis douze ans.

Il est prévu qu’une délégation d’affaires française de haut niveau arrive en septembre. La France n’a cessé d’entretenir des liens cordiaux avec l’Iran, en y maintenant des activités jusqu’au renforcement des sanctions en 2012. Elle devrait être récompensée pour sa loyauté : ses deux constructeurs automobiles géants, PSA Peugeot Citroën et Renault, se préparant déjà au retour. Autre entreprise française dé- sireuse de reprendre le travail en Iran : la compagnie pétrolière Total. Alors que le secteur non énergétique de l’Iran demeure l’un des plus forts de la région, le secteur pétrolier et gazier, bien qu’ayant été paralysé par les sanctions, reste le principal moteur de l’économie, ainsi que son secteur de croissance au plus grand potentiel.

Des responsables iraniens du pétrole ont déclaré, au début d’août dernier, qu’ils prévoyaient une augmentation de la production de l’ordre de 500000 barils par jour (b/j), à une semaine de la levée des restrictions internationales, et de nouveau une augmentation du même volume en un mois – évaluation considérée trop optimiste par de nombreux observateurs.

Néanmoins, l’effet de cette dé- claration dans un marché mondial connaissant une offre excé- dentaire devait encore faire baisser les prix du pétrole, ajoutant à la morosité du marché dans son ensemble – et particulièrement parmi les compagnies pétrolières internationales (CPI) comme Total. On pourrait en ce cas faire valoir que les compagnies énergétiques occidentales, en cette période d’austérité, pourraient ne pas être aussi intéressées par l’Iran, comme tout le monde le prédisait.

Conditions du marché. Car, indépendamment des conditions actuelles du marché, les CPI se plaignaient dans le passé de l’ensemble des conditions posées par l’Iran. En vertu des « contrats d’achat », il était demandé aux entreprises d’investir dans le développement des champs pétrolifères, lesquels étaient ensuite cédés à une société iranienne, une fois la production commencée. Par la suite, les CPI étaient payées en espèces au lieu de se voir remettre des droits de participation. Les firmes internationales se plaignaient d’assumer tous les risques, tandis que l’Iran recueillait les bénéfices.

Bill Farren-Price, P-DG de la firme de conseil Petroleum Policy International (PPI), basée au Royaume-Uni, estime qu’en dépit de ces réserves les perspectives pour les CPI en Iran demeurent intéressantes. « Même avec les énormes compressions que nous observons dans les dépenses en capital des CPI, l’Iran représente toujours un objectif réaliste pour les compagnies occidentales. En voici la raison : selon les normes internationales, les coûts opérationnels et de développement en Iran pourraient s’avérer bas. » Il ajoute que, en collaboration avec les CPI, les Iraniens « travaillent sur un nouveau contrat, en vue de remplacer le modèle d’achat discrédité. Je ne m’attends donc pas à ce qu’il y ait trop de problèmes à ce niveau ».

L’Iran devrait également être, pour longtemps encore, un acteur majeur sur le marché de l’énergie. Comme le souligne M. FarrenPrice, quand il s’agit de réserves de pétrole et de gaz : « L’Iran constitue toujours l’une des plus grandes réserves mondiales, le pays connaissant la stabilité, et le régime Rohani étant clairement en faveur des affaires. »N’oubliez pas qu’une très grande partie des annulations de projets dans le monde concerne les projets en eaux extrêmement profondes, ceux dans la région arctique, ainsi que les projets de haute technologie, qui exigeaient un prix de pétrole à 70 dollars le baril pour atteindre le seuil de rentabilité. »

L’Iran se classe plus dans la ligne de l’Arabie Saoudite [moins de 10 dollars le baril] pour le coût de production. Je suis certain que les entreprises occidentales n’hésiteront pas à se manifester. » Alors que le volume des possibilités d’investissements et des opportunités d’affaires en général dans l’Iran de l’après-sanctions est considérable, certains investisseurs seront plus prudents. Investisseurs prudents. L’analyste et consultant Michel Theodoulou, qui a suivi attentivement l’évolution de l’Iran au cours des deux dernières décennies, précise que l’on devrait garder à l’esprit le fait que « l’Iran a toujours très mauvaise presse en Occident. L’image qu’on s’en fait est négative en raison de la façon dont le pays est dépeint.

Donc, il existe d’immenses possibilités, mais cela prendra du temps pour convaincre tous les investisseurs potentiels que l’Iran est un pari sûr ». D’autres aspects seraient également susceptibles d’inciter certains investisseurs potentiels occidentaux à la circonspection. L’administration publique iranienne est bien connue pour ses tracasseries administratives et sa mauvaise gestion. Vient ensuite l’énorme problème de la corruption. Le cabinet de conseil anglais Oxford Analytica, dans un rapport en début d’année sur le potentiel de l’expansion du secteur aéronautique iranien, mettait en garde contre le fait que « des décennies de sanctions ont établi un puissant marché noir dont les parties prenantes ont un sérieux intérêt à maintenir le statu quo. Les sanctions ont également créé un manque de transparence dans les transactions financières, ce qui représente un champ fertile pour la corruption ».

Les gouvernements occidentaux ainsi que les investisseurs sont conscients du fait que certains puissants groupes partisans de la ligne dure en Iran même, notamment le corps des Gardiens de la révolution islamique – lequel est fort de 125000 hommes – sont également en faveur du statu quo. Ces derniers insistent en particulier sur le fait que la politique régionale iranienne ne devrait pas changer. « L’axe de résistance » contre les intérêts américains, israéliens et saoudiens dans la région devant être maintenu.

La conviction de M. Theodoulou est que la politique étrangère iranienne ne changera pas dans le court terme. Mais « si la très grande majorité des Iraniens se sent mieux dans les années suivant la levée des sanctions, je crois que les voix des tenants de la ligne dure auront alors une moindre influence ». Transition pacifique. Il estime également : « L’Iran pourrait potentiellement aider à stabiliser la région. Je pense que les gouvernements occidentaux réalisent que l’Iran pourrait aider, disons, dans une transition pacifique du pouvoir en Syrie. En réalité, ils sont convaincus que l’Iran doit être associé au règlement des problèmes régionaux. Vous ne pouvez pas l’ignorer. »

Dans les mois, voire les années, à venir, il semble probable que des délégations d’affaires et des responsables occidentaux du secteur de l’énergie atterriront par milliers en Iran. Mais le dégel politique devrait être plus lent. Comme l’écrivait récemment Sir Richard Dalton, ancien ambassadeur britannique à Téhéran : « L’heureuse issue des né- gociations sur le nucléaire ne veut pas dire que l’Iran sera le nouveau meilleur ami des États-Unis. C’est un mythe. La méfiance réciproque ainsi que l’opposition mutuelle envers leurs rôles respectifs dans la région feront en sorte que tout rapprochement soit graduel et limité.