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L’Algérie relève le défi spatial

Mourad Saouli de Avr 27, 2017 - 05:46 dans Economie

Conçu comme vecteur de développement et symbole de souveraineté, le programme spatial a pris un nouvel élan avec la récente mise en orbite de trois nouveaux microsatellites.

L’expérience spatiale algérienne a véritablement pris naissance le 28 novembre 2002, avec le lancement d’Alsat 1A (Algérie satellite 1A). Lequel fut le premier d’une constellation internationale de cinq microsatellites d’observation de la Terre, développés par le constructeur britannique Surrey Satellite Technology Limited (SSTL) dans le cadre du programme Disaster Monitoring Constellation (DMC) de première génération. Il s’agit d’un dispositif coordonné par SSTL et spécialement conçu pour la surveillance et la détection des catastrophes naturelles ou d’origine humaine, auquel ont adhéré, outre l’Algérie, la Chine (Beijing-1), le Nigeria (NigeriaSAT-1), le Royaume-Uni (UK-DMC) et la Turquie (BilSat). Un accord de partenariat liant ces pays a permis à chacun d’eux de disposer de l’ensemble des
données de la constellation. Par ailleurs, ce consortium s’est engagé à faire don de 5 % de ses capacités en images aux organisations de sauvetage et aux centres de recherche.
Le choix de SSTL – une société créée par l’université de Surrey en 1985 – a permis à l’Algérie d’acquérir un microsatellite de bonne facture technologique à un prix compétitif. En effet, au début des années 1980, l’université
de Surrey s’est lancée dans la conception de microsatellites très sophistiqués à faible coût. Basée sur une ingénierie revisitée et un design simplifié, cette offre a permis à de nombreux pays en voie de développement de faire leurs premiers pas dans le domaine spatial, jusque-là réservé aux grandes puissances.
Dans le cas de l’Algérie, le choix du constructeur britannique a non seulement été dicté par sa position de leader mondial sur le marché des microsatellites, mais surtout par le côté attractif de son offre complémentaire présentant un bon niveau de transfert de technologie couplé à un programme spécifique de formation.
Les ingénieurs et scientifiques algériens formés dans ce cadre à Surrey ont été associés à la construction du premier microsatellite algérien ainsi qu’aux pré-tests de vol.
D’une masse d’environ 90 kg, Alsat 1A a été placé en orbite par le lanceur Cosmos 3M à partir du cosmodrome de Plesetsk en Russie. L’engin a été doté d’un système d’imagerie équipé de deux caméras multispectrales d’une résolution spatiale moyenne de 32 mètres et une largeur balayée au sol de 600 kilomètres.

Prévention. Les données recueillies par Alsat 1A ont contribué à la mise en œuvre de projets aussi stratégiques que la lutte antiacridienne, la cartographie des zones steppiques sensibles à la désertification, la surveillance des domaines forestiers, la gestion des ressources naturelles, la cartographie ou encore l’hydrologie. Ce fut aussi un outil précieux pour la prévention des catastrophes naturelles, leur évaluation, leur gestion ainsi que pour la délimitation des zones impactées.
Conformément aux engagements pris dans le cadre du programme DMC, Alsat 1A a également fourni des informations sur les incendies de forêts déclenchés durant la canicule de l’été 2003 aux pays européens concernés (Portugal, Espagne, France), puis sur ceux de Grèce en 2008, ainsi que sur les inondations survenues en 2004 aux Philippines et les séismes qui ont affecté la même année l’Indonésie et le Sri Lanka.
Le succès d’Alsat 1A a encouragé l’Algérie à mettre en place un vaste programme spatial, pour la période 2006-2020, baptisé « Programme spatial national » (PSN). Doté d’une enveloppe financière initiale de 82 milliards de dinars algériens, ce programme est piloté par les différentes entités opérationnelles de l’Agence spatiale algérienne (Asal), créée le 16 janvier 2002 par décret présidentiel et placée sous l’autorité directe du Premier ministre.
L’Agence est chargée de concevoir et de mettre en œuvre « la politique nationale de promotion et de développement de l’activité spatiale sur les plans technologique, scientifique et applicatif, en vue de contribuer au développement économique, social et culturel du pays et d’assurer la sécurité et le bien-être de la communauté nationale. Elle est dotée d’un conseil d’administration composé des représentants de 15 départements ministériels, d’un conseil scientifique composé d’experts dans les domaines des technologies spatiales », selon les textes officiels qui la régissent.

Projets d’envergure nationale. Le PSN, réévalué tous les cinq ans, prévoit la mise en orbite de huit satellites à l’horizon 2020 dont au moins un satellite dédié aux télécommunications. Pas moins de 86 projets d’envergure nationale ont été retenus dans ce cadre au profit de plusieurs secteurs utilisateurs : hydrocarbures, agriculture, ressources en eau, industrie et aménagement du territoire, entre autres.
L’accent est mis également sur la formation afin d’initier les compétences locales aux métiers du spatial. C’est dans cette perspective qu’une convention a été signée en 2007 entre l’Asal et un réseau de cinq universités algériennes (Alger, Oran, Constantine, Tlemcen et Sétif) pour la création de l’Ecole doctorale des technologies et applications spatiales (Edtas), qui propose cinq cursus : optique spatiale et mécanique de précision, informatique spatiale et logiciels embarqués, instrumentation spatiale, traitement d’images et systèmes d’information géographique et télécommunications spatiales.
De son côté, le Centre des techniques spatiales (CTS) – qui relève de l’Asal – prend en charge la formation graduée et post-graduée en géodésie spatiale, instrumentation spatiale, télédétection, systèmes d’informations géographiques et mécanique spatiale. Pour les niveaux master et doctorat des spécialités non enseignées en Algérie, les postulants sont formés à l’étranger. Les efforts consentis en matière de formation sont plutôt satisfaisants, sachant que les effectifs scientifiques de l’Asal sont passés de 25 à 153 cadres entre 2000 et 2016.
Toujours dans le cadre du PSN, l’Asal a renforcé son potentiel technologique avec l’inauguration en 2012 du Centre de développement des satellites (CDS). Bâtie en quatre ans, pour un coût total de 5,5 milliards de dinars algériens, cette nouvelle infrastructure s’étale sur 4,7 hectares au sein du pôle technologique d’Oran (nord-ouest), située dans la commune de Bir El Djir près de l’Université des sciences et technologies Mohamed Boudiaf.
Le CDS abrite plusieurs ateliers et laboratoires modernes destinés à la conception et à l’assemblage des satellites de moins d’une tonne, ainsi que des structures d’hébergement et de loisirs. Il vient renforcer le potentiel opérationnel de l’Asal pour une meilleure maîtrise des technologies spatiales.

Un nouveau fournisseur. D’une durée de vie théorique de cinq ans, Alsat 1A a finalement poursuivi sa mission jusqu’au 15 août 2010. Un mois plus tôt, l’Algérie a lancé Alsat 2A, construit cette fois à Toulouse dans le cadre d’un partenariat entre l’Asal et EADS Atrium – devenue Airbus Defence & Space en 2014 – qui prévoit la conception et le développement des deux microsatellites du programme Alsat 2. Le choix de ce nouveau fournisseur n’est pas anodin. Il est intervenu en marge de la signature, le 1er février 2006 à Alger, d’un accord de coopération renforcée dans le domaine spatial entre l’Algérie et la France.
Le premier microsatellite de la série, Alsat 2A, a été construit et testé en France chez EADS Atrium avec la participation d’une trentaine d’ingénieurs de l’Asal. Il s’agit d’un satellite d’observation de la terre à haute résolution de la famille AstroSat 100. Il intègre la plate-forme Myriade et la nouvelle génération d’instruments optiques Naomi (New AstroSat Optical Modular Instrument) développés par Airbus Defence & Space. Les images fournies ont une résolution de 2,5 m en mode panchromatique et de 10 m sur chacune des quatre bandes couleur du mode multispectral. Alsat 2A a été lancé le 12 juillet 2010 depuis le Centre spatial Satish Dhawan de Sriharikota, au sud-est de l’Inde.
C’est depuis ce même site indien que trois autres satellites algériens ont été mis en orbite, le 26 septembre 2016 : Alsat 2B, Alsat 1B et Alsat 1N. Second microsatellite d’observation de la terre à haute résolution prévu par le contrat EADS Astrium, Alsat 2B a été intégré et testé dans les ateliers du Centre de développement des satellites de l’Asal, par des ingénieurs et techniciens algériens en collaboration avec des experts d’Airbus Defence & Space. Il présente les mêmes caractéristiques techniques que son jumeau Alsat 2A avec lequel il forme d’ailleurs une constellation pour augmenter la fréquence de revisite et assurer ainsi une meilleure couverture du territoire algérien.
Programmé dans le cadre de la coopération entre l’Asal et l’agence britannique (UK Space Agency), Alsat 1B a également été intégré en Algérie. Il a rejoint la constellation internationale DMC-2 (deuxième génération) déjà formée par les satellites du Royaume-Uni, de l’Espagne et du Nigeria.
Également construit en partenariat avec le Royaume-Uni, Alsat 1N est un nanosatellite de type CubeSat (moins de 10 kg) qui a d’abord servi comme outil pédagogique aux chercheurs et universitaires algériens durant leur formation à Surrey. Quant à sa mission scientifique, elle consiste à tester en vol le comportement de trois charges utiles innovantes : caméras, films solaires et mesure de radiation. Les données recueillies par Alsat 1N seront exploitées conjointement par les agences spatiales des deux pays.
Pour assurer l’exploitation et le pilotage des satellites depuis le territoire algérien, deux segments terrestres de contrôle sont installés à Oran et Ouargla. Ces stations regroupent un ensemble de moyens nécessaires à l’envoi et à la réception des informations échangées avec les satellites et aux traitements des données reçues. Ouargla abrite également un terminal image, le Centre de réception et d’exploitation des images satellitaires (Creis) relevant du ministère de la Défense nationale.
Lors de la conférence de presse tenue au terme de la mise en orbite des trois derniers satellites, le directeur général de l’Asal, Azzedine Oussedik, a annoncé le lancement au cours du second semestre 2017 d’Alsatcom 1, un satellite dédié aux télécommunications. Outre la téléphonie, ce dernier apportera des solutions innovantes dans d’autres domaines comme la radiodiffusion ou encore Internet.

Internet. Selon M. Oussedik, Alsatcom 1 permettra « d’avoir Internet de partout et en permanence en Algérie » et « d’atteindre les régions les plus enclavées du territoire national », avant de préciser qu’il s’agira « d’un système de secours en cas de rupture de la connexion via la fibre optique ».
En effet, cette alternative devrait permettre à l’Algérie d’éviter des black-out d’Internet comme ceux qui ont été enregistrés à la suite de ruptures accidentelles, en 2009 puis en 2015, du câble de fibre optique reliant Annaba à Marseille.
Alsatcom 1 est en cours de construction dans le cadre d’un accord de coopération signé en 2013 entre les agences spatiales algérienne et chinoise, relatif à la réalisation de satellites destinés aux télécommunications. Le satellite algérien est basé sur la plate-forme DFH-4 (Dong Fang-hong), spécialement développée pour l’export par la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC), dont les performances sont proches de celles de la concurrence.
Avec 26 mètres d’envergure et une masse de 5,2 tonnes, Alsatcom 1 aura une durée de vie nominale en orbite de quinze ans. Son exploitation sera confiée à des compétences algériennes qui opéreront à partir d’une station au sol implantée à Bouchaoui (est d’Alger). L’accord avec la Chine comprend également un volet formation important. Pas moins de 150 Algériens titulaires de doctorats poursuivent une formation en Chine dans les technologies spatiales et 170 ingénieurs dans les techniques d’assemblage de satellites. Avec Alsatcom 1, l’Algérie va considérablement réduire sa dépendance dans le domaine stratégique des télécommunications.
Bien que les avancées de l’Algérie dans le domaine spatial soient tout à fait remarquables, l’Asal doit encore passer d’autres étapes pour maîtriser les différents segments de cette activité, y compris le lancement de satellites. Si le premier responsable de l’Asal y fait allusion sans entrer dans les détails, certaines rumeurs font état d’une éventuelle réhabilitation de la base spatiale de Hammaguir, près de Béchar (sud-ouest), utilisée entre 1952 et 1967 par le centre français interarmées d’essais d’engins spatiaux (CIEES). Durant cette période, la France a lancé au total quelque 271 fusées spatiales à p artir de ce site avant de l’évacuer conformément aux accords d’Evian.

Satellites. Info ou intox ? Dans tous les cas, l’Algérie gagnerait à posséder son propre lanceur. Ce qui lui permettrait de réaliser de précieuses économies en lançant ses propres satellites, mais également de générer d’importants revenus en proposant ses services à des pays tiers. En ce qui concerne les images, le directeur général de l’Asal a déjà annoncé « la création prochaine d’une filiale commerciale spécialisée dans la commercialisation, auprès de clients nationaux et étrangers, des images réalisées par les satellites algériens en orbite ». Cette offre pourrait s’élargir progressivement à une gamme de services, qui pourrait à terme englober le lancement de satellites.
Dans un tout autre registre, une équipe d’une trentaine de scientifiques algériens participe à la construction du futur télescope de la mission Extreme Universe Space Observatory (Euso), qui devrait être installé sur la station spatiale internationale (ISS) courant 2017. Conçu par l’agence spatiale japonaise (Jaxa) pour détecter les débris spatiaux (résidus de l’activité spatiale), en vue de les détruire, ce projet réunit les experts de 16 pays triés sur le volet. En effet, les chercheurs algériens n’ont pu intégrer le groupe qu’après deux années d’évaluation.
Ils ont été finalement désignés pour piloter la réalisation de l’alimentation basse tension du module à laquelle participe également le Mexique, pour prendre en charge la partie mécanique en collaboration avec les équipes russe et italienne, ainsi que pour participer avec les Français et les Allemands à la conception de la partie électronique du détecteur.
L’expérience acquise dans un contexte aussi pointu ne peut que renforcer les potentialités des chercheurs de l’Asal.
Plus que jamais, le secteur spatial amorce une phase de transformation globale. Il s’agit autant d’une opportunité exceptionnelle, synonyme de nouvelles possibilités de croissance pour les pays en développement qui s’y engagent, que d’un risque certain pour les autres. En axant sa politique spatiale sur la formation, le transfert de technologie et le développement d’une filière nationale intégrée, l’Algérie marque sa volonté d’être présente de manière significative dans la nouvelle course à l’espace.
Prochain défi pour l’Algérie : mettre les ressources spatiales au service de la recherche, du développement durable, de la protection de son territoire et, par ricochet, du bien-être de sa population.